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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 04:57

 

ClubdesMensonges.jpg

En 1931, l'amitié entre le dramaturge et le poète s'est bel et bien cristallisée. En janvier de cette année, Ghelderode écrit en deux jours Le Club des Mensonges, pièce en un acte dédiée à Paul Neuhuys, qu'il publiera (antidatée Anvers, 1920 – Bruxelles, 1930) dans la livraison du 20 janvier 1932 de l'hebdomadaire Le Rouge et le Noir. Dans le personnage principal, Saint-Georges (« Très jeune, un peu aristo, né fatigué – on le croit poseur, il ne l'est pas ») on reconnaît Neuhuys.

Est-il de la famille de celui qui tua le dragon ? Non, affirme Saint-Georges, « je suis de la grande famille des inutiles ». Sir Edward constate : « J'étais à Paris, il n'y a guère, et je m'étonnais de n'y point voir vos livres aux étalages. »

« Aux étalages ?... Je ne daigne, rétorque Saint-Georges. Vous trouverez mes poèmes dans les aquariums du Zoo, où les défendent d'effrayants poissons à moustaches... »

NeuhuysMarchand.jpg

Trois mois après avoir écrit Le Club des Mensonges, Ghelderode invite les lecteurs de La Flandre Maritime à lire Le Marchand de sable de Neuhuys :

Ce malicieux anversois est un « moderne », pour employer un terme qui ne signifie rien. Il est depuis toujours à l'avant-garde de la poésie. Mais non pas de la poésie louftingue, dont le règne est révolu d'ailleurs. Neuhuys détient une tradition purement classique. Il est plus près de Ronsard que de Tristan Tzara. Rien n'est limpide et tracé comme son vers. Sans doute raille-t-il et aime-t-il les pirouettes. C'est le rythme du temps. Les clowns ont deux visages. Neuhuys, lorsqu'il s'amuse, n'agit pas autrement que les plus grands : Verlaine, Apollijaire, Corbière, Cocteau. Il raille parce qu'il est ému. Il fait des pirouettes pour dissimuler son angoisse. C'est un enfant du siècle, un enfant terrible, et terriblement candide, comme tous les enfants des époques désabusées. Il est tendre et déchiré. Le marchand de sable passa et lui jeta de la poudre d'illusion dans les yeux. Ses yeux clignent et deviennent humides. 

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

Paul Neuhuys, Le Marchand de Sable, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1931, 52 p.

Michel de Ghelderode, « Le marchand de sable », in La Flandre Maritime, 11 avril 1931, p. 2.

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 16:05

 

BarabbasDeBoeck.jpg

Dessin de Felix De Boeck (1)

En mars 1929, Neuhuys assiste à la représentation de Barabbas par le Vlaamsche Volkstooneel (dans un décor de Floris Jespers et de Johan de Meester) et y consacre sa « Lettre d'Anvers » dans La Renaissance d'Occident. Il souligne le caractère visuel du théâtre de Ghelderode, un « théâtre populaire » qui, « par son outrance même […] acquiert un caractère proprement religieux »et qui « par sa truculente actualité […] rappelle la grande tradition, les mystères du moyen âge […] où la farce se mêlait au lyrisme ». (2)

Roland Beyen souligne qu'à cette époque, Ghelderode ne trouvait pas d'éditeur pour ses premières pièces. Il désirait ardemment qu'elles soient jouées et les cédait à des revues (La Renaissance d'Occident ou La Flandre littéraire), à condition qu'elles lui procurent un certain nombre de tirés à part. En revanche, il trouvait de véritables éditeurs en Flandre, et certaine pièces (La Farce de la Mort qui faillit trépasser, Barabbas, Le Sommeil de la Raison) ont d'abord paru en traduction néerlandaise. (3)

Ce fut le cas de Barabbas, traduit et préfacé par Jan Boon (1898-1960) qui joua un rôle capital dans la carrière de Ghelderode comme principal intermédiaire entre lui et le Vlaams Volkstooneel (1925-1932), comme traducteur, non seulement de Barabbas mais également de Pantagleize, comme rédacteur du quotidien De Standaard (1929-1939) et comme directeur-général de la Radio et de la Télévision flamandes (1939-1960). Cette première édition de la traduction néerlandaise est antérieure à l'édition originale française. (4)

Henri-Floris JESPERS


(1) Michel de Ghelderode, Barabbas, Brussel-Antwerpen-Leuven, Standaard Boekhandel, 1931, 101 p.

