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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 03:50

La nécrologie d’Edouard Jaguer (1924-2006) fut publiée dans le numéro 26 du Bulletin de la Fondation ça ira (2ème trimestre 2006). L’en-tête de ce fascicule établissait un curieux rapprochement, que nous reprenons ici.

&

L’actualité permet parfois d’étranges rapprochements, par exemple de passer d’Édouard Jaguer à Dan Brown et son Da Vinci Code, sans oublier Clément Pansaers.

 

Le fameux Prieuré de Sion est en effet le produit d’une mystification à laquelle Gérard de Sède a apporté une contribution décisive (tout comme il fut également un des initiateurs de la saga de Rennes-le-Château). Tout comme Jaguer, Sède participa activement à l’aventure de La Plume à la Main. En 1943 il publie sous cette enseigne L’Incendie habitable, illustré par Gérard Vulliamy, qui collaborera à Phases.

Personnage haut en couleurs, Gérard Marie de Sède de Liéoux (1921-2004), ancien animateur de « Réverbères » — ces jeunes dadaïsants, surréalisants, amateurs de jazz et de poésie spontanée — sera de plusieurs groupes sur-réalistes. Résistant, il connaîtra les prisons, les évasions et le maquis et aura droit à deux citations pour sa participation à la libération de Paris.

Jean-François Chabrun et Gérard de Sède, anciens des « Réverbères » susciteront et assisteront à Paris le 20 juillet 1941 à un hommage à Clément Pansaers. Cette manifestation, en présence discrète de représentants de la Propagandastaffel,

...n'ayant pas produit l'effet escompté, on décide de provoquer soi-même la perturbation. On s'empare alors de fruits postiches, qui avaient servi d'acces-soires, et on les lance par dessus le rideau sur les spectateurs. Le public se prend au jeu et renvoie les projectiles qui reprennent la direction de la salle. Les Allemands semblent un peu surpris par cette conception peu romantique de la poésie. Ils sourient béatement. C'est dans la confusion totale et sur ce happening avant la lettre que s'achève la première manifestation des Réverbères en zone occupée qui sera aussi la dernière du groupe. [1]

Quant à Paul Neuhuys, il publiait en 1941 L’Oiseau qui n’a qu’une aile de Marcel Mariën, suivi en 1942 du Traité des fées de Fernand Dumont et des Histoires de la lampe de Paul Colinet.

Il fallait le faire, en pleine occupation.

Henri-Floris JESPERS



[1] Communication de Marie-Christine Lignon.

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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 03:24

Édouard Jaguer fut l’un des premiers à signaler la création du Bulletin ça ira ! :

 

Ça ira ! revient ! Même si ce titre ne dit plus grand chose aux moins âgés de nos contemporains (et plus encore pour cette raison que pour tout autre chose), il s’agit là d’une nouvelle de grande importance.

 

Reprenant à son compte notre affirmation que « de toutes les revues d’avant-garde paraissant en Belgique », Ça ira ! fut dans les années 1920-1923 « la plus radicalement ouverte aux métamorphoses des littératures expérimentales », Jaguer soulignait que « pour le poète Neuhuys, la fête se poursuivit bien au-delà »,

 

et c’est ainsi qu’ami de la première heure de Clément Pansaers, il répondit avec enthousiasme à mon appel, en 1953, lorsqu’il s’agit de publier un hommage à ce dernier dans le no 1 de Phases, où son nom voisine au sommaire avec ceux de Marcel Duchamp, Henri-Pierre Roché et Velimir Khlebnikov, mais aussi avec ceux de Camille Bryen, Pierre Alechinsky, Jackson Pollock ou Jacques Hérold. Mieux que tout autre, Neuhuys a incarné brillamment la continuité de la recherche expérimentale [...].[1]

 

Dans la dernière note qu’il consacra au Bulletin, Édouard Jaguer fait référence dans Infosurr (n° 64, juillet-août 2005) au premier numéro de Phases (1954).

 

Lorsqu’il y a un peu plus de cinquante ans, je décidai de publier un inédit de Pansaers dans le n° 1 de Phases, Neuhuys me mit en rapport avec Van Essche, que ma femme et moi avions été voir à Bonlez, dans une maison remplie de meubles cubistes et de dessins et peintures de constructivistes russes ou belges. Grand souvenir !

 

L’inédit, Nicanor, était accompagné de deux textes que nous reproduisons ici, témoignages de la perception de Pansaers il y a plus d’un demi-siècle.

 HFJ

Meeting pansaérien

 

 Dans la maison des folles moi seul je suis fou.

 

Pansaers

 

Quiconque s’est laissé prendre à la curiosité — exceptionnelle, il est vrai — de lire les poèmes de Clément Pansaers gardera toujours le souvenir de l’indépassable en son sens mer agitée de cette frénésie verbale d’où, tels de surprenants exocets, s’envolent pêle-mêle les plus bigarrées imprécations du vocabulaire « moderne »...

 

Dans cette tourmente où tous les éléments s’entrechoquent, point de Radeau de la Méduse ni de brick l’Argus pour les mots naufragés d’un univers en pleine expansion ; le virus dada s’y livre à ses plus capricantes divagations ; aussi serait-il bon, à notre époque de cinquante-troisième sagesse rassise et de retour aux valeurs soi-disant éternelles, de répandre à travers villes et campagnes, de préférence par la voie des airs, quelques milliers d’anthologies drainant les plus corrosifs passages de Bar Nicanor, du Pan-Pan, et de quelques rares autres textes où l’automatisme verbal atteint de plein fouet à ses extrémités lyriques.

 

« Depuis bien longtemps je n’avais pas été à pareille fête », écrivait André Breton (à propos du Pan-Pan au Cul du Nu Nègre), en 1920. Mais trente-trois ans plus tard, voici qu’encore une fois cette fête entrouvre ses dioramas peints à la flamande, de main de maître, pour nous laisser apercevoir d’autres manèges, d’autres scenic-railways dont les mouvements variés sont aussi contraires à tout académisme, et contradictoires entre eux, de surcroît, mais d’une toute autre façon.

