Dimanche 8 novembre 2009

Je ne voudrais, ni par la critique, ni par la louange, alourdir les pages de ce livre que, loin du tumulte, un poète jeune a rêvé.

Les fleurs de bonne volonté, comme les appelle Laforgue, parlent d’abord par elles-mêmes, et encore, elles sont douées d’un charme si subtil, qu’elles se disent, toutes, en rendant leur parfum.

Ce sont aussi, du reste, les fruits que nous goûtons, à même les branches qui les portent, qui nous paraissent les plus suaves, parce qu’alors – et surtout à ainsi les cueillir, – on sent mieux que c’est leur fraîcheur native et impolluée qui se donne; et, on peut en penser de même des livres que font les poètes, et en déduire, que: tout commentaire, quel qu’en soit le prétexte, loin d’ajouter à la valeur du poème, n’est qu’un apport étranger qui ne peut que lui nuire, parce que nécessairement situé hors de lui.

Les seules contingences qui puissent éventuellement avoir une action effective sur le poème, sont celles qui président à sa genèse; le poème naît sous une étoile qui l’influe, comme il développe une ambiance que le poète subit.

Il en est, en effet, de l’âme des poètes, comme de celle que l’on prête aux roseaux: elle prend vie à tout vent, pour s’émouvoir chantante et mélodieuse, au gré de l’instant en la paix qu’il apporte, ou dans la douleur qu’il élit.

Le décor de la vie la subjugue, l’ambiance du milieu la domine, et, comme elle est aimante, en conséquence elle subit l’objectivité qui l’environne, mais dans une si ineffable communion, qu’elle y puise, à même son émoi, la raison de son inspiration.

C’est aussi qu’elle est devant le monde, comme sont les lèvres au bord du vase et qui, sitientes, appètent l’ivresse, dans la liqueur de la coupe qui leur est tendue.

C’est encore que l’âme du poète ne s’ouvre que pour donner vie à ses songes, comme l’arbre ou la plante n’épanouit ses fleurs que pour faire ses graines ou son fruit.

Or, ainsi s’avère, une fois de plus, la parole évangélique qui dit du verbe, qu’il se fait chair; et il s’en suit qu’on peut en déduire que, fruit du rêve, tout poème n’est, en sa somme, qu’une idéale moisson de l’âme, faite dans le champ du temps, du monde et de la vie et dont la variable richesse se dénonce, autant par le chant du Moissonneur lui-même, que par la qualité de la gerbe qu’il engrange.

Aoûteron dans les sillons du rêve, le poète, en effet, s’il moissonne, n’engendre néanmoins pas la moisson, car c’est en dehors de lui, ou de son effort, qu’elle lève, monte et mûrit, au gré des contingences, pauvre ou riche, débile ou abondante.

La part créatrice qui revient donc au poète, dans la genèse du poème, est, par conséquent, nécessairement limitée, et bornée autrement que par la seule étendue de son génie ou la puissance de son inspiration.

Il conviendrait, en effet, d’envisager le poème comme une cristallisation essentielle du rêve, dont l’ordonnance serait, en quelque sorte, comme préétablie, et en conséquence, par rapport au poète, substantiellement fixée hors de lui.

Tout rêve, en l’attente de l’accueil que peut lui faire notre âme, est, du reste, situé dans le temps et l’espace, où il ne se différencie de ce qui matériellement nous entoure, que par une objectivité virtuelle, inaccessible à nos sens, mais perceptible par notre pensée.

Il existe donc ‘ce pays des rêves’, qui, moins qu’on le croit, est un postulat poétique, dont on a du reste quelque peu abusé, et qui correspond jusqu’à un certain point aux Limbes qu’ont entrevus, par aperception, les âmes averties.

Or, c’est là, et là seulement, que le poète se sent, ou se retouve, dans sa terre d’élection. Car il sait que l’homme vit dans deux des plans de l’Universalité: l’un, qui est le plan apparent, celui de son habitat coutumier, et où, par les jours clairs, le soleil projette, en noir sur le sol, l’ombre de sa chair; l’autre, infiniment plus subtil, où il n’accède conscient, qu’aux heures élues, ou encore, inconsciemment, quand le sommeil l’abstrait, mais sans maîtrise alors, sur une fin ou un but.