(2) Paul Neuhuys, « Lettre d'Anvers. Une représentation du 'Vlaamsche Volkstooneel' », in La Renaissance d'Occident, avril 1929, pp. 119-122.

(3) Roland Beyen, Bibliographie de Michel de Ghelderode, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1987,p. XVI.

(4) Ib., p. 21.

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 17:55

 

GhelderodeGindertael.jpg

Portrait de Michel de Ghelderode dessiné et gravé sur bois par Roger Van Gindertael, 1925


Tous les thèmes du retour à l'ordre se retrouvent dans la lettre du 11 novembre 1927 de Neuhuys à Ghelderode : la fidélité aux exigences raciques ; la « véritable modernité » ; la nécessité de se refaire une santé. Il s'agit bien (de l'amorce) d'une conversion. (1)

*

Le mercredi 2 mai 1928 parut le premier numéro de l'hebdomadaire Le Rat, lancé par les éditions Lumière dirigées par Roger Avermaete.

Publiées côte à côte, les nécrologies de Paul Van Ostayen et d'Odilon-Jean Périer scellent symboliquement la fin d'une époque.

Dans cette première livraison du Rat, Neuhuys évoque pour la première fois le théâtre de Ghelderode. Vu la rareté des collections publiques du Rat, je cite longuement ce billet qui contient ab ovo la vision de Neuhuys sur le dramatuge.

Le théâtre de Michel de Ghelderode se rattache à la véritable tradition de notre pays à laquelle appartiennent le Pan de Van Lerberghe, La Tentation de Saint-Antoine de Maeterlinck, Le Cocu magnifique de Crommelinck. On découvre toutefois chez Ghelderode un accent plus déchirant encore que chez ses prédécesseurs. Sans doute n'est-il point demeuré indifférent aux efforts cubistes et surréalistes de Jarry, d'Apollinaire et de Cendrars. Dans Escurial et La Transfiguration dans le cirque qui viennent de paraître aux éditions de la Renaissance d'Occident, son art emprunte au music-hall sa lumière déformatrice pour nous conduire au pays des clowns assassinés et des tragiques imbéciles. Ce pays – ah ! ça oui – nous le connaissons. Ghelderode ne perche pas comme Siméon le stylite au sommet de la poésie pure. Pas plus qu'il ne cherche à farder la réalité par un simple artifice de style. Il rêve d'assainir et non de corrompre sa race. Son pays, à force de le parcourir sur ses deux faces, lui est apparu comme un décor disloqué, Ghelderode est le spectateur blasé de sa propre catastrophe. […] Si Ghelderode était peintre, on accrocherait ses œuvres dans nos musées et on le surnommerait le Drôle. Mais il n'est qu'un pauvre petit écrivain belge. Dès lors, ses livres n'ont point de succès dans nos bibliothèques. Et ses pièces sont représentées à Paris par le « Vlaamsche Volkstooneel ».

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

  1. À ce propos, cf. Henri-Floris Jespers, « Retour à l'ordre et inquiétude identitaire », in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 16, 4ème trimestre 2003, pp. 3-38 ; pp.6-8.

  2. Cf. également les blogues du 12 au 15 avril 2008 (via la case 'Recherche', remplir 'Retour à l'ordre').

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 05:33

Pittacus.jpg

Le 3 novembre 1927, Paul Neuhuys adresse un exemplaire de son second roman, La Conversion de Pittacus, à Michel de Ghelderode :

« Ne pourriez-vous, en échange, me faire parvenir celui de vos ouvrages que vous jugez le plus représentatif car je voudrais mieux vous connaître ».

Il semble bien établi que Neuhuys connaissait déjà L'Histoire comique de Keizer Karel telle que la perpétuèrent jusqu'à nos jour les gens de Brabant et de Flandre  (Bruxelles, La Renaissance d'Occident, 1923) et La Corne d'abondance (Bruxelles, La Vache Rose, 1925).

Ghelderode réagit en lui envoyant un exemplaire de La Mort du docteur Faust (« à Paul Neuhuys / fraternellement/ 1927 / Ghelderode ») et de Vénus  (« au cher Pittacus / souvenir / 1927 / Ghelderode ») et lui confie dans une lettre datée du 9 novembre :

« Il y a longtemps que je vous connais, et j'ai toujours recherché vos œuvres. Vous valez mieux que votre pays, et vous êtes des quelques-uns qui auront raison contre tous. »

Avoir raison contre tous, ce n'est pas là la griffe de Neuhuys, mais c'est du Ghelderode tour craché.

GhelderodeFaust.jpgGhelderodeVenusEnvoi.jpgGhelderodeStobbaerts.jpgMarcel Stobbaerts, Dramatis Personae de Vénus

Neuhuys prend plaisir intense à lire Faust  et  Vénus  (comme en témoignent les nombreux passages qu'il souligne au crayon).

Dès le 11 novembre, il écrit à Ghelderode :

« Vous y faites preuve, tout en restant de votre race, d'un esprit de synthèse peu commun. […] Vous êtes le plus 'moderne' de nos auteurs parce qu'il y a en vous toute une tradition qui se déchaîne. » Et de conclure que Ghelderode, « de tous les jeunes » est le dramaturge qui pourra « ramener nos lettres à un sentiment plus sain de leur existence »

*

Le retour à l'ordre est sensible, les années folles touchent à leur fin...

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

Roland Beyen, Correspondance de Michel de Ghelderode 1919-1927, Bruxelles, éditions Labor, 1991, p. 214, 220, 221.

Michel de Ghelderode, La Mort du docteur Faust. Tragédie pour le music-hall en 1 prologue et 3 épisodes. Préface de Camille Poupeye. Ostende-Bruges, éditions de « La Flandre littéraire », 1926, 36 p. [ = IIIe Cahier de La Flandre Littéraire].

Michel de Ghelderode, Vénus. Tragi-farce en 1 acte. Avec un dessin de Stobbaerts Marcel. Ostende-Bruges, éditions de « La Flandre littéraire », 1927, 12 p. [ = XIVe Cahier de La Flandre Littéraire].

Paul Neuhuys, La Conversion de Pittacus. Préface de Maurice Gauchez. Bruxelles, éditions Colombia, 1927, 134 p.

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 09:12

 

GhelderodeX.jpg

Le dixième et dernier tome de la Correspondance de Michel de Ghelderode (1961-1962) vient de paraître. Cette édition établie, présentée et judicieusement annotée, couronne la “folle entreprise” de Roland Beyen, professeur honoraire à la Katholieke Universiteit Leuven et membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises.

Ce dixième volume couvre les quinze derniers mois de la vie du dramaturge, qui écrit sa dernière lettre le 5 mars 1962 et meurt le 1er avril. Pendant cette période, Ghelderode ne quitte plus sa "chambre à songes", entouré de troublants mannequins et de choses qui l’aident à vivre. Il n’est presque plus joué en Belgique, ce qui lui inspire une série de diatribes paranoïdes contre les théâtres de son pays. En revanche, il commence à avoir quelque succès marginal aux États-Unis, dont il se vante sans aucun sens critique. Il rédige encore quelques articles et une vingtaine de chroniques, mais il ne trouve plus la force de s’occuper des tomes VI et VII de son Théâtre chez Gallimard. Sa plus grande joie pendant cette dernière période est l’édition chez Marabout en janvier 1962, de Sortilèges et autres contes crépusculaires, grâce à son ami Jean Ray, qu’il considère comme un des meilleurs conteurs du monde.

Ce volume comprend un Index des personnes et un Index des textes de Michel de Ghelderode mentionnés dans les dix tomes de sa Correspondance qui couvre la période 1919-1962 et présente un choix de plus de trois mille lettres majeures, largement commentées et mises en contexte par Beyen.

L'Index des personnes recueille, outre les noms des plus de 500 correspondants publiés, un certain nombre de personnes désignées par des liens de parenté, par des périphrases ou par des appellations amusantes, des surnoms ou encore des sobriquets.

L'Index des textes de Ghelderode accueille également les projets, même ceux qui n'ont pas abouti. De plus, il considère comme des textes de Ghelderode les interviews qu'il a accordées, oralement ou par écrit.

GhelderodeIndex.jpg

Cet Index est enrichi de plusieurs cahiers de fac-similés de lettres et de dédicaces de Ghelderode publiés dans les dix tomes. Elles sont présentées dans l'ordre chronologique pour révéler la diversité de l'écriture et des mises en page de l'épistolier. Le lecteur découvre ainsi le plaisir qu'éprouvait Ghelderode à orner certaines de ses missives de curieux dessins, le plus souvent humoristiques et/ou érotiques.

Parmi les « lettres majeures » publiées par Beyen figurent de nombreuses missives de et à Paul Neuhuys. (1)

(À suivre)


Correspondance de Michel de Ghelderode. Établie et annotée par Roland BEYEN. Bruxelles, AML éditions, Collection Archives du Futur, Tome 10, 623 p. + l'Index, ill., 45 €. ISBN : 978-2-87168-069-7.

 

(1) Cf. Henri-Floris Jespers, 'Correspondance entre Neuhuys et Ghelderode', in : Bulletin de la Fondation ça ira, no 3, 2000, pp. 5-28 ; 'Michel de Ghelderode et Paul Neuhuys: témoignages d’une amitié' in: Lettres ou ne pas Lettres, Presses Universitaires de Louvain, 2001, pp.279-294.

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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 11:25

 

DeBeer.jpg

Bois original gravé par Gaston de Beer (1890-1953)

En compagnie de Luc et Thierry Neuhuys j'ai assisté à la soutenance de thèse de mon jeune mais non moins savant ami Matthijs de Ridder (°1979). Je me réjouis de pouvoir lire bientôt son livre consacré à la rencontre entre le jazz et la littérature, Rebelse ritmes (« Rythmes rebelles »).

*

À ma connaissance, Paul Neuhuys (1897-1984) fut le premier en Belgique francophone et flamande à évoquer le jazz dans un poème paru dans Le Canari et la cerise (1921) que j'ai traduit en néerlandais en étroite collaboration avec mon compagnon de route Luc Boudens.

 

jazz-band

    Dans ce

    salon

    où l’on

    danse

j’arbore mon rire

orchestre

     des plantes

         des lampes

     décor fiabesque

fausses amours     gaieté d’emprunt

Un mastodonte auprès d’un colibri

trouve le temps moins long

Les guêpes, les guêpes

Pick-pocket opérant à la faveur des jeux olympiques

Le pianiste tripotant et ventripotent

Un offcier raconte ses frasques

Un ami me présente sa maîtresse

un autre une cigarette

Le nègre saboule son banjo

le rythme de mon pouls

les cellules de mon cerveau

je cherche un équilibre

Le calabrisme ou la cachucha.



Pendant un solo de hautbois

un monsieur fait du remue-ménage

C’est un négociant en bois

cela se lit sur son visage.



Un souvenir gracieux comme un parasol

et l’âme, incane canéphore,

frissonne toute en son entéléchie.

Le mur suinte

Les guêpes, les guêpes

Ce que j’ai

le spleen clown du dandy

J’ai sommeil

quel intérêt cela a-t-il?

Allons prendre l’air

mon rire claque comme un drapeau mouillé.

*

La publication imminente du livre de Matthijs de Ridder m'a irrésistiblement incité à relire Robert Goffin (1898-1984), poète injustement tombé dans l'oubli, éminent avocat, professeur d'histoire du jazz à la New School for Social Research et citoyen d'honneur de la Nouvelle-Orléans. L'achevé d'imprimer de son recueil Jazz-band mentionne le 30 novembre 1922.

GoffinJazzBand.jpg

Robert GOFFIN, Jazz-band. Poèmes avec préface de Jules ROMAINS et bois originaux gravés par Gaston DE BEER, Bruxelles, Éditions des “Écrits du Nord”,

Université Libre de Bruxelles, 1922, 101 p.

 

En 1958, Goffin qualifiait Neuhuys de « vieil ami et de jeune poète ».... Quant à Neuhuys, le Rimbaud vivant  de Goffin lui fut une révélation qui lui inspira une pièce de théâtre demeurée inédite. La contribution de Goffin aux études rimbaldiennes est d'ailleurs fondamentale.

GoffinRimbaud.jpg

Robert GOFFIN, Rimbaud vivant. Documents et témoignages inédits. Avant-propos de Jean CASSOU, Bruxelles, Les Cahiers du Journal des Poètes, 1937, 230 p.

Je dois à Emma Lambotte (1878-1963), confidente de Laurent Tailhade (1854-1919), égérie de James Ensor (1860-1949) et amie de Paul Neuhuys de connaître l'œuvre de Robert Goffin. Elle me fit don en 1962 de l'exemplaire de ...Sources du Ciel(Paris, Nizet, 1962, avec un dessin de Félix Labisse) que Goffin lui avait adressé.

Henri-Floris JESPERS

 

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 07:23

 

blogchopin-copie-2.jpg

Henri Chopin (Photo: Kris Kenis)

Si Paul Neuhuys aimait souligner qu'il avait un talon dans le dix-neuvième siècle, rien du vingtième ne lui fut étranger. Et ne présageait-il pas les horizons qui s'ouvrent au seuil du nouveau millénaire en déclarant dès 1965 qu'un nouveau maniérisme était né de la sorcellerie électronique et que, pour les poètes, la suprême distinction deviendrait peut-être de capter l'univers par microminiaturisation.

*

Dès le début des années soixante, Neuhuys (1897-1984) publia des textes de Pierre Garnier et de Henri Chopin dans les cahiers des Soirées d'Anvers. Henri Chopin (1922-2008), le théoricien et infatigable promoteur de la poésie sonore, entretenait de nombreux contacts en Belgique flamande et se lia d'amitié avec Neuhuys, à qui il consacrera en 1977 une livraison de sa revue Ou.

En avril 1998, Chopin évoquera Neuhuys dans un texte demeuré inédit, que nous publions ici.

HFJ


Un grand témoin, éditeur, poète de portée internationale :

Paul Neuhuys

 

Plus qu'un ami, je rencontrais en Paul Neuhuys en 1960 un explorateur des poésies actives, découvrant combien la poésie réelle est d'une part et de tous temps engagée das l'action depuis la plus haute antiquité, d'autre part qu'elle ne cesse d'explorer les langages, quand elle s'affranchit des pesées “littéraires” qui ont peu de pesées lumineuses.

Grand animateur, Paul nous offre en partage sa désormais fameuse revue Ça ira, au début des années vingt, plus tard ses Soirées d'Anvers, délicats cahiers personnalisant quelques chercheurs ou explorateurs comme le fut Paul lui-même.

Ses enquêtes sont particulièrement européennes, en nous alertant dès 1919, de la lancée du dadaïsme, mouvement qui fut ignoré en France jusqu'en 1950, Tristan Tzara se présentant comme son unique protagoniste, le surréalisme pratiquant le silence après lui, ou inversant le S devant le D.

Bien sûr, ce poète voyageait dans les âges, nous rappelant un pré-dadaïste nommé Pythagore, lequel assurait « qu'il ne fallait pas pisser contre le soleil ». Curieux en tout, Paul savait aussi que la poésie n'est pas seulement dirigée par l'écriture, elle peut porter les sons et les visions, comme les ironies, les charges, les outrances et les délicates approches des timbres, y compris celles de certaines volontés musicales.

Cette belle curiosité ès langage l'invitait à accepter le musicien/poète Mesens, à comprendre et aimer la « poésie sonore » (électronique), comme les média venus ou à naître.

La hauteur de vue de Paul Neuhuys lui faisait connaître que le poète vibre en des millénaires d'oralités, en quelques siècles un grand halage de la reine écriture, aussi durant quelques décades la (re)naissance des puissances vocales.

Paul me fut une lumière qui dure encore pour moi, autant avec ses essais critiques, qu'avec ses pouvoirs poétiques, parfois puissants, voire brutaux, parfois donnés dans une écriture sereine, calme, intime.

Combien j'ai reçu en l'écoutant, en relisant Ça ira, en parcourant les âges, puisque la poésie pour lui comme pour moi, ne se limite pas à une école, une chapelle, que Neuhuys pouvait refuser.

Henri CHOPIN

ChopinDernierRoman.jpg

Henri Chopin, Le dernier roman du monde, enrichi d'un poème original de Pierre Albert-Birot, d'une post-face de Arlette Albert-Birot, et d'un disque 17 cm avec l'audio-poème « pêche de nuit », de 1957, composition vocale par 48 superpositions de Henri Chopin. Édition préparée avec Jo Verbrugghen, Wetteren, édition Cyanuur, 1970. Illustrations: Raoul Hausmann et

Gianni Bertini.

*

À propos de Chopin, voir sur ce blogue:

http://caira.over-blog.com/article-20367955.html

http://caira.over-blog.com/article-16040260.html

http://caira.over-blog.com/article-24891150.html

http://caira.over-blog.com/article-21239358.html

Nombreuses autres publications via la rubrique “recherche”, colonne de droite.

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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 05:42

 

Dumas.jpg

Alexandre Dumas

Anarchiste de droite, aristocrate de gauche, Guy Impériali est un personnage attachant.

« L'essence de la noblesse est un livre qui honore son auteur ». Évoquant ce compliment de Thierry Neuhuys dans Floraire ou Les herbes de l'oubli, Impériali confesse :

Cette phrase me paie de bien des peines. On est si seul aujourd'hui quand on écrit vraiment, c'est-à-dire avec son âme et ses couilles. Ne pas contribuer inutilement à l'abattage des forêts.

Impériali tint parole. Il semble bien avoir mené de front plusieurs projets, mais ne publia que quelques textes. Découragement ? Désespérance ? Désillusion dans un monde désenchanté ?

Paul Neuhuys rencontra Impériali chez Franz Hellens. L'auteur de Bass-Bassina-Boulou et de Réalités fantastiques avait du flair, comme en témoigne un lettre qu'il adressa à Impériali :

Vous écrirez, si je ne me trompe, des choses belles, valables et durables, si vous ne tombez pas d'emblée dans une sorte de découragement qu'aucun échec ne saurait justifier chez une nature vraiment appelée.

*

Cocteau soulignait :

Il y a des œuvres longues qui sont courtes. L’œuvre de Wagner est une œuvre longue qui est longue, une œuvre en étendue, parce que l’ennui semble à ce vieux dieu une drogue utile pour obtenir l’hébétement des fidèles.

Si l'œuvre d'Impériali est courte et fragmentaire, elle n'en est pas moins compacte et dense, ne contribue donc pas à l'hébétement et moins encore à l'ennui. Elle mérite assurément d'être réunie en un (mince) volume, ne fût-ce que pour sauver de l'oubli des commentaires pénétrants et perspicaces sur l'œuvre d'Alexandre Dumas et de Jack Kerouac ; ou le parallèle d'Athos, mousquetaire désabusé, et de Sherlock Holmes, archétype du « private detective »....

Kerouac.jpg

Jack Kerouac

Tout comme Guy Vaes (1927-2012), lui aussi lié d'amitié avec Paul Neuhuys, Impériali était amateur de polars :

Quand je lis certains romans policiers anglo-saxons, j'ai l'impression de participer à une fête secrète, à une vie mythique. Le policier français me communique inexplicablement une sensation de veulerie dans le vécu. Je me sens en sûreté dans le policier anglais, c'est-à-dire dans le monde feutré dont je rêve.

À ce propos, il citera une lettre de Raymond Chandler (1888-1959) adressée à son éditeur Dale Warren :

P. Marlowe a autant de conscience sociale qu'un cheval. Il a une conscience personnelle, ce qui est tout différent.

Il y a même un cinglé qui m'a informé que je pourrais écrire un excellent roman prolétarien ; dans mon univers limité un tel animal n'existe pas, et s'il existait, je serais le dernier à aimer cela, étant par tradition et patiente recherche un snob accompli. P. Marlowe et moi, nous ne méprisons pas les classes supérieures parce qu'elles prennent des bains et ont de l'argent ; on les méprise parce qu'elles sonnent faux. (7 janvier 1945)

*

Amateur de romans policiers, Impériali partageait également avec Guy Vaes (et Alain Germoz) le goût de la bande dessinée.

Après le décès de son demi-frère Guy Impériali, le peintre Philippe Biermé (°1945) retrouva cinq lourdes caisses contenant de précieux documents et souvenirs témoins de la vie bien remplie d'Edgar P. Jacobs (1904-1987), le père de Blake et Mortimer....

Lors de la séance publique de l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises du 15 janvier 2005, Guy Vaes rendra hommage à Jacobs : « La bande dessinée est une manière d'opéra ».

Henri-Floris JESPERS

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15 août 2012 3 15 /08 /août /2012 05:46

 

ImperialiMALLETJORIS.jpg

Guy Impériali, « Les châtaigneries de Bocognano », in Le rendez-vous donné par Françoise Mallet-Joris à quelques jeunes écrivains, Paris, Julliard, 1963, pp. 60-86

*

Préparant une prochaine livraison du Bulletin Ça ira, je relis la version intégrale et originale du journal de Paul Neuhuys (septembre 1958 – septembre 1961), partiellement publié dans ses Mémoires à dada posthumes (Bruxelles, Le Cri, 1996).

Thierry Neuhuys (°1926) y esquisse sommairement l'historique de l'édition des différentes versions de ces mémoires, compilées et dactylographiées par son frère Luc (1926-2012).

Vers la fin des années cinquante, ce fut Guy Impériali (1934-2004) qui incita Neuhuys à écrire ses mémoires. Sous le titre « Plus on avance, plus on creuse une mort solitaire », j''ai évoqué ici, le 13 août 2008, l'œuvre d'Impériali, écrivain parcimonieux mais non moins percutant.

http://caira.over-blog.com/article-21929136.html

Dans Documents secrets (Paris, Albin Michel, 1958) Franz Hellens évoque Impériali, « romancier novice, refusé par la fortune précoce, mais fier et ferme devant l'avenir et lui-même ».

Syntheses.jpgDans l'excellente revue Synthèses de Maurice Lambilliotte parut en novembre 1959 un essai d'Impériali consacré à Neuhuys. Par une erreur rédactionnelle, l'étude parut encadrée de croix...!

« Avec ma veine habituelle, ce ne pouvait être qu'un article nécrologique », surenchissait Paul Neuhuys.

La version intégrale et originale du journal de Neuhuys me permet de retracer avec plus d'acuité l'itinéraires les relations privilégiées du poète avec le jeune Impériali, amateur de polars, d'Alexandre Dumas et auteur de pages inoubliables sur Jack Kerouac.

IMPERIALInoblesse.jpgGuy-Michel IMPÉRIALI, L'essence de la noblesse. Réflexions sur la noblesse de l'âme et sur la noblesse tout court, éditions Ci-devant, s.l.., s.d., 54 p., 205 exemplaires.

IMPERIALIfloraire.jpgIMPÉRIALI, Floraire ou Les herbes de l'oubli, au dépens de l'auteur à Betifia, Tielt, 1975,

118 p. , 200 exemplaires.

Henri-Floris JESPERS

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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 06:52

 

NeuhuysFables.jpg

Paul Neuhuys (1887-1984) se déclarait fasciné par « la précision verbale » de la fable, de tous les genres littéraires, le plus ancien. À l'époque de l'élaboration et de l'incubation de son recueil Fables  (1939), il publiera le 13 mars 1938 dans le quotidien libéral anversois Le Matin une chronique consacrée à cette « poésie qui se porte bien ».

Neuhuys y souligne les origines orientales (indiennes, persanes, arméniennes) de la fable. Et si sa noblesse remonte dans la nuit des temps, elle est aussi le plus humble des genres littéraires : « Ésope, esclave phrygien, laid et difforme, se servait de la fable pour traduire à demi-mot des sentiments qu'il n'osait manifester plus ouvertement ».

Lorsque le christianisme fut venu substituer à l'antique fatalité l'idée de Providence, la vérité biblique s'exprimera en « paraboles d'une ravissante simplicité ».

Au moyen âge se dessinera un vigoureux retour de ce que Neuhuys appelle « la fable idéale » à la « fable réaliste » :

Le côté égoïste et sensuel de l'homme reprend ses droits par la verdeur des fabliaux – genre intermédiaire entre le conte et l'apologue – et surtout par le Roman du Renart où se déploie toute la hardiesse du réalisme flamand […], un des monuments les plus considérables de la littérature médiévale.

Se référant à Luther, traducteur des fictions ésopiques, à Jacob Cats (« dont certains vers passés en proverbes possèdent une inaltérable saveur populaire ») à Ivan Krylov, à Dodlay et à Yriarte, Neuhuys souligne que « chaque pays a son fabuliste appliqué à recueillir le vaste trésor des humbles pour faire échec à la parade des grands ». Et de conclure sa chronique par une définition personnelle de la morale d'une fable : « le sens caché qui se dégage de l'invraisemblable ».

Ceci dit, il estime que ce fut Jean de La Fontaine qui, après s'être essayé à tous les genres et puisant dans cette profusion intarissable de matériaux, porta la fable « à un degré de perfection transcendant ». Il précisera sa pensée dans Mémoires à dada (1996) :

« C’est par la fréquence de ses échecs au théâtre que La Fontaine est arrivé à faire de ses fables une comédie aux cent actes divers. Un théâtre d’une exquise précision verbale comme La Cigale et la fourmi. Jamais deux fois la même c’est ce qui fait le piquant de l’aventure. »

*

Le recueil Fables  parut au début de 1939, tiré à cent exemplaires (après douze exemplaires sur grand papier), sous couverture originale du peintre Yetta Nyssens (1905-?). En exergue, un quatrain révélateur :

Pour tous les peuples de la terre

la fable est pleine de saveur :

C'est l'art de dire à la légère

ce qui nous pèse sur le cœur.

Quelques apologues reflètent en effet fidèlement l'état d'esprit du poète dans une époque bousculée par les événements. Par contre, d'autres poèmes (par exemple 'Le Colleur d'affiches', 'Les deux Messieurs' et 'Le soldat de Trébizonde') peuvent être lus comme des déclarations de principe : à l'écart des idéologies illusoires et malgré les fracas du siècle, il importe de cultiver le propre de l'art et de vivre en paix.

Mais tout comme La Fontaine, Neuhuys souhaite faire de ses fables « une comédie aux cents actes divers ».

Je dois donc me limiter. Voici une moralité engagée :

 

Le perroquet et le corbeau

 

Un perroquet et un corbeau

vivaient dans le même cage :

- Voyez-moi cet original !

Disait le corbeau,

Ah ! quel compagnonnage fatal

pour moi qui n'aime que le beau.

 

Le perroquet, de son côté,

en un langage coloré,

critiquait du corbeau l'uniforme ramage :

Regardez-moi cet oiseau-là

qui prétend parler Vaugelas

et n'aime que le noir !

D'où sort-il,

ce snob invraisemblable

qui, du matin au soir,

m'empoisonne de son persil ?

 

Ne réunissons pas des gens trop différents :

Différence engendre haine,

ainsi que le prouvent sans peine

quelques Messieurs du Parlement.

*

Je reviendrai demain sur l'accueil réservé à ce recueil.

Henri-Floris JESPERS

 

Paul NEUHUYS, Fables, Anvers, Ça ira, 1939, 41 p. Couverture originale de Yetta Nyssens.

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