 

Dans le présent texte, en effet, Pansaers oublie d’utiliser les engrenages multiples et grinçants de ses chaînes d’images tourbillonnaires, toujours à mi-chemin titubant entre les bombances éthyliques d’un affolant « bar de l’escadrille » et les typographies provocantes des premiers âges du constructivisme.

 

Ce texte est extrait d’un manuscrit de 60 pages intitulé Nicanor (que son auteur n’a cependant pas cru pouvoir ou devoir insérer dans Bar...). Le thème de ce récit — car c’est d’un récit, d’une longue nouvelle érotico-philosophique qu’il s’agit et, comme nos lecteurs pourront le constater, le « style » s’y fait « intelligible » — est d’une désarmante simplicité ; l’on se propose de nous faire partager les tourments de Nicanor, [...] pris entre sa vie familiale et ses tourments passionnels. Cet émiettement du temps ne va pas sans quelque inconfort physiologique et moral pour lui ; et c’est ainsi qu’une nuit d’insomnie, à défaut de rêves interdits, il échafaude pour lui seul un système pour échapper aux contradictions du monde et aux siennes...

 

Ni le Grabinoulor de P.A. Birot, ni le héros bien connu de Joyce ne sont très loin, mais il faut en outre reconnaître à ces pages – sorte d’apologie commune de l’« ange » et de la « bête », saisis ensemble à travers leur plus triviale et complice immédiateté : l’homme, un ton définitif et suractuel

 

Édouard JAGUER

Une mise au point qui n’est point de mise

Vous me demandez des souvenirs sur Clément Pansaers. Ces souvenirs datent de l’année 1921 où Clément Pansaers avait publié aux Éditions « Ça Ira ! » (Anvers) son Apologie de la paresse et s’était chargé de recueillir pour la revue Ça Ira ! les textes du fameux numéro Dada (novembre 1921) au sommaire duquel figuraient les noms de Pierre Albert Birot, Benjamin Péret, Paul Éluard, Ezra Pound, Francis Picabia, Céline Arnauld, Georges Ribemont-Dessaignes, etc.

 

Clément Pansaers, comme on peut le lire dans Poètes d’aujourd’hui, mon étude sur l’orientation de la conscience lyrique, parue en 1922, était le seul représentant de Dada en Belgique, et il y a peu de chance pour qu’on lui en sache jamais gré dans son pays. C’est par cette étude sur Dada, préalablement publiée dans la revue, que j’entrai en contact avec Clément Pansaers.

 

Grand, dédaigneux, il rappelait, par sa silhouette d’Aurevillesque, un connétable d’une sorte de tribunal mérovingien.

 

Invité par notre groupe, on le vit à Anvers, flanqué d’une muse excentrique qu’il appelait la Marchesa Bianca da Pansa.

Il apportait parmi nous la théorie de la destruction.

 

C’est à la suite du numéro Dada et, attiré sans doute par ce « paria ès démolitions » que fut notre ami, qu’Henri Michaux nous adressa son premier essai : Les Rêves et la jambe, sur le rêve localisé, où avec l’exactitude scientifique qu’il apporte dans l’observation d’un monde imaginaire, il nous assure que la jambe peut rêver à elle seule, faire un rêve de jambe dans l’inaffectivité totale du rêve.

 

On peut dire, sans crainte de se tromper, que Les Rêves et la jambe sort de l’Apologie de la paresse de Clément Pansaers.

 

Pour faire écho à une enquête du temps : « Faut-il brûler le Louvre ? » la Revue de l’Époque avait ouvert une autre enquête : Faut-il fusiller les dadaïstes ?

Clément Pansaers fut à cette occasion traité de fou, d’exhibitionniste mystique. Gide l’avait lu, dit-il, avec une « curiosité amusée ». Mais malgré tout, ajoutait Pansaers, « Dada a existé et existe : et comme toujours certains attendent les œuvres, alors que les œuvres sont là. Et qu’importe qu’elles ne soient qu’une curiosité... Provisoirement ».

En février 1922, je reçus de Clément Pansaers, de Paris où il habitait, 45 rue Jacob, une lettre où il se plaît encore à constater que j’étais le seul en Belgique d’avoir osé rendre à Dada ce qui lui revenait. Hélas, il venait d’apprendre par plusieurs médecins et professeurs neurologues consultés en France et en Belgique, qu’il avait la tuberculose des glandes et qu’il était dans un mauvais état...

 

Ainsi Clément Pansaers disparut au moment même où je me promettais de le mieux connaître.

 

Avec Michaux et de Ghelderode, il fut le promoteur en Belgique, d’une école que l’on pourrait appeler : l’École du Mépris, la seule qui soit viable chez nous.

Paul NEUHUYS

 



[1] É.J., Ah! Ça ira, Ça ira, Ça ira! une épopée dynastique, in Infosurr, no 38, novembre-décembre 2000, p. 13.

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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 02:59

LES FAITS ACCOMPLISSABLES ET LE FAIT ACCOMPLI

 

Et je ne parle pas de la conscience poétique des objets, que je n’ai pu acquérir qu’à leur contact spirituel mille fois répété.

André Breton

 

Dans la nuit du lundi 8 au mardi 9 mai 2006, Édouard Jaguer s’est éteint dans son sommeil. Ses obsèques eurent lieu le 15 mai à 11h30 au Père Lachaise. Thierry Neuhuys y assista, témoignage de la complicité fraternelle qui nous liait. Jean-Michel Goutier a pris la parole et lu le texte que lui avait envoyé la veille Vandrepote sur Édouard Jaguer ainsi que le poème dicté par Édouard Jaguer lui-même en avril dernier.

C’est vers la fin des années trente que le jeune Jaguer (°Paris, 8 août 1924) découvre simultanément le surréalisme et la peinture non-figurative. En 1943 il rejoint la nébuleuse de La Main à Plume qui conjugue les impératifs de la Résistance et les exigences du surréalisme. Après la guerre, il est un des premiers à encourager les peintres de l’abstraction lyrique alors à ses débuts, se liant d’amitié avec Jean-Michel Atlan, Camille Bryen, Asger Jorn, K.O. Götz et Pierre Soulages. Il participe à d’éphémères tentatives de formation de groupes : La Révolution la nuit (Yves Bonnefoy), Les Deux Sœurs (Dotremont) et Le Surréalisme Révolutionnaire (Dotremont, Noël Arnaud e.a.). C’est dans cette foulée et dans la même perspective expérimentale qu’il devient rédacteur français de la revue Cobra (1948-1951). Fin 1949, il fonde avec Max Clarac-Sérou et Iaroslav Serpan la revue Rixes (deux livraisons : mai-juin 1950 et janvier 1951). La rapide disparition des deux revues l’incite à créer une nouvelle plate-forme destinée aux groupes et aux artistes individuels qui, dans la ligne ou dans la marge du surréalisme ou de l’abstraction lyrique, recherchent de nouvelles formes d’expression. Avec Anne Éthuin (°Le Cateau, 1921) et quelques amis, dont Jacques Lacomblez (°Ixelles, 1934), il lance la revue Phases (16 numéros en deux séries, 1954-1975), noyau du mouvement transnational du même nom. La première livraison rend hommage à Clément Pansaers (1885-1922), et c’est à cette occasion que Jaguer prit langue avec Paul Neuhuys.

Coordonnateur de “Phases”, Jaguer organisera une centaine d’expositions collectives dans une vingtaine de pays et appuiera l’action de revues complices : Edda (Belgique), Salamander et Dunganon (Suède), Boa (Argentine), ScarabeusLa tortue-lièvre (Canada), Il Gesto, Documento-Sud et Terzo Occhio (Italie), Elémental et Ellébore (France), Derrame (Chili). À partir de 1959, Jaguer participe aux activités du mouvement surréaliste international et contribue à ce titre à l’organisation de plusieurs de ses expositions importantes (New York, 1961 ; Chicago, 1976 ; Londres, 1978 ; Bochum, 1978 ; Milwaukee, 1978 ; Lyon, 1981).

Critique d’art ? Oui, sans doute, si ce n’est que le terme n’avait rien pour lui plaire. Le métalangage soporifique de la muséographie et de la « critique d’art » académique lui était totalement étranger. En effet, ses notes, essais ou monographies (sur Pierre Alechinsky, Enrico Baj, Corneille, Jimmy Ernst, Wilhelm Freddie, Giuseppe Gallizioli, Alberto Gironella, Karl Otto Götz, Asger Jorn, Jacques Lacomblez, Dora Maar, Renzo Margonari, Jules Perahim, Man Ray, Carlos Revilla, Rooskens, Iaroslav Serpan, Tajiri, Remedios Varo...) ne participent en aucune façon de cette manie d’étiquetage dont sont atteints les « curators » qui ne guérissent rien mais momifient tout. Pour Jaguer, paraphrasant Clausewits, “l’art est la continuation de la révolution par d’autres moyens”. Le moteur de ses activités protéiformes était cette interminable “quête du principe de liberté” contre les conformismes assassins et les répressions sournoises.

L’énumération de ses recueils de poèmes en témoigne : La Poutre creuse (1950), La nuit est faite pour ouvrir les portes (1955), Le Mur derrière le mur (1958), Regards obliques sur une histoire parallèle (1977), L’Excès dans la mesure (1995), L’Envers de la panoplie (2000), Ruine des compagnies pétrolières, suivie de Modification einsteinienne de Nic Carter (2000), En marge du poisson soluble (2001).

Jaguer est l’auteur de nombreux essais (Les enfants d’Alice. La peinture surréaliste en Angleterre 1930-1960, Paris, Galerie 1900-2000, 1982 ; Le Surréalisme face à la littérature, Le temps qu’il fait, Paris-Cognac, 1989 ; Cobra au cœur du XXe siècle, Paris, Galilée, 1997). Il rassembla, de concert avec Heribert Becker et Petr Král, une anthologie internationale du poème surréaliste aussi monumentale qu’inégalée : Das surrealistische Gedicht (Frankfurt/Main, Zweitausendeins Verlag, 1985 ; troisième édition revue et augmentée, 2001, 1888 p.) Les Mystères de la chambre noire (Paris, Flammarion, 1982) ; Zwischen Traum und Wirklichkeit (Köln, DuMont Verlag, 1984), contribution décisive de Jaguer à l’exploration des multiples métamorphoses de la photographie dans la praxis surréaliste, reste un ouvrage incontournable.

Depuis dix ans, Jaguer collaborait à Inforsurr, revue encyclopédique consacrée à l’actualité du surréalisme et de “ses larges alentours”. Par la grâce d’une formule ramassée, reliant le passé au présent et l’érudition à la sensibilité, il donnait à la note de lecture apparemment la plus anodine, une dimension intemporelle et révélatrice.

 

Dans Inédit nouveau, Paul Van Melle souligne à juste titre qu’Infosurr n’est pas seulement “la revue des souvenirs” :

elle dépasse de loin ces périodes écoulées et se fait l’interprète de l’aujourd’hui des groupes surréalistes disséminés dans le monde entier et bien vivants encore en ce moment et pour longtemps. Le “grand ancêtre” Édouard Jaguer, mais également ses complices plus jeunes comme Dominique Rabourdin et Richard Walter, se donnent bien du mal pour rassembler tout ce qui se fait dans ces milieux particulièrement internationaux, comme le furent toujours, même sans voyager “en vrai” parfois, les groupes belges de La Louvière ou de Bruxelles, ou encore ce Cobra qui me tient à cœur. De l’histoire majuscule !

Annonçant le 10 mai le décès de Jaguer, Richard Walter, directeur d’Infosurr et animateur de la collection « Les Archipels du surréalisme » aux éditions Syllepse, témoignait :

Il y a quelques jours, Édouard m'avait dicté ce qui est devenu hélas son dernier texte : l'histoire des débuts d'Infosurr et de notre collaboration, il y a dix ans déjà. Je m'apprêtais à lui remettre ma saisie pour une ultime validation. Avec Anne Vernay, on se relayait pour qu'Édouard puisse encore participer à Infosurr.

C'est à Édouard qu'Infosurr doit le plus ; il n'a jamais compté son temps pour faire des articles, trouver des renseignements ou des collaborateurs, me corriger et me faire découvrir tout un univers dont la rue Rémy de Gourmont était le sésame. Avec et grâce à lui, j'ai pu faire tenir cette aventure et la considérer la plupart du temps comme un « jeu nécessaire ».

Chez Jaguer, l’anecdote illuminatrice est intimement liée au jeu nécessaire. C’était la parole posée mais combien décisive de l’enchanteur qui métamorphosait l’appartement de la rue Rémy de Gourmont aux Buttes Chaumont en caverne d’Ali Baba. Les superbes Camiel Van Breedam, les Jacques Lacomblez du début des années cinquante, un fascinant Alechinsky, des collages d’Anne Éthuin, et j’en passe, tout cela constituait pour Jaguer les repères d’un art quasi théâtral de la mémoire, ars memoriae. C’est qu’il était moins collectionneur que garant d’amitié et amateur de témoignages signifiants. Chasseur, comme son pseudonyme le révèle, il était surtout un de ces passeurs et rassembleurs indispensables dont la société du spectacle se passerait volontiers.

Lors de notre dernière rencontre, en décembre 2003, je fus à nouveau frappé par l’étendue et la précision de ce qui pouvait sembler de l’érudition mais qui, chez lui, témoignait de la profondeur de l’expérience vécue. Bien sûr, je savais Jaguer heureusement dénué de tout parisianisme provincial, mais il m’a toujours surpris par sa connaissance des avant-gardes scandinaves, polonaises, tchèques, slovaques, mais également flamandes, belges et néerlandaises. Ce fut d’ailleurs grâce à Phases que E.L.T. Mesens entra en contact avec Il Gesto, « revue internationale des formes libres », dont les animateurs Sergio Dangelo et Enrico Baj lancèrent le manifeste de la Peinture Nucléaire, signé par Wout Hoeboer, Reinhoud D’Haese, Joseph Noiret et Serge Vandercam.

Il passait avec une aisance déconcertante de l’énigmatique Christian (l’Anversois Georges Félicien Herbiet, qui collabora en 1921 au fameux numéro Dada de Ça ira !) aux écrivains hollandais Multatuli et Eddy du Perron, de l’éblouissant Camiel Van Breedam au versatile Hugo Claus et du hollandais Van Moerkerke à l’allemand Götz. Les paupières mi-closes, le dos voûté sous le poids des souvenirs, rappelant « les faits saillants » et maniant l’anecdote importante avec la simplicité qu’exige la conjuration des choses dites mortes, Jaguer pratiquait cette « discipline de la mémoire qui porte sur des générations » que réclamait Breton. Et quand le discours intérieur semblait s’égarer, c’était Simone — compagne complice de toutes les aventures — qui prenait tout naturellement le relais, avec cette verve spontanée de l’expérience vécue. Et je soupçonnais Jaguer d’avoir l’élégance de feindre l’hésitation ou le trou de mémoire pour ainsi, courtoisement, lui donner la parole. Anne Éthuin pratiquait le collage revêtu et les objets habillés (œuvres aux musées d’Ixelles et de Poznań), qui, tout comme les dessins de Jaguer, figurèrent à de nombreuses expositions.

Henri-Floris JESPERS

 

Inédit nouveau, Paul Van Melle, 11, avenue du Chant d’oiseaux, B-1310 La Hulpe.

Infosurr, 1, Grande rue, F  45410 Lion en Beauce, www.infosurr.net.


 

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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 10:05
A la publication, la signature de l'article mis en ligne le 10 février a été omise. Il s'agit d'une note critique de Paul Neuhuys (1897-1984), parue dans la revue Sélection (IV, no 7, avril 1925, pp. 145-146).
Sélection, 'Chronique de la vie artistique et littéraire', était dirigée par André de Ridder et Paul-Gustave van Hecke. Georges Marlier assurait le secrétariat de rédaction. Membres du comité de rédaction: Gille Anthelme, Léon Duesberg, E. L. T. Mesens, Paul Neuhuys et Georges Thialet (pseudonyme de Georges Poulet).
Bibliographie:
Paul HADERMANN, "Les métamorphoses de "Sélection" et la propagation de l'expressionisme en Belgique, in
Jean WEISGERBER (dir.), Les Avant-gardes littéraires en Belgique (1880-1950), Bruxelles, éditions Labor, Coll. Archives du Futur,  1991, pp. 241-275.
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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 09:58

C’était aux bouches de l’Escaut

Dans une vieille cité vide

Qui épinglait le ciel humide

Aux mâts pourris de ses bateaux.

 

Il me disait : Ne pleure pas,

Demain la mer aura notre âge,

Nous livrerons à notre rage

Tous les pays que tu voudras.

Robert MONTAL

 

Il y a quelques mois, nous étions encore des contemporains partageant un passé commun. Il y a plus de quarante ans, quand je le connus, il était mon aîné. J’avais 17 ans et j’étais sérieux, il en avait 22 et affichait un cynisme dandy. Nous étions voisins, et tous deux grands nocturnes. Je me souviens de sa tanière dans le vaste appartement de ses parents, avenue Jan van Rijswijck, où jamais le jour ne pénétrait. Revues et livres empilés, lit défait, odeur de bière plate et de tabac ranci — et sa présence anguleuse et féline. Il y régnait une atmosphère de renfermé, mais c’était la caverne d’un Ali Baba lettré et taciturne qui m’ouvrit quelques portes de la perception, me faisant lire Evergreen Review, Le Surréalisme, même et Jazz Hot, Boris Vian et Joyce Mansour, Alfred Jarry et William S. Burroughs, Raymond Roussel et la génération Beat, OM et Arrabal, Jean-Claude Hémery et Arno Schmidt, Le Mont Analogue et Le voyage aux îles Galapagos, Les onze mille verges et Le Con d’Irène, L’histoire de l’œil, Le Bleu du ciel et Histoire d’O. Il me confronta avec ces terrifiantes mais hypnotisantes photos du supplicié chinois dont Breton ne supportait pas la vue et qui firent avorter une inopinée possibilité de réconciliation avec Bataille.

En 1963, Freddy de Vree (né le 3 octobre 1939) publia aux éditions Paradox-Press, dans une mise en page de Frans Neels, mots pour karin, une mince plaquette d’une concision et d’une préciosité toute nippones, illustrée d’une calligraphie de Hubert Decleer.  Il y évoquait, d’une voix rauque et brisée, cette jeune Suédoise,

celle qui chante sous l’arbre

tenait dans sa main une grande fleur.

à qui je veux dire :

une grande fleur d’après la pluie.

(une grande fleur d’après la peur)

En 1961, il avait publié aux éditions De Tafelronde un curieux essai, blues pour boris vian. Ce fut l’occasion pour Michel de Villers de le traiter dans Jazz hot 167 de « crétin, crétin prétentieux, surtout un faux intellectuel », mais peu après, dans le numéro 171, Jacques-J. Gaspard notera :

« Freddy de Vree approche l’œuvre de Vian par un mode peut-être partiel, mais dont l’éclairage original me paraît ici plus riche en possibilités qu’une recherche très froidement objective, en tout cas il va beaucoup plus loin et on ne saurait nier l’intelligence, et les possibilités qu’offre en vue d’une synthèse cette première tentative d’appréhender l’univers de Boris Vian. »

Philippe Soupault, quant à lui, rescapé du surréalisme, attirait l’attention à radio Paris Inter, sur cet « auteur belge, très jeune, mais très intelligent ». (« Poètes oubliés », 23 avril 1961) Et Fernando Arrabal lui fit savoir :

« Je viens de lire votre longue et fort adroite étude sur Boris Vian. En effet, elle me plaît malgré ses qualités. »

Une édition revue et augmentée de cet essai paraîtra à Paris en 1965, aux éditions du Terrain Vague.

Au début des années 60, Freddy de Vree, rédacteur de cette belle revue que fut NUL, était omniprésent dans les publications d'avant-garde, non seulement en Belgique, mais également aux Pays-Bas, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Il traduisit en néerlandais des textes d’OM, de Georges Bataille, de Hugo Claus, d’Alechinsky (en collaboration avec Claus), du Divin Marquis (en collaboration avec Gust Gils et René Gysen) et ce fameux Cardinal Pölätüo de Stefan Themerson, en collaboration avec Gust Gils, avec qui il co-dirigeait (cf. Bulletin no 12, 2002, pp. 39-41) l’Institut de Pogo$ophie comparée.

Il sera à l’origine d’une mystification littéraire qui fera scandale et écrira sous pseudonyme des parodies de polars. Poète, il publiera principalement en néerlandais[1], réservant une partie de son œuvre à des publications bibliophiles à tirage extrêmement restreint, illustrées par des amis artistes : Roland Topor, dont il aimait l’esprit caustique et iconoclaste (Alsof zij niets was, 1973 ; Lunes de miel, 1986 ; Drie ogen zo blauw, 1986 ; Cons de fées, 1989), Daniel Spoeri (Lupanar, 1981) Günther Uecker, figure emblématique de Zéro (Souvenir [für Jef Verheyen]), 1990), Marie Ange (La carne e la morte, 1993) et Julien Coulommier (Onde convergente, 1997).

Bibliophile, Freddy fut l’un des conseillers de son ami Robert Lowet de Wotrenge (qui, dans la foulée de Pink Poets avait créé Pink Editions and Productions) avant de lancer, avec Marie-Claire Nuyens, les éditions Ziggurat, où parurent entre autres des textes de Hugo Claus, de Gust Gils, de Willem Frederik Hermans et d’Ivo Michiels.

Renouant avec son activité critique axée sur l’avant-garde, Paul Neuhuys publia dans le septième cahier des Soirées d’Anvers (1963) une anthologie de la jeune poésie flamande, démontrant par la même occasion ses talents de traducteur. Il appréciait blues pour boris vian et mots pour karin et avait trouvé en Freddy de Vree un conseiller érudit et avisé pour élargir l’éventail de son choix. Simultanément, celui-ci réalisait un numéro spécial de Phantomas, “Poésies néerlandaises d’expression Belgique”.

Le rôle de découvreur et de passeur de Freddy de Vree est également discernable dans le choix des poèmes repris dans le onzième et pénultième cahier des Soirées d’Anvers (1965), consacré à la jeune poésie française. Il y signe un beau texte consacré à Jean Linard, cet ami de Vian, de François Caradec et de Jean-Claude Hémery, bien oublié aujourd’hui, et consacre des notes souvent incisives à Jean-Paul Seguin, à Pierre Bassard, à Jean-Claude Loueilh, à Pierre-Alain Jaffrennou, à Lucien Lepiez, à Jean-Paul Olivier et à Daniel Coiron.

C’était l’époque où Freddy, « quand les nerfs ne tiennent plus la plume », se décentrait en jetant « l’encre de Chine dans la mer orageuse d’un papier vierge ». C’était pour lui comme une variante plastique de la fonction phatique du langage. Curieusement, il n’en tirait nulle vanité.

« Ce sont là des jeux d’enfance que j’aime à reprendre de temps en temps. À voir la bande de cons qui souvent réussissent à se faire passer pour “peintres”, il est vrai que moyennant un surplus de cynisme ou un simple manque d’honnêteté je pourrais réussir à passer pour “peintre” également. » [2]

Neuhuys adressera un exemplaire dédicacé du douzième et dernier numéro des Soirées d’Anvers « à Freddy de Vree/ pour qui 66 a si bien démarré ». C’était l’année où Freddy entra en qualité de producteur à la BRT.

Adepte inconditionnel de la complicité, cette jouissance discrète d’une recherche et d’une tension communes, Freddy de Vree, faisant d’une pierre deux coups, me commanda illico une émission sur Neuhuys dont celui-ci estima la mise en ondes « impeccable ». Elle fut diffusée le 5 octobre 1966. À cette époque on parlait beaucoup, dans les cénacles, d’un ouvrage de Freddy, Souvenirs sur Anvers, qu’on ne pouvait se procurer que sous le manteau... Neuhuys s’en déclarait volontiers acquéreur, mais je doute qu’il parût jamais.

Présentant les travaux du musicologue Herman Sabbe et de compositeurs et poètes tels Mauricio Kagel, Hans Helms et Konrad Boehmer, Freddy de Vree fit souffler un vent nouveau dans les studios de Radio 3 (l’actuelle Klara). Henri Chopin, orfèvre en la matière, tenait Freddy pour « l’un des producteurs informés du XXième siècle. » Auteur radiophonique, il produira Le Tombeau de Pierre Larousse de François Dufrêne et signera un remarquable Apollinaire : A Pollen in the Air, diffusé à la BRT, mais également en Suède, au Danemark, et aux Pays-Bas, titre inspiré du poète Anselm Hollo. Le texte est basé sur le Cardinal Pölätüo de Themerson. Il s’agit d’un collage sonore en plusieurs langues : suédois, italien, français, néerlandais.

 « Sur le plan radio, c’est une œuvre qui compte, qui découpe en “hauteurs de sons” diverses les paro-les d’Apollinaire. Par exemple, les champs sonores du Pont Mirabeau sont tremblants grâce à l’utilisation des variateurs de vitesse. Ce pont est juste au bord d’une diction “avinée de clochard électronique” (si on peut me permettre cette image). L’œuvre poétique de Freddy s’est volontairement tournée vers les ondes, et, lorsqu’on est à l’écoute de ces recherches, nous devrions envisager un autre livre sur les voix radios, sur l’art radiophonique, qui existe réellement.

De même qu’on doit à Freddy de Vree des émis-sions sur l’œuvre des Dufrêne, Burroughs, Gysin, Chopin, Johnson, de même la BRT diffuse réguliè-rement, grâce à lui surtout, les recherches les plus avancées dans les langages internationaux. »[3]

Avec Frans Boenders, Mon Detrez et Jean-Pierre Rondas, Freddy de Vree fut une des figures de proue de l’équipe de Radio 3, cette brillante équipe qui réalisa des émissions dont on ne peut plus que rêver aujourd’hui.

Critique d’art, il restera fidèle aux enchantements et aux engagements de sa jeunesse. S’attachant à perpétuer la gloire de Cobra et de ses mouvances, dont il se sentait proche, il démasquera ce qu’il considérait comme l’« indigence intrinsèque » du postmodernisme (New-York-Scherpenheuvel, 1988). Il consacra des essais et monographies à divers artistes tels Pierre Alechinsky, Karel Appel, Erico Baj, Fernando Botero, Marcel Broodthaers, Constant, Jan Cremer, Paul van Hoeydonck, Asger Jorn, Daniel Spoerri, Roland Topor, Günther Uecker, Jan Vanriet, Jef Verheyen, Andy Warhol, Zao-Wou-ki ou Maurice Wyckaert. Il (co)organisa des expositions, dont la Biennale de Sculpture au Middelheim à Anvers dans le cadre d’Europalia Japon en 1989. Il y a quelques mois à peine, Freddy de Vree avait réalisé une exposition rétrospective avec catalogue de l’œuvre de Jef Verheyen. Cet individualiste participa très régulièrement aux assemblées et congrès internationaux de l’International Association of Art Critics, dont il fut l’actif président de la section belge (Association Belge des Critiques d’Art/ Belgische Vereniging van Kunstcritici). Marie-Pascale Gildemyn, secrétaire de l’ABCA sous la présidence de Freddy (1987 à 1992), souligne qu’il essaya

« de redynamiser l’association, organisant presque tous les mois des réunions aux quatre coins de la Belgique, sensibilisant les jeunes critiques d’art, sans oublier pour autant de raviver dans les mémoires le souvenir de l’apport important pour la critique d’art des membres plus âgés qu’il aimait (re)mettre à l’honneur. »

Freddy était fidèle en amitié, comme en témoigne De aardigste man van de wereld (2002), cet émouvant livre de souvenirs, hommage à l’éminent écrivain que fut, est et restera Willem Frederik Hermans (1921-1995). Il l’avait connu chez Gust Gils en 1962, et ce qui liait les deux hommes fut ce mépris des idées reçues et préconçues, cet aristocratique plaisir de déplaire qu’ils pratiquèrent tous deux sans affectation. En Hugo Claus il admirait ce goût vivace de la provocation policée mais non moins percutante qui n’est tolérée que des seuls monstres sacrés.

Erepark, tel est le titre du dernier recueil de Freddy, ce « parc d’honneur » du cimetière Schoonselhof à Anvers, lieu majeur hanté par les espoirs déçus, les rêves avortés et les désirs insatisfaits qui parfois s’agrippent aux vivants et leur glissent des messages incertains et furtifs mais non moins pressants. Freddy y rend hommage au peintre Jan Cox (1919-1980), évoquant par la même occasion la mémoire du poète Hugues C. Pernath (1931-1975).

C’est le même sentiment qui frappe les amis de Freddy, décédé le 3 juillet 2004. Ses cendres furent mises en terre le 10 juillet, au parc d’honneur du Schoonselhof, ce musée de la mémoire qu’il visitait déjà, tel qu’en lui-même.

« Visiteur, si tu viens, tu pourras voir Anvers, en Belgique. Je ne retiendrai rien.    Des toits. »

Henri-Floris JESPERS

(Paru dans le Bulletin de la Fondation ça ira, no 20, 4ème trimestre 2004)

 

 



[1] Een sneeuwvlok in de hel, 1972 ; Steden en sentimenten, 1976 ; Moravagine of de vervloeking, 1982 ; De dodenklas, 1977) ; Erepark, 1999. En 1976, il obtint le prestigieux Arkprijs van het Vrije Woord.

[2] Lettre de F. de Vree à P. Neuhuys, 3 janvier 1964.

[3] Henri CHOPIN, Poésie sonore internationale, Paris, Jean-Michel Place, 1979, pp. 216-217.

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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 22:08

En janvier 1960, le cœur gravement affaibli, souffrant d’œdèmes et de douloureuse inflammation des chevilles, Joostens est admis à l’hôpital Stuivenberg. Il y meurt le jeudi 24 mars 1960 en fin d’après-midi, huit jours après avoir été frappé par une attaque qui le laisse paralysé du côté gauche.

 

« Visite à Joostens, note Neuhuys dans son journal, cette fois dans la maison des morts. On retire le cadavre du frigo. Il est dans un long tube de verre. Après quelques minutes la condensation vous empêche de voir, c’est à peine si j’ai pu entrevoir un instant sa figure enveloppée d’une mentonnière. Il aspirait tant à mourir que je n’éprouve aucun regret. C’est sinistre. Une mort sans aucun espoir. Toutes les femmes, il les a repoussées à la dernière minute. Bebelle, Mado, Marthe (Katerbuster), Yolande…  Son dernier mot sur la femme : stomme kloot van een wijf[1]… Il n’a rien cédé de son caractère jusqu’au bout… Et le voilà parti, peintre donquichottesquement religieux après tout, en colère contre ce qui le choquait chaque jour davantage. »

 

Le lundi 28, Floris Jespers téléphone à son ami Neuhuys au sujet de Joostens et « du sale tour que celui-ci lui a joué du temps de Speth. » Cette affaire, vieille de quarante ans, concerne la liquidation, sur l’instance de Joostens, de la société coopérative Novy, financée par le collectionneur et mécène Frédéric Speth (1851-1920).[2]

 

« Pour toute oraison funèbre Jespers dit de Joostens: Hij is nu dood, maar het was toch een valse smeerlap[3] Tout cela à propos d’un article d’un certain Vanderpassen. Pauvre Flor, c’est une façon comme une autre de me montrer que la mort de son ami lui a fait quelques chose. C’est ainsi je crois qu’il faut interpréter une incartade aussi insolite. Pauvre Flor, la mort de Joostens l’empêche de dormir.»  [4] 

 

Neuhuys rappelle que l’œuvre de Joostens évolua vers un « expressionnisme caligaresque » sous l’influence de Paul van Ostaijen.

 

« L’influence du cinéma est restée prépondérante dans un monde où tout commençait à lui paraître torve, oblique et sournois et où, de plus en plus égocentrique, il prétendra nous imposer la plus noire perception de la vie comme immédiate et sans appel. »[5]

 

&

 

Dans son testament, daté du 28 novembre 1958, le peintre avait expressément demandé à être enterré sans fleurs, couronnes ni discours, précisant que le corbillard devait porter une croix. Un mois après ses obsèques, les services commémoratifs devaient être célébrés autour d’un catafalque à l’église Saint-Jacques. Une petite croix de bois serait posée sur sa tombe, ainsi que des pierres pinacles de la cathédrale, dont il avait soigneusement fait le dessin. Nulle autre épitaphe que son nom et sa date de naissance et de décès. Quelques messes devaient être dites:

« Le comportement de la Sainte Église catholique envers les chrétiens ‘Divorcés’ légitimement de corps et de lit, n’est pas semblable à la parabole de l’enfant prodige. En ce cas pour ne froisser personne et situer la Sainte Eglise au milieu… pas Acte de présence, mais quelques Messes Requiem autour d’un catafalque symbolique si les usages funéraires admettent ce canon liturgique.»

Les funérailles eurent lieu le mardi 29 mars 1960. Après un service à l’église Saint-Jacques, la dépouille mortelle fut inhumée au parc d’honneur du cimetière Schoonselhof.

Saluant la mémoire du peintre, Marc Callewaert constate que ce personnage hors du commun, un véritable cas, trop pittoresque et bohémien (supprimer !) pour être vrai – c’est du moins l’avis du bourgeois – a sa vie durant chèrement payé le tribut de son authenticité. Il espère que la publication des écrits de Joostens – « s’étendant de la mystique à la pornographie et du pamphlet à l’essai » -, textes que celui-ci conservait soigneusement et chérissait passionnément,  permettra enfin de pouvoir mieux aborder la personnalité complexe de ce peintre maudit que Neuhuys qualifiait d’enfant de la colère.[6]

« Il se disait bouddhiste, note celui-ci, parce qu’il boudait toutes les autres religions. Mijn opinie is dat religie absoluut actueel is[7], comme disait le bourgmestre Craeybeckx. À propos de la mort de Joostens, nous reparlons suicide. Il voulait se donner la mort. Il y a des suicides dans notre famille. Joseph Neuhuys, le peintre, et du côté de ma femme, Albert Nyssens, ministre sous Léopold II. Le suicide de Van Gogh, celui de X. qui se suicide parce qu’il a tout obtenu de la vie excepté qu’une femme l’appelle : son homme… Si l’on ne vit voluptueusement on vit tragiquement. La grâce angoisse. Mais on n’échappe pas plus à son caractère qu’à son destin. »[8]

Henri-Floris JESPERS

(Extrait du Bulletin de la Fondation ça ira, no 18, 2ème trimestre 2004, pp. 35-37.)

 



[1] « Conasse de bonne femme. »

[2] Henri-Floris JESPERS, Jespers, Joostens en Van Ostaijen : enkele nieuwe gegevens, in : Revolver, XXVIII, 3, december 2001, pp. 65-89.

[3] « Il est mort maintenant, mais ce n’était quand même qu’un faux jeton. »

[4] P. NEUHUYS, Journal, cahier 1958-61. Inédit.

[5] P. NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, p. 135.

[6] M[arc] C[ALLEWAERT], In memoriam Paul Joostens, in Gazet van Antwerpen, 29 mars 1960.

[7] «  Mon opinion est que la religion est absolument d’actualité. »

[8] P. NEUHUYS, Journal, cahier 1958-1961. Inédit. À propos du suicide, cf. Mémoires à dada, pp. 155-156.

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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 21:16

Léon Chenoy: Le Feu sur la Banquise. (12 linos de Flouquet). (Ed. L’Equerre, Bruxelles.)

 

Tout homme, à côté du but extérieur qu’il poursuit dans sles affaires quotidiennes, possède, au fond de lui-même, une secrète raison de vivre. La vocation du poète consiste précisément à dégager sous une forme ingénieuse cette profonde raison d’être. C’est l’objet du lyrisme actuel, de mettre à nu les dessous mouvants de la vie journalière. Je me représente volontiers Léon Chenoy se rendant tous les jours à son travail. Il vit comme tout le monde – humblement – car il ne se soucie pas d’amasser des biens matériels. Il fait fructifier un capital précieux : sa sensibilité – c’est-à-dire qu’il se trouve en contact perpétuel avec la poésie des êtres et des choses. Léon Chenoy s’émeut devant l’armature svelte du pylône comme autrefois le poète s’émerveillait à la vue d’une rose. Il apporte une méthode rigoureuse dans l’enthousiasme que suscite en lui le monde moderne :

Il faut oser dépendre sa vie

comme on joue aux échecs

sans vouloir gagner avant l’heure

ne progressant qu’avec réflexion

et parfois attendre longtemps.

Le poète n’a acquis tant de mansuétude qu’au prix de multiples expériences. Mais sa joie est d’autant plus puissante qu’elle résume ses déceptions antérieures. Le feu s’est éteint sur la banquise. Une solitude glaciale environne notre âme et l’on ne peut que

...rire   

de la plaisante figure qu’on a

entre deux néants.

Pourtant l’effort porte en lui-même sa récompense et le Feu sur la banquise célèbre une vive conquête intérieure. Chenoy fait songer à un Verhaeren dépouillé de toute emphase verbale. Il faut lire des pièces telles que Ode, Hara-Kiri, Danse. Mais tout le monde ne peut pas lire les bons livres, pas plus qu’il n’est donné à tout le monde de rouler en auto. (pp. 145-146)

 

Marcel Lecomte : Applications. (Deux dessins de René Magritte). (Imprimerie Van Doren, Louvain.)

 

Marcel Lecomte n’est pas comme son concitoyen Léon Chenoy épris de discipline. Il vit dans un monde souple qu’il déforme au gré de son imagination. Une de ses « Applications » est intitulée « Eté Lucide » :

« La courtisane et le musicien descendent de la berline au coeur de la forêt profonde comme une exposition de couleurs. Regardez, le chemin se déplie devant nous. Nous n’a      vons qu’à le joindre là-bas sous le feuillage alourdi de soleil.

« Le soir, la clairière en château de lumière est transparente architecture. L’herbe bleue, rose et jaune comme les robes de la Vierge et du Christ.

« A l’ombre que versent les arbres si vous dormiez maintenant légèrement couchée, la forme de ce manteau serait un vrai paradis en pente douce. »

Marcel Lecomte possède à un rare degré, le sens surréaliste qui, depuis Rimbaud, s’est beaucoup développé parmi les poètes. Ce sens singulier permet de saisir des rapports lointains entre les êtres et les choses et est peut-être le premier signe d’une espèce d’homme supérieur. Marcel Lecomte est un Européen qui pratique la poésie comme le Chinois fume l’opium.

 

(Sélection, IV, 7, avril 1925, pp. 145-146.)

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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 00:01

À l'occasion de la sortie de presse de
Gilles Petitclerc
L'Oreille de l'escalier trébuche
4 collages revêtus et une couverture couleurs d'Anne Ethuin,
éd. L'échelle de verrer - Quadri, Bruxelles, 48 pp.
et de
Jacques Lacomblez
Pages de Mégarde
15 illustrations inédites et une couverture couleurs de Jean-Claude Charbonel.
Nevers, éditions Le Grand Tamanoir, 82 pp.
Vernissage avec exposition d'Anne Ethuin et Jean-Claude Charbonel
vendredi 15 février à 18h30
samedi 16 février de 14h à 18h
en présence, pour le Grand Tamanoir, de Jacques Lacomblez, Jean-Claude Charbonel et des éditeurs

Galerie Quadri
105, avenue Reine Marie Henriette
1190 Bruxelles
 
www.galeriequadri.be

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7 février 2008 4 07 /02 /février /2008 23:10

La ministre québécoise de l'Education, Michelle Courchesne, a rendu public, le mercredi 7 février, un plan d'action de valorisation du français à l'école comportant au total 22 mesures centrées sur cinq axes d'intervention. Dorénavant, les élèves devront notamment écrire un texte au moins une fois par semaine. Les écoles devront en outre réserver une plage horaire à la lecture quotidiennement. Le gouvernement reverra par ailleurs les programmes d'études en français, en précisant la nature des connaissances à acquérir. De plus, le ministère de l'Education doublera le nombre de conseillers pédagogiques en français en les portant à 300, en plus de revoir la formation des enseignants. La Fédération des commissions scolaires du Québec demande au gouvernement de faire un pas de plus en entreprenant un vaste programme de promotion de la langue française.

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7 février 2008 4 07 /02 /février /2008 07:18

Pour les amateurs de retombées situationnistes, signalons la discussion (en anglais) entre Ken Knabb (Bureau of Public Secrets) et Wayne Spencer, publiée le 3 février par The Annals of Significant Failure. Revolutionary critique in dismal times, largely derived from situationist theory:

http://significantfailure.blogspot.com/2008/02/2007-and-i.html


http://significantfailure.blogspot.com/2008/02/discussion-with-ken-knabb.html.

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