Mercredi 8 juillet 2009

Paul Neuhuys (1981)

Le 15 septembre 1985, la BRT diffusa sur sa seule chaîne télévisée une émission intitulée Dada Tristesse, cadrant dans une série d’émissions littéraires Moeder Vlaanderen en haar Franstalige Kinderen (‘Mère Flandre et ses enfants francophones’), lancée par le producteur Dirk Christiaens. La série s’était donné pour objectif de familiariser le public flamand avec une partie peu visible de son patrimoine culturel, et ce dans une série de portraits d’écrivains tels Michel de Ghelderode, Jean Ray, André Baillon, Eugène Baie, Michel Seuphor, Neel Doff, etc. L’émission Dada Tristesse, sous-titrée L’Agenda d’Agénor, réalisée par Patrick Conrad, est sensiblement différente du reste de la série, vu qu’elle combine une fiction poétique de Patrick Conrad avec des fragments d’interview de Paul Neuhuys.

L’équilibre entre les deux composantes, fiction et témoignage, est précaire. Ainsi, selon le point de vue, est-il permis d’y voir le développement purement cinématographique et hautement stylisé de l’histoire d’un couple à la dérive servant de toile de fond à l’interview ou, au contraire, des fragments d’interview dans lesquels Paul Neuhuys tente d’expliquer le sens et l’esprit de Dada dans le rôle de décor sonore au jeu autodestructeur du couple.

En effet, l’interview passe à l’écran d’un téléviseur qu’un figurant aveugle tient sur les genoux. Le rôle de ce témoin, encombrant mais muet comme une carpe et que le couple ne semble pas voir, est tenu avec l’aplomb nécessaire par Pierre Drouot.

Conrad lui-même a défini son film comme « l’hommage cinématographique d’un poète à un collègue aîné ».

Compte tenu de l’esprit de la série, il n’est pas improbable, qu’au départ Conrad ait envisagé un autre type d’émission. Il faut se rappeler que quelques années auparavant il avait réalisé un portrait de Paul Van Ostaijen, basé sur trois témoignages. Ieder Mens die sterft is een Museum dat brandt (‘Tout homme qui meurt est un musée qui flambe’), diffusé en 1982, mettait en scène Olympe Gardien, la veuve de Floris Jespers, l’avocat René Victor, ancien collègue de Van Ostaijen à l’administration communale d’Anvers, et Paul Neuhuys, compagnon de combat dans l’avant-garde anversoise. Conrad leur avait mis en main l’ouvrage Kroniek van Paul Van Ostaijen, une chronologie illustrée de Paul Van Ostaijen, éditée par son biographe Gerrit Borgers. Et, en effet, les souvenirs coulèrent de source au vu de l’abondante documentation. D’attaque, le témoignage de Paul Neuhuys était d’un tout autre ordre que celui d’Olympe et de Victor, par sa vaste connaissance du sujet, mais plus encore par le ton: enthousiaste, spirituel, pointu, voire caustique, tout en restant éminemment précis. Il est clair – la mise en image de l’interview en témoigne – que Conrad n’attend qu’une bonne occasion pour donner à Neuhuys l’occasion de brosser un tableau haut en couleurs de l’avant-garde anversoise des années vingt.

Cette occasion se présente lors de l’exposition Paul Neuhuys et les Éditions Ça Ira, organisée par l’Association Promotion des Lettres belges de Langue française, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles entre le 8 juin et le 6 juillet 1984 (vernissage le 7 juin). Dans Le Carnet el les Instants de juin 1984 (n°18) nous lisons : « Cette expositon présentera la revue Ça Ira […], les Éditions Ça Ira [ainsi que] l’œuvre littéraire de Paul Neuhuys. » Trois publications sont également mises en vedette : L’Agenda d’Agénor, nouveau recueil de poésie de Paul Neuhuys, Essai de Catalogue des éditions Ça Ira, inventaire complet dressé par Pierre Fayt, et pour rappel On a beau dire, l’ anthologie publiée par Paul Émond aux Éditions Labor.

Patrick Conrad se propose donc d’interviewer Paul Neuhuys dans le cadre de l’exposition. Celle-ci servira de fil conducteur, au même titre que la chronologie de Borgers avait servi dans son film sur Paul Van Ostaijen.

Malheureusement, ce n’est plus le même Paul Neuhuys qu’il trouve en face de lui. Ce n’est plus le discoureur enthousiaste et primesautier, mais un être que la maladie a fragilisé, que la fatigue empêche de donner toute la mesure de son esprit heureusement encore vif.

L’état physique de Paul Neuhuys est loin d’être brillant, mais il accepte la gageure. Heureusement ses fils Luc et Thierry sont là pour l’assister. Ils le véhiculent dans sa chaise roulante, le long des panneaux explicatifs et des vitrines, soutiennent sa mémoire défaillante, sollicitent les anecdotes qu’ils connaissent presqu’aussi bien que lui. Ils sont là surtout pour veiller à ce que le candidat nonagénaire ne se fatigue pas trop.

de g. à droite: Luc et Thierry Neuhuys (2008)

Pour faciliter les choses, ce sont eux qui font l’interview,. On sent leur inquiétude, mais aussi leur joie lorsque la mémoire se dégrippe et les souvenirs reprennent un peu de leur éclat.

Le fait que l’exposition ait lieu dans cet horrible meccano qui dénatura pendant plusieurs décennies la salle des sculptures du Palais des Beaux-Arts n’était pas de nature à faciliter les prises de vues, certaines vitrines devenant inaccessible au poète dans son siège roulant.

Ces limitations ont probablement incité Conrad à opter pour la formule de l’hommage cinématographique tel qu’il existe.

Paul Neuhuys est mort le 16 septembre 1984, un peu plus de deux mois après l’exposition. L’interview dont nous vous soumettons la transcription intégrale est donc la dernière qui existe de lui. Elle nous montre un Paul Neuhuys, affaibli certes, se perdant parfois dans les dédales du souvenir, mais se resaisissant, car il veut témoigner.

Ce que le texte ne peut rendre est la présence aux côtés du poète de son arrière-petite-fille. Silencieuse, mais attentive, la fillette aux grands yeux se blottit contre lui, flattant d’une caresse ou d’un baiser discret ce bisaïeul évanescent.

Image émouvante, éminemment poétique, que le poète Conrad a eu le bon goût de ne pas couper.

Dada Tristesse fut couronné du Bert Leysenprijs et rediffusé le 5 mars 1987.

Rik SAUWEN



Bulletin de la Fondation Ça ira, No 38, juin 2009,, 64 p., ill.

Bulletin édité avec l'aide de la Communauté française de Belgique.

Abonnement (4 nos. par an): 25 €. Institution: 35 €.

à verser au compte de la Fondation Ça ira:

Dexia bank 068-2287225-89

IBAN: BE45 0682 2872 2589 & BIC: GKCCBEBB.

Administration: Fondation Ça ira, 50 Chaussée de Vleurgat, B 1050 Bruxelles.

Mail: ca.ira@skynet.be

Rédaction: Henri-Floris Jespers, Marialei 40, B 2018 Antwerpen.

Mail: hfj@skynet.be

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Mardi 2 juin 2009

Entre minuit et une heure, Éric Lange ('Allô la planète') s'est entretenu au téléphone avec Éric Aubrahn et Lili .

Lili est une archéologue française, guide certifiée Unesco et exploite avec son époux Tadéo un 'gîte de charme' à l'île de Pâques. Tadéo est un pascuan descendant d'une famille importante de longue lignée de la tribu royale Miru, de Rapa Nui.

Eric Aubrahn est l'auteur de la pièce Coup de foudre à l'île de Pâques, à l'affiche au théâtre des Déchargeurs (voir notre blogue du 29 mai).

Théâtre: Coup de foudre à l'île de Pâques

 


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Vendredi 29 mai 2009

Jadis les arbres étaient des gens comme nous” – tel est le thème de l'exposition de Petrus De Man (°1955) chez Polad-Hardouin à Paris.

En vingt ans, Petrus De Man a eu vingt-cinq expositions individuelles et à participé à d'innombrables expositions de groupe. Depuis quinze ans, il connaît pas mal de succès, que ce soit à Paris ou à Bruxelles, à Anvers, à Cologne, à Bologne ou à Barcelone.

Ça m'a forcé à beaucoup travailler et j'en suis très satisfait. Aujourd'hui, je continue à exposer, mais j'ai besoin d'alterner avec des périodes tournées vers l'intérieur. Exposer, c'est être dans le mouvement, dans le spectacle, la vanité, la représentation et les applaudissements. Bien sûr cela flatte mon ego et cela m'encourage et me stimule, mais après, je ressens une nécessité de m'isoler dans mon atelier pour me retrouver grâce au dessin, mon seul et unique refuge.


Petrus De Man se considère avant tout comme dessinateur.


Je préfère travailler sur le papier plutôt que sur la toile et avec une pointe plutôt qu'avec un pinceau, qu'il s'agisse d' un crayon, d'une craie ou d'un fusain sur le papier ou d'une aiguille sur le cuivre. Cela donne toujours une ligne comme résultat. C'est ainsi que je préfère délimiter les formes plutôt que de les remplir comme le ferait un peintre. Pour le dessin, je recherche les papiers rugueux et solides et je travaille au fusain – et de temps en temps aussi au pastel et à l'aquarelle. La gomme et le papier de verre sont aussi pour moi des instruments très utiles. J'efface, j'estompe, je recommence, je superpose des formes et j'adore m'acharner sur elles pour les dompter.

*

Sans titre, 2009 – 210 x 100 cm – aquarelle et pastel sur papier

 

Polad-Hardouin art contemporain

86 rue Quincampoix

75003 Paris

11 juin – 18 juillet 2009

La galerie est ouverte du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures sauf jours fériés.

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Vendredi 29 mai 2009



Éric Aubrahn aime les défis et l’éclectisme. Il joue Molière, Racine, Corneille, Audiberti, Shakespeare et de nombreuses créations (entre autres La soupe aux orties de Roger Défossez, m.e.s. Xavier Lemaire, 2004). Au cinéma, il travaille avec Krzysztof Kieslowski, Laurent Bouhnik, Olivier Megaton... Éric Aubrahn fut un des Nouveaux sur Canal + et il apparaît dans de nombreux téléfilms. Et depuis quelques années il collabore à l’écriture de scénario.

*

En finale d'Un coup de foudre à l'île de Pâques, “fable romantique, ethnologique et renouvelable” d'Éric Aubrahn, la très belle nouvelle L'homme qui plantait des arbres de Giono affirme qu'un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, suffit pour faire surgir du désert un pays de Canaan...

*

Distribution
De Éric Aubrahn – Jean Giono
Mise en scène de Éric Aubrahn
Avec Kên Higelin

Descriptif

L’amour et le bonheur sont-ils au bout, du bout du monde ?

L’île de Pâques est perdue au milieu de l’océan, comme notre planète est perdue au milieu de l’univers…

Franck, cadre dynamique, rencontre Clara, ethnologue et archéologue, et en tombe fou amoureux.

Il la suit sur l’île de Pâques où elle se consacre à l’étude des civilisations disparues.

Pour la séduire, Franck décide de sauver le monde ! Jusqu’où l’amour les entraînera-t-il ?

*

Les Déchargeurs, 3, rue des Déchargeurs - Paris 1er M° Châtelet.  Rés. : 0892 70 12 28

Jeudi, vendredi, samedi à 20 heures du 21 mai au 11 juillet 2009. 

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Vendredi 29 mai 2009

Une ombrelle et un parasol sont les seuls accessoires présents sur la scène du Théâtre-Poème, dépouillée comme aux toutes grandes heures des spectacles qui y sont donnés depuis plus de quarante ans.

 

Le parasol est de ceux que l’on voit sur les plages, mais d’une étoffe poudreuse, sable à lui seul. Ouvert et tourné vers le public, il forme une sorte d’écran derrière lequel, de temps à autre, émerge une voix, celle de Willy qui répond à Winnie ; l’illusion, très troublante, dure jusqu’à la fin d’Oh les beaux jours.

 

Le soir de la représentation à laquelle nous avons assisté, nous sortions d’une nuit d’orage zébrées de milliers d’éclairs. Or, le fond sonore d’Oh les beaux jours est aussi marqué par le roulement du tonnerre qu’on entend parfois de loin, parfois de près comme si la foudre venait de tomber à deux pas. Ces coups de foudre se métamorphosent parfois en coups de feu pareils, qui sait, à ceux que l’on s’échange dans une vie de couple, comme s’il fallait en finir malgré le fait que chaque jour de la vie de Winnie soit une belle journée de plus, un peu comme quand on dit « encore une de faite ».

 

À l’égal d’elle-même dans ce rôle qui lui va comme un gant, Monique Dorsel est prisonnière de la scène, le bas du corps pris comme dans des sables mouvants, ce qui réduit d’autant ses possibilités de jeu.  Cependant, ce qui passe par sa voix tient du prodige : Monique Dorsel fait une fois de plus la preuve de son art de la variation, où les finales des phrases et des mots sont toujours nettes. Cette voix peut se faire tour à tour rieuse, indignée, grosse comme la mer par mauvais temps, enfantine et délurée, désirante, impérieuse, explosive, torrentielle ou encore gourmande. Ce spectacle résonne des échos de Molly Bloom, autre monologue mythique qu’elle a porté au Théâtre- Poème en 1969.

 

La mise en scène de Charles Gonzales est en accord parfait avec ce qui se dit dans le texte de Samuel Beckett et Monique Dorsel était tout à fait fondée de nous dire, à l’issue du spectacle, qu’elle vit Oh les beaux jours comme un pas de deux. Il y a aussi quelque chose de désespéré dans la chanson que Samuel Beckett a prévue pour Winnie, L’Heure exquise extraite de l’opérette La Veuve Joyeuse de Franz Lehar, un déchirement qui vient de la distorsion entre l’utopie et la réalité.

 

 

Philippe DEWOLF

À l’affiche du Théâtre Poème jusqu’au 31 mai.

30 rue d'Écosse, 1060 Bruxelles
Tél. : 02 538 63 58   Fax : 02 534 58 58
E-mail : theatrepoeme@skynet.be

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Vendredi 22 mai 2009

Connexion s’associe exceptionnellement avec la galerie Mana.art (36 rue des Renards 1000 Bruxelles) à l’occasion de l’exposition de Jan Scheirs (°1973) qui se tient jusqu'au 31 mai.

Robin de Salle s'est entretenu avec le peintre à propos de son apprentissage, de ses choix picturaux et de se démarche artistique.

Je ne ne suis pas rapidement content”, déclare Scheirs. D'ailleurs,

Un peintre ne doit jamais être satisfait. À un certain moment, il faut pouvoir dire: “Stop, je m’arrête ici, cela suffit.” Mais être satisfait? J’ai déjà une nouvelle toile en vue, et je me dis: “Ceci et cela, je puis le faire mieux”. Ce n’est que de temps en temps que je pense: “Ce n’est pas possible, c’est moi qui ai fait ça?”. Mais cela m’arrive très rarement.”

Ne manquez pas cette exposition qui se déroule jusqu'au 31 mai 2009. Horaire d’ouverture : de vendredi à dimanche de 10h30 à 17h30.

À l’occasion de la rétrospective de Jan Bucquoy à la galerie Cent Titres, Robin de Salle jette un coup d'œil rétrospectif sur une année riche en production de ce “fou du Roi” qui exposa également à la galerie Mana.art et auquel Connexion consacra un « spécial Dolle Mol ».

http://www.manaart.org

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Vendredi 22 mai 2009


En couverture: Jan Scheirs, Interrogatoire sans masque, 2005


L'intérêt de Connexion pour les arts plastiques ne se dément pas. Le rédacteur en chef souligne que “les chroniques de Henri-Floris Jespers sont de plus en plus demandées par les lecteurs”. Cette fois-ci, dans la chronique sur la galerie Saint-Laurent, Jespers revient sur un peintre déjà souvent évoqué dans la revue : Wout Hoeboer. Nous connaissions son parcours, son esprit dadaïste, nous découvrons cette fois-ci l’influence de la théosophie sur sa conception de la peinture.

Dans le cadre de la rubrique consacrée à La Fleur en Papier doré, Jespers continue ses recherches sur le réseau Van Bruaene et tout particulièrement sur Marc. Eemans, ce collaborateur qui n’en reste pas moins un surréaliste de la première heure.

Avec la publication de l’histoire des ateliers Mommen, cette cité d’artistes ten-noodoise fondée par Félix Mommen, patron d’une fabrique de matériel pour artistes, un nouveau chantier est mis en place. Robin de Salle publie ses premières conclusions.

La cité Mommen a commencé intéresser les médias alors qu’elle fut sur le point de disparaître. Un groupe d’habitants à de la cité décida d’organiser une exposition collective du 23 avril au 16 mars 2004 pour avertir le public de l’expulsion imminente et révoltante de leurs ateliers, devant être réaménagés en appartements de haut standing. L’historien retrace le cours des événements qui ont amené les journalistes mais également les historiens à orienter l’histoire des ateliers Mommen. Par une analyse critique, basée sur de nombreuses sources inédites, certains faits apparaissent sous un autre jour.

Connexion, numéro 18, mai 2009. 46/2 rue Blaes, 1000 Bruxelles.

revueconnexion@yahoo.fr

Abonnement pour cinq numéros: 30 € à verser au compte 001-3244284-01.

Prix à la pièce: 6 €

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Vendredi 22 mai 2009


Guy Vandenbranden, Composition, 1968

Robin de Salle publie une interview avec Sofie Van Bruystegem et Jim Segers, deux membres actifs de l'asbl Citymine(d) qui s'efforce entre autres à créer un réseau artistique qui échappe aux circuits institutionnels ou commerciaux traditionnels. En dix années d’existence, l’initiative locale bruxelloise qu’était City Mine(d), est devenue un mouvement urbain international (Bruxelles, Londres, Barcelone) où de nombreuses initiatives ont pu voir le jour. City Mine(d) joue un rôle de pionnier dans la création de nouvelles formes de liens économiques, sociaux, politiques et culturels dans la ville.

Dans le cadre des recherches sur la Galerie Saint Laurent à Bruxelles, Connexion a déjà évoqué Paul Joostens et Michel Seuphor. Cette fois-ci, Henri-Floris Jespers évoque longuement le peintre Guy Vandenbranden (°1926), “un artiste exceptionnel, un personnage hors pair”. Formé à l'académie libre L'Effort à Bruxelles, Vandenbranden réalise au début des années cinquante des toiles d'une abstraction poussée. Sous l'influence de Mondrian et de Vasarely, il opte dès 1952 pour le constructivisme. Membre du groupe Art abstrait (1952), il est co-fondateur avec Jo Delahaut (1911-1992) et Pol Bury (1922-2005) du groupe Art abstrait-Formes (1956) et Art construit (1960). Co-signataire du manifeste de la Nieuwe Vlaamse School en 1960, Guy Vandenbranden est co-fondateur du Centre international d'Études d'Art Constructif. Mentionné, en 1957, au prix Jeune Peinture belge, Vandenbranden remporte en 1958 le prix Hélène Jacquet.

Vandenbranden est fortement présent dans l'espace public. Ses peintures et reliefs constituent en effet autant de projets à réaliser en format monumental, comme en témoignent la fresque au Centre Culturel de Strombeek-Bever ou le vitrail (1982) de la gare de l'Ouest du métro de Bruxelles. Composé de quinze éléments consécutifs, ce vitrail s'intègre à l'architecture: la composition est une partie essentielle du mur lui-même et remplit en même temps une fonction lumineuse. Peintures murales, constructions et compositions diverses de Guy Vandenbranden sont intégrées à l'Hôpital Universitaire d'Anvers (UZA), qui abrite également des œuvres d'entre autres Wim Delvoye, Jan Fabre, Paul van Hoeydonck et Panamarenko. L'école juive Tachkemoni à Anvers conserve également des œuvres marquantes de Vandenbranden.

Les peintures de Vandenbranden affirment une autonomie souveraine, fondant une “gaya scienzia”, une liberté joyeuse qui ne peut se maintenir que par l'implacable développement logique de règles librement consenties. Il ne s'agit pas de l'expression la plus individuelle d'une émotion intime, mais du développement inexorable d'un concetto intellectuel, d'un disegno interno – dessin et dessein. Il n'est pas question d'en tempérer la rigueur ou de tenter de s'y soustraire. […] Les peintures de Vandenbranden constituent des champs autonomes et participent du règne de la quantité. En effet, les volumes inaugurent des perspectives étranges et tronquées, et la construction géométrique, qui relève d'une élaboration minutieuse et quasi mathématique (Vandenbranden applique le modulor du Corbusier), suscite un trompe-l'œil perpétuel. Mais il ne s'agit pas de présences ou de valeurs qualitatives, c'est-à-dire chargées de sens, mais de volumes purement quantitatifs, de plans télescopés, d'aplats suscitant des contrastes simultanés. [...] Vandenbranden est sans conteste le plus passionné des abstraits froids, frôlant parfois cette dissonance concordante chère aux maniéristes de la Renaissance.”

Guy Vandenbranden et Henri-Floris Jespers, VECU, 1978

Connexion ouvre un nouveau dossier sur Van Bruaene et sur La Fleur en Papier doré. Quatre chroniques sont d’ores et déjà en chantier. La première livraison est consacrée à Marc. Eemans (1907-1998), la “brebis galeuse” du surréalisme bruxellois, ami de Van Bruaene depuis les années vingt et habitué de la Fleur.

Les relations d'Eemans avec le premier groupe surréaliste belge font l'objet de l'essai d'Henri-Floris Jespers, qui souligne que la sympathie qu'éprouvait Eemans pour Van Bruaene avait quelque chose de touchant.

Eemans pratiquait avec virtuosité l'anecdote malveillante mais, curieusement, je ne l'ai jamais entendu prononcer une seule parole fielleuse à propos de Van Bruaene.”


Marc. Eemans, L'amie tragique, 1928


La lecture n'est pas une activité limitée à un lieu et à un temps déterminé et sa pratique peut prendre de multiples formes. “Lecture, totalité et petites banalités”, tel est le titre de la chronique du bibliothécaire Rony Demaeseneer (très actif dans le milieu littéraire: Festival Passa Porta, Midis de la Poésie, Le Carnet et les Instants...) consacrée à la lecture à voix haute, une pratique qui revient à la mode mais qui plonge ses racines dans les pratiques orales du passé.

Serait-il si inconcevable d’imaginer réintroduire la lecture à voix haute dans nos habitudes quotidiennes ? Pourquoi ne pas tenter l’expérience ? Celle, par exemple, d’élever la voix, de faire entendre aux autres passagers du métro, serrés comme nous aux heures de pointe, les beaux mots de l’auteur qui nous fait chavirer. Plutôt que de subir le compte-rendu précis des plaintes intimes de notre voisin, éructant dans le micro baladeur de son portable, ne pourrions-nous pas, à notre tour, lui infliger, avec emphase, quelques passages du Journal de Jules Renard ou certaines brèves de comptoir de l’ami Gourio. Mais nous préférons, peut-être, nous taire et écouter les basses tonitruantes claquant dans un MP3 dernier cri. Sans pousser la voix jusque là, arrêtons-nous, le temps d’une correspondance, sur quelques lieux et initiatives qui permettent à cette oralité de s’exprimer, de s’appréhender.”

L'importance du témoignage oral est abondamment illustré par l'excellent ouvrage de Clémentine M. Gaïk-Nzuji, Tu le leur diras. Le récit véridique d'une famille congolaise plongée au cœur de l'histoire de son pays (Bruxelles, éd. Alice, 2005), auquel Robin de Salle consacre un compte-rendu bien charpenté.

Signalons enfin les croquis de RodeS et les photos d'Agathe Kitoko.


Connexion, numéro 17, avril 2009, 46/2 rue Blaes, 1000 Bruxelles.

revueconnexion@yahoo.fr Abonnement pour 5 numéros: 30 € à verser au compte 001-3244284-01. Prix à la pièce : 6 €

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Mardi 19 mai 2009


Marcel Lecomte (1962). (Phot. J. Warmoes)


Voici pour la première fois rassemblée en un seul volume toute l'œuvre poétique de Marcel Lecomte (1900-1966). Ce livre, en librairie le 20 mai, contient les recueils: Démonstrations, Applications, Le Vertige du réel, Lucide, Le Règne de la lenteur, Le Cœur et la Main, Connaissance des degrés, La Figure profonde, Feuillets détachés et deux textes les accompagnent. Le premier est signé par Philippe Dewolf, également concepteur de la présente édition, et le second par Colette Lambrichts qui a cotoyé Marcel Lecomte à Bruxelles dans les années soixante.

Grand ami de Magritte, à qui il fit découvrir le travail de Giorgio de Chirico, proche de Jean Paulhan, Marcel Lecomte participe au premier groupe surréaliste belge (“Correspondance”, 1924-1925). Il est non seulement auteur de poèmes mais aussi de contes, nouvelles, récits, et de nombreuses chroniques littéraires et artistiques.

*

Marcel LECOMTE, Poésies complètes, Paris, La Différence, 2009, 253 p., 20 €. Édition établie et présentée par Philippe Dewolf. Postface de Colette Lambrichs. Avec deux dessins de René Magritte.

*

Le premier recueil de Marcel Lecomte, Démonstrations, parut en 1922 aux éditions Ça ira à Anvers.

L'amitié qui liait Lecomte à Paul Neuhuys (1897-1984) sera prochainement évoquée ici.

*

Spécialiste ès sciences occultes

il habitait une cité imaginaire

place déserte

arcades calcinées

hautes portes transparentes

sur un horizon mouvant


Poète qui n’a de compte à rendre à personne

sinon de provoquer le quotidien

dans une disposition jamais vue

La télé l’insupporte et l’auto l’incommode


Attentif à l’Apologie de la Paresse

promoteur de la Ralentie

sa seule hâte est d’assurer

le Règne de la Lenteur

Paul NEUHUYS

L'Agenda d'Agénor, Anvers, Ça ira, 1984, p. 24.

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Lundi 18 mai 2009

Revenons aux savants qui, bien sûr, ne pouvaient manquer à l’appel, parmi lesquels les inventeurs de nouvelles nomenclatures ne sont que les plus modestes. Rien que les titres des ouvrages recensés dans le Blavier me laissent rêveur sinon pantois, mais saisir ou même deviner la portée éventuelle de leurs apports à l’étude du magnétisme terrestre, de l’aimantation universelle ou de la périodicité des déluges, dépasse largement les limites de mon imagination critique. Signalons aux amateurs, et à toutes fins utiles, l’Anémogène, ou appareil reproducteur des courants atmosphériques (1827) de Mgr Rougerie, évêque de Pamiers, “inventeur, de fait, du processus de la simulation, appliquée à la prévision du temps” dixit Blavier…

Retenons deux documents poignants. Dans ses Reliquae. Œuvres posthumes (1851) le Dr Charles Le Fèvre, qui se suicida, victime d’une inflexible mélancolie hypocondriaque, note avec une implacable logique : “La vie est incontestablement un mal ; or, quoi de plus charitable que de la supprimer.”

François Fleuret, déjà cité dans ce feuilleton, avait mis au point le traitement dit “moral”, et s’indignait lorsqu’il s'avérait sans effet. C'est ainsi qu'il note à propos d’un malade :

Chaque jour, pendant deux mois, on lui a donné des douches, sans qu’il ait voulu céder sur aucun point. Tandis qu’il était au bain, on a appliqué devant lui le cautère actuel à plusieurs malades, et on l’a prévenu que, s’il ne changeait pas, on lui en ferait autant. Il n’a pas cédé à la peur du cautère. On lui a appliqué une fois au sommet de la tête, et deux fois à la nuque, un fer rougi au feu : il a souffert ces brûlures, sans renoncer à une seule de ces idées. Jamais le médecin qui le traitait n’a pu lui faire dire : 'Je suis Dupré, je ne suis pas Napoléon'.”

Le Blavier consacre d’ailleurs un chapitre à la condition asilaire.

La rubrique inventeurs et bricoleurs vous initiera, entre autres, aux mystères ou aux charmes de la théologie des chemins de fer, de la stéréoplastie, de l’harmonimètre H.P., du domitor, du ballon à bec, de l’orthoptère à caisson, des politicums (qui, comme le nom l’indique, sont des maisons de fous) et vous y ferez la connaissance de Georges-André Berthelot, inventeur, entre 1919 et 1936, d’un demi millier d’inventions brevetables et de “la solution du problème de la circulation urbaine, mondiale, rurale et routière, sans passerelles ni souterrains ni sens unique”. Il déclarait en toute modestie : “J’ai suffisamment de mérite pour obtenir : 1° la rosette, 2° le Prix Nobel de Physique, 3° le Panthéon, 4° ma statue, ou 500 milliards.”

Les inventeurs ou solutionneurs du mouvement perpétuel sont bien entendu légion. Par moments, le Blavier rappelle ce Catalogue d’objets introuvables de Carelman (Paris, Balland, 1969), fort apprécié par les véritables connaisseurs….

Les candidats aux élections, excentriques du suffrage universel, forment un cortège bigarré, tout comme le contingent de philanthropes, réformateurs sociaux, sociologues et autres casse-pieds.

Parmi la foule des romanciers et poètes, vous croiserez au passage Hyacinthe Dans,”le libraire libidineux, le maître-chanteur liégeois de Nanesse, dont Georges Simenon a fait l’un des héros de Les Trois Crimes de mes amis. En 1933, réfugié à Boullay pour échapper à une condamnation pour infraction en matière de presse, il tue sa mère et […] sa maîtresse […]. Son double crime accompli, il rentre aussitôt en Belgique, pour échapper à l’extradition et à la guillotine et, sur les conseils d’un avocat pour le moins léger…, il va commettre son troisième crime, abattant d’une balle de 6,35 un de ses anciens professeurs jésuites. La folie qu’il va simuler (?) au cours de son procès ne lui épargnera pas la prison à vie. Il devient, sous le nom de Gringoire, rédacteur en chef du Journal des prisons belges, auquel il collabore d’autre part sous le pseudonyme de Tristan Chevreuse, par de nombreux poèmes élégiaques.” Friands des nobles accents de Chevreuse, Magritte et ses amis s’amusaient à déclamer ses vers.

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)


André Blavier, Les fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2000, 1152 p., 68,6 €.

Cf les blogue du 19 février 2008, du 16 et du 17 mai 2009.

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