Harmonies incréées: musiques, rythmes, lumières; parfums, chants et couleurs, existant en essence, instaurés en puissance, mais sans règne et sans couronne; chair épandue du rêve parce qu’informulée, c’est vous, là-bas, à l’heure élue, que va chercher le poète, vous ouvrant son âme en tout amour, pour que vous y trouviez le moule prédestiné où vous incarner; pour vous donner cette joie ou cette douleur d’ être, mais qui s’appelle pourtant la vie.

Et, les livres des poètes sont ainsi des actes de foi, en même temps qu’ils sont des actes d’amour, et, mieux que par toute démonstration liminaire, le lecteur s’en convaincra en parcourant les pages de ce livre.

Max Elskamp

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Samedi 7 novembre 2009

  Après le scandale provoqué par La Source et l'infini (cf. le blog du 4 novembre), Paul Neuhuys entend se racheter auprès de sa famille, et surtout aux yeux de sa mère, et passe d'une poésie quelque peu maniérée et sensuelle à ce qu'il qualifiera lui-même de “prouesse de rhétoricien”. Sous l'occupation allemande, de délit, la poésie devient acte emblématique de vertu. Neuhuys écrit des poèmes exemplairement empreints de bons sentiments et de pensées élevées, entonnant la louange du roi Albert I, “l'archange”, ou couvrant d'injures le Kaiser, “cyclope cruel”. Le devoir patriotique accompli, les strophes vengeresses bien décochées, c'est toutefois le désir de confession qui ne tarde plus à reprendre le dessus.

Loin du Tumulte, le second recueil de Neuhuys, paraît dès la fin de l'occupation en 1918 chez Pierre Dirix à Anvers.

*

Le cycle 'Trois anversois' porte en épigraphe une exhortation de Victor Hugo:

Admire, c'est ainsi qu'on monte au firmament;

Comprendre le génie est le commencement.

Neuhuys y invoque Émile Verhaeren, “maître bien aimé”, “sublime somnanbule”, “notre hidalgo halluciné” – “Lui, qui domptait les mots comme on dompte les fauves”.

Le jeune poète reconnaît devoir à Georges Eekhoud la découverte de l'amour du genre humain, “généreuse utopie”. C'est l'auteur du Cycle patibulaire qui lui fit prendre conscience de la grandeur du petit peuple, qui lui apprit que c'est parmi les “gueux” et les “voyous martyrs” que naissent les poètes.

Enfin, dans un hommage daté de fin décembre 1916, c'est le “maître mystérieux”, “inouï Salomon”, qui est évoqué, Max Elskamp.

 

Max Elskamp

Poète au pâle front, de bénévole augure,

Qui te réclames de l’enfant fervent, encor,

Ta muse, en s’arrangeant avec grâce, inaugure

Un mode d’éprouver et de s’exprimer d’or.


Ce langage fleuri, qui reflète un remous

D’abysses bleus, de vergues d’or, d’étoiles frêles,

Parfois complique si infiniment ses ailes

Qu’il devient douloureux à force d’être doux.


Peintre qui te dédies aux maîtres primitifs,

Le ton de décadent dont ta palette est pleine

Aux anges de Memling pose un reflet furtif

De mauve Mallarmé et de doux bleu Verlaine.


Ton âme d’enfant clair, miniature d’un ciel

Qui se complait toujours aux grotesques candides,

Est sage comme ces images de missel

Dont s’est enluminé ton horizon limpide.


Penseur fervent, penseur profond, penseur fragile,

Tes mots, à force d’être simples, sont hardis;

Ils répandent une grâce d’outre-Évangile

Qui nous apprend comment on parle en Paradis.


Parmi toutes les nefs que ton rêve imagine,

Il en est une dont le sourire amical

T’invite à découvrir, pour ta tristesse fine,

Un domaine vraiment, vraiment dominical.


Tu rêves d’Orient, alors, et t’extasies

Vers l’Archipel fleuri et le steppe nacré;

Tu voudrais te choisir dans la lointaine Asie,

Au sein des alizés, un asile sacré.


Tu rêves du pays salubre, atténué

Par des mœurs s’inclinant au gré des moussons chaudes,

Et où, après avoir, gracieux, évolué,

Les paons fiers font la roue au sommet des pagodes.



Là, des plumages d’or brillent dans l’air doré;

Dans l’onde pacifique où nagent des dorades,

Le soleil plonge, au soir, son grand disque adoré,

Quand le geai pousse un cri sur son palais de jade.


C’est là que tu prends ta sagesse quotidienne;

C’est là que tu voudrais, inouï Salomon,

T’étendre infiniment, quand l’ombre méridienne

Va se projeter sur l’admirable gnomon.


Le soleil comble d’or ce pays indolent,

Où des femmes, fleurs que le désir enveloppe,

Pour s’offrir à vos sens, s’avancent, à pas lent,

Parmi les tournesols et les héliotropes.


Et tu causes ainsi d’une Chine bénie,

En levant un index philosophique et las,

Et quand ta voix se tait, rêveuse... tu t’écries:

Je ne sais pas, vraiment, pourquoi je vous dis ça.


Tu es le mieux-disant, ô maître, sur ta bouche

Viennent s’épanouir de blonds Eldorados;

L’Europe te fait peur, toi, celui qu’effarouche

La goétie monstrueuse des ghettos.


Ô Max Elskamp, ô mon maître mystérieux,

Par ces temps menstruels, j’aime, dans notre fange,

Découvrir, un à un, les arcanes pieux,

Dont tu tressas, jadis, ta candide Louange.


Ce que n’oubliera jamais mon cœur sincère,

C’est la minute de bonheur effarouché,

L’instant inespéré de confusion chère,

Où vers moi, votre front, bienveillant, s’est penché.


Comme il se doit, cet hommage du disciple contient des allusions précises à l'œuvre du maître. Mais l'évocation d'Elskamp parlant “d'une Chine bien bénie” répercute des conversations bien réelles, car l'œuvre du maître, en décembre 1916, ne contient encore aucune allusion à cette contrée combien pour lui fabuleuse.


Neuhuys allait “assez régulièrement” voir Elskamp dans son hôtel de l'avenue Léopold.

Dès l'entrée, introduit par un domestique au salon du rez-de-chaussée, on était assailli par des dragons chinois, des estampes japonaises et une horloge dont le cadran indiquait le mouvement du soleil à travers les signes du zodiaque. Après quelques instants d'attente, le poète nous recevait au premier étage. Il m'ouvrait, à l'écolier des lettres que j'étais alors, tous les recoins de sa bibliothèque: Mallarmé, Villiers, Suarès. Elskamp était mon école du soir, mon université populaire.

[…] Il me parlait de la Chine, de la poésie, des nègres, des juifs et des flamingants... […] Il y avait dans son accueil quelque chose d'ineffablement bon, mais aussi de cruellement désabusé.


Dans sa préface, Elskamp développe une conception mystique de la poésie: celle-ci est le reflet du monde imaginal (1) dans lequel elle prend racine.

Henri-Floris JESPERS

(1) Le terme "imaginal" (par opposition à "imaginaire") est emprunté à Henry Corbin - j'y reviendrez.

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Vendredi 6 novembre 2009


Gérard Berréby définit sa maison d'édition comme “un laboratoire expérimental”. Small is beautiful. Il confie à Josyane Savigneau (Le Monde, 17 octobre) que cela ne peut se faire “sans une liberté d'esprit et, donc, une autonomie financière totale”.

Un développement quantitatif trop intense nous ferait glisser dans ce que vous nommez le métier industriel de l'édition, qui ne va pas, que je sache, sans quelques fatales concessions. Publier selon son goût aujourd'hui relève d'un luxe aristocratique. Mais Allia est la preuve que cela est possible.

*

Depuis la création des éditions Allia en 1982, Berréby a publié près de 500 titres. Personage atypique et combien attachant, c'est moins un catalogue qu'une bibliothèque selon son goût qu'il se constitue pour son plaisir, soulignant qu'il ne s'agit pas

de coller au langage d'une époque qui a perdu le pouvoir de pensée contenu dans le langage. L'édition est une chose trop importante pour qu'elle puisse être abandonnée aux seuls éditeurs.

*

Le catalogue d'Allia se présente comme un vaste essai, work in progress à savourer soigneusement. La collection consacrée à la musique populaire reste une référence, et depuis quelques années, Allia publie des premiers romans français contemporains avec succès (Valérie Mréjen, Grégoire Bouillier, Olivier Rohe).

De la première parodie épique (La Batrachomyomachie, attribuée à Homère) aux récentes investigations sur la 'surveillance électronique planétaire' de Duncan Campbell ou les Miscellanées de Mr. Schott en passant par le néoplatonisme de Marsil Ficin, par Pic de la Mirandole et Giordano Bruno, La vie des nonnes de l’Arétin ou Awopbopaloobop Alopbamboom de Nik Cohn, la bibliothèque Allia pratique ce décentrement qui illustre combien ce sont les marges qui valent le détour, même s’il faut parfois virer de bord. D’aucuns, partisans d’un certain ordre, n’y verront qu’un débraillé éclectique. Mais ce prétendu désordre cache un ordre bien fondé.

L’emblème de la maison, ces deux cavaliers qui ornent les pages intérieures de titres, représente Boris et Gleb, deux saints de l’église orthodoxe connus pour leur amitié. Autour de cette représentation court une citation de Salluste : Idem velle ac idem nolle (‘les mêmes désirs et les mêmes répugnances’) tirée de son Catilina. La suite de cette citation éclaire son lien avec l’emblème puisqu’elle se termine sur ces mots : “c’est en somme l’amitié dans toute sa force”. La suite du texte éclaire avec force le projet d’Allia :

... je sens mon coeur s’enflammer chaque jour davantage, quand je considère ce que sera notre avenir, si nous ne travaillons pas nous mêmes à conquérir notre liberté. Depuis que la République est devenue la possession, la chose de quelques grands personnages, invariablement c’est à eux que rois et tétrarques ont versé les impôts, que peuples et nations ont payé les tributs ; nous autres, les braves et les énergiques, nobles ou plébéiens, nous sommes la racaille, sans crédit, sans influence, esclaves de gens dont nous nous ferions craindre, si tout marchait bien. Crédit, pouvoir, honneurs, argent, tout est à eux ou à leurs amis ; à nous ils laissent les échecs, les dangers, les condamnations, la misère. (...) Peut-on, si l’on a du cœur, peut-on tolérer ces énormes fortunes, qu’ils gaspillent à bâtir sur la mer, à niveler les montagnes, pendant que nous n’avons pas d’argent même pour le nécessaire ? Peut-on leur laisser édifier deux ou trois maisons à côté l’une de l’autre, tandis que nous n’avons nulle part un foyer bien à nous ? Ils achètent des tableaux, des statues, des objets d’art, font démolir une maison qu’ils viennent de construire pour en bâtir une autre, bref imaginent cent moyens de dissiper et de gaspiller leur argent, sans que, par leurs folies, ils puissent jamais envenir à bout. Et pendant ce temps, c’est chez nous l’indigence, au-dehors les dettes, un présent sinistre, un avenir encore plus sombre ; en un mot, une seule chose nous reste, l’air que nous respirons pour notre malheur. Réveillez-vous donc!”

*

Paul Joostens livre Salopes aux éditions Ça Ira en 1921, l'année de la parution, aux mêmes éditions, de L'Apologie de la paresse de Clément Pansaers. La publication de Salopes. Le quart d'heure de rage ou Le soleil sans chapeau sera effective en 1922, un an avant que Ça Ira ne publie Les Rêves et la Jambe de Henry Michaux.

À la queue de l'élégante réédition de Salopes chez Allia, une notice anonyme souligne que ces trois textes constituent “le point d'orgue paroxystique de l'expression dada en Belgique”.

Henri-Floris JESPERS


Paul JOOSTENS, Salopes, Paris, Allia, 2009, 43 p., 6,10 €. ISBN: 978-2-84485-330-I

Gérard Berréby: 'Je suis attentif aux textes qui éveillent les consciences'. Propos recueillis par Josyane Savigneau, in Le Monde, 17 octobre 2009.

 

Sur ce blog:

À propos de Paul Joostens:

Exit Paul Joostens, 10 février 2008

À propos de Paul Joostens, 26 février 2008

Diatribes de Joostens contre Seuphor, 30 mars 2008

Hubert Lampo, Paul Joostens & Paul Neuhuys, 31 août 2008.

Neuhuys, Blavier, Joostens & Chatté, 31 août 2008

Paul Joostens, Paul Neuhuys & Alain Germoz, 12 décembre 2008.

Paul Joostens, 21 septembre 2009.


À propos de Gérard Berréby et des éditions Allia:


Piet de Groof, le général situationniste, 27 janvier 2008.

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Mercredi 4 novembre 2009

Paul Neuhuys (1897-1984) aimait répéter que son entrée en poésie fut marquée par une exclusion. Son premier recueil, La Source et l’Infini, édité par Oscar Lamberty à Bruxelles et illustré de dessins de Paul Joostens (1888-1961), fit scandale :

[…] et mon père appelé chez le préfet de l’Athénée fut prié de me retirer de l’établissement, car j’étais devenu pour mes condisciples un exemple peu recommandable. Ce fut le prétexte à une véritable émeute scolaire. Cela se passait en 1914.

Lorsqu’il publia ce premier recueil, Neuhuys avait seize ans, mais la plupart des poèmes qu’il contient furent écrits à quinze ou même à quatorze ans. Exaltant le pouvoir d’imagination, l’écriture se fait complice de la sensualité exigeante du poète adolescent. Ces “frissons lactescents” et ces “voluptés flaves”, cette “coruscation des sèves immanentes” et cette “chair turgescente”, ces “soirs patibulaires”, ces “ventres mercantiles”, ces inévitables “ruts rutilants”, tout cela est marqué au sceau indélébile du décadentisme fin de siècle, “ce bric-à-brac gréco-préraphaélitico modern' style” dont parle Jean Cocteau.

On chante ce qu’on n’ose pas dire parce qu’on n’ose pas dire ce qu’on voudrait faire.” La poésie, 'oasis de divagations et de rêvasseries', permet au jeune poète de compenser une profonde détresse et d’exprimer ce qu’il sent en lui de trouble et d’inquiet.

Il chante “les tiédeurs de l’aube maternelle”, les “jouissances lactées” et “l’oiseau bleu” qui cherche son nid. Les “caresses ailées” et les “ailes infinies” évoquent une angélophanie intime, dramatisée sous “le ciel incandescent des ailes” et sous le signe de l’aile déchirée (“une aile se déchire en naissances nouvelles”).

Plume, aile, oiseau, le vol et le mouvement vertical (la fascination du gouffre d’en haut et d’en baset ses hyperthèmes, le bond de l’acrobate et la pirouette du clown) : cet imaginaire aérien et ascensionnel dominera l’œuvre de Neuhuys. “Les poètes sont toujours icariens”,dit-il, mais “le marbre incertain des ailes” est menacé de déchirures.

Lys sibyllins”, “roses obscènes”, “chrysanthèmes inodores”, “les soirs nuptiaux que sont toutes les fleurs” : La Source et l’infini introduit également le langage floral et le régime végétal de l’imaginaire dont la poésie de Neuhuys sera l’illustration parfaite.

Aux raccords mallarméens et au vague à l’âme de la diction maeterlinckienne s’ajoutent les amplifiants apports de l’Abbaye et de l’unanimisme (“Humanité ! Humanité ! que n’es-tu l’unanimité” ; “Je suis les nerfs tordus des foules énergiques”). À la suite de Hugo, de Sue, de Zola et de Verhaeren, le poète évoque la réalité organique de la ville (“Il est des univers dans les sensations autant qu’il est des nerfs dans la ville incongrue”), peuplée de fleurs urbaines, ces courtisanes auxquelles le poète gardera toute sa vie une tendresse empreinte de respect.

Henri-Floris JESPERS

*

Il est des univers dans les sensations

autant qu’il est de nerfs dans la ville incongrue ;

sensations des soirs, sensations des rues,

sans cesse vers l’espoir des satisfactions.

 

Là-bas vers l’or vineux des villes

où les novembres se démembrent

le long des hêtres sur les êtres

en feuilles rouges en feuilles noires,


 

Là-bas l’étreinte désultoire

qui sert la fille qu’elle serre

l’étreinte immense et somnifère

se cambre comme une agonie


 

quand sur de longs trottoirs très lents

s’en vont sans cesse les passants

promener leurs mansuétudes paresseuses.

en déchirant, en supputant

les derniers jours des trois printemps

qui s’en vont

vers les incommodités hiémales

avec de peccables intentions

dans l’indisposition

novembrale

des passants.

 

Et le long des trottoirs trotte la ville chaude

trottent les chairs en deuil des villes promiscues

quand le soir très nerveux vient quémander au monde

pour les soleils couchants un peu du sang des rues.

 

Et latemment le soir fébrile

se loge dans les nerfs rouges de la ville

et le soir rouge de novembre

sous la domination gigantine

de l’exemple solaire

descend son sang aurifère

et unanime

dans toutes les poitrines délétères.

 

Il est des univers dans les sensations

autant qu’il est de nerfs dans la ville incongrue

sensations des soirs, sensations des rues,

sans cesse vers l’espoir des satisfactions.

Paul NEUHUYS

(La Source et l'Infini, Bruxelles, Oscar Lamberty, 1914)

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Lundi 2 novembre 2009


Couverture dessinée par l'auteure

Petits Poèmes traduits de l'Iroquois d'Emma Lambotte – “achevé d'imprimer le 15 Janvier 1918” – parut chez Robert Protin à Liége.

Édouard Protin (1824-1884), imprimeur apprécié, mourut subitement, laissant trois jeunes enfants: Juliette, Robert et Emma. Sa seconde épouse poursuivra l'exploitation de l'affaire familale afin de la transmettre à leur fils. Imprimeur et éditeur, Robert Protin (1872-1953) se bâtira une solide réputation internationale comme cycliste sur piste: premier Champion du monde de sprint professionnel (Cologne, 1895), il sera détenteur de plusieurs records mondiaux. (Qant à Emma, fondatrice du Ladies Fencing Club d'Anvers, elle sera une escrimeuse hors ligne.)

Robert Protin servira d'éditeur à sa sœur: Écrits wallons de François Renkin (1912, dessins: Aug. Donnay), Étude sur Nicolas Defrêcheux, poète wallon (1916, illustrations: Aug. Donnay et A. Rassenfosse), Boutades (1917, une silhouette de l'auteure par Jacques Ochs), Mots d'enfants (1923, illustrations: Marcel Jaspar).

HFJ

De tout... un peu

 

Dans les bilans des sociétés anonymes, quand on fait le tableau, grâce aux “divers” et aux “profits et pertes”, les comptes balancent toujours merveilleusement.

*

Nous avons dans notre conscience le même balancier compensateur, le même régulateur; une faute que nous ne définissons pas se reporte au “divers”, et nous nous tenons quittes.

Quand on nuit à autrui, ce n'est pas toujours pour lui nuire, mais pour se soulager. Le chat déchire les tapisseries et nous égratigne pour se faire les griffes.

*

Les longues rêveries de l'écrivain ne sont pas toujours paresse.

C'est une forme de sommeil.

*

Ne pouvant participer à l'infini par la vertu, beaucoup y confinent par le vice ou par la bêtise.

*

Fuyons les gens qui racontent en détail leurs petites histoires; les gens qui piaillent. Les cris sont détestables; on entend déjà si mal quand on est seul.

Le temps que l'on perd, c'est bien réellement celui que les importuns vous font perdre.

*

Nous avons une telle horreur de la banalité, que nous afficherions des vices extraordinaires plutôt que de passer pour n'avoir que de médiocres vertus.

*

Je n'aime pas les femmes trop bonnes ménagères: cela comporte trop de gronderies, trop de journalières persécutions.

Emma LAMBOTTE

(Petits Poèmes traduits de l'Iroquois, 1918)

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Lundi 2 novembre 2009


Emma Lambotte à l'époque des Roseaux de Midas


Le Paradis est un peu démodé. L'enfer, par contre, est en vogue. C'est un Saharah d'incandescence où se rencontrent, comme en Sibérie, le meilleur et le pire. Pour ma part, je préfère le pire au médiocre.

 

Beaucoup de gens qui ne savent pas attendre, manquent d'exactitude: on exige des autres toutes les vertus: on ne peut se passer des défauts que l'on a.

 

Il est des écrivains toujours trop doux, qui nous donnent envie de casser les vitres. Ils n'emploient ni les touches violentes, ni les accents brutaux. Ils ne font que des pastels blanchâtres, avec toutes choses sur le même plan. Ils font de la chirurgie sociale à coup d'égratignures.

 

On dirait que certaines personnes n'ont qu'une chose à faire: analyser leurs impressions, et que le monde gravite autour de de cela.

Emma LAMBOTTE

(Les Roseaux de Midas, 1910)

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Lundi 2 novembre 2009


L'originale du premier recueil de vers et de pensées d'Emma Lambotte (1878-1963), Les Roseaux de Midas, parut en 1910 chez Léon Vanier, avec une longue lettre-préface de Laurent Tailhade (1854-1919) – “achevé d'imprimer le 31 octobre 1910 sur les presses de J.-E. Buschmann à Anvers”, imprimeur attitré de la Société des bibliophiles d'Anvers.


Egérie et mécène de James Ensor, amie de Max Elskamp et de Neel Doff, ce fut Emma Lambotte qui révéla au tout jeune homme que j'étais, l'œuvre et la personnalité de Tailhade.

Les Éditions du Parc à Anvers rééditèrent Les Roseaux de Midas en 1938. Cette seconde édition ne reprend que les principaux passages de la préface de Tailhade, mais elle est enrichie d'un autographe en facsimilé de Guillaume Apollinaire.

De cette seconde édition, je conserve l'exemplaire personnel de l'auteure, complété d'une douzaine de corrections ou de repentirs et d'un ajout.


Voici la transcription de la courte missive d'Apollinaire:

Paris, 2 Juin [1911]

Madame,

Après un retard occasionné par de longs travaux, j'ai lu et relu votre beau livre.

J'ai savouré chacun de vos poèmes au sentiment si féminin, où l'on admire une grâce aimable et toujours franche. Votre livre intéresse beaucoup par sa sincérité et la qualité de son lyrisme et je souhaite, pour ma part, que vous n'en restiez pas à ce début, si brillant soit-il.

J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble serviteur.

Guillaume Apollinaire

37, rue Gros, Auteuil.

HFJ

 

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Dimanche 25 octobre 2009


La livraison de l'automne 2009 de la revue trimestrielle Gierik & Nieuw Vlaams Tijdschrift est axée sur la poésie concrète, visuelle et sonore. Henri-Floris Jespers y évoque les débuts de la poésie concrète en Flandre et aux Pays-Bas. Il souligne le rôle d'éclaireur et de pionnier de Paul de Vree (1909-1982) et de sa revue De Tafelronde, et évoque tout particulièrement l'influence de Henri Chopin (1922-2008) et de Pierre Garnier. (°1928).

Paul Neuhuys (1897-1984), animateur de la revue Ça ira (1920-1923), fut sensible à cette “cinquième saison” de la poésie qu'il évoquera dans les cahiers Les Soirées d'Anvers (1961-1965) et dans ses Mémoires à dada (1996), éditées par Luc et Thierry Neuhuys.

L'amitié de Neuhuys et Chopin a fait l'objet de plusieurs publications détaillées dans le Bulletin de la Fondation Ça ira.


Paul Neuhuys, A bon entendeur, Phallus! (1970), Coll. OU.

"Mon poème me permet de faire l'amour par correspondance".

Selon Jespers, le rôle d'animateur de la 'poesia visiva' en Belgique a été repris par Luc Fierens (°1961), dont la présence sur la scène internationale est désormais incontournable.

Voir: www.vansebroeck.be

*

Une anthologie, principalement axée sur les années 1980-2005, complète ce numéro 104 de Gierik & Nieuw Vlaams Tijdschrift: Pierre Garnier & Seiichi Nikuni, Henri Chopin, Ivo Vroom, Pierre-Albert Birot, Frans Vanderlinde, Hans Clavin, Paul Neuhuys, Luciano Ori, J. F. Bory, Paul de Vree, Clemento Padin, Julian Blaine, Lucia Marcucci, Alain Arias-Misson, Peter Spence, Keischi Nakamura, Niko Vassilakis, Geof Huth, David Baptiste Chirot, Calleja, John Al Bennett, Andrew Topel, Giovanni Fontana, Mike Basinski, Altemus, Lamberto Pignotti, Spatola, Sarenco, Gino Gini, Carla Bertola et Eugenio Miccini.


SARENCO

www.gierik-nvt.be

gierik.nvt@hotmail.com

 


Par ça ira!
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Lundi 19 octobre 2009



Issu d'une famille de peintres hollandais, Paul Neuhuys sera toute sa vie passionnée de peinture. Il notera dans ses Mémoires à dada:

J’aurai fréquenté pas mal de peintres au cours de ma vie, ribouldingué dans pas mal d’ateliers. Les peintres de Ça ira : Joostens, Jespers et Alice Frey. Les peintres de Sélection : De Smet, Van den Berghe, Brusselmans, Tytgat, Delvaux et Magritte que je rencontrai respectivement chez Norge, Marlier ou Mesens. Albert Van Dijck à Schilde, Jan Vaerten à Beerse, Bockstael à Edegem.

Si les relations de Neuhuys avec Joostens et Jespers sont amplement documentées, il n'en est pas de même de ses rapports avec Jean-Jacques Gailliard, qui illustra Le Cirque Amarillys (1963) de quatre dessins originaux.

C'est afin de combler cette lacune que nous publions un dossier portatif et définitivement provisoire.

Si on ne peut établir que des conjectures sur la date des premiers contacts de Neuhuys et Gailliard, il est bien évident que leurs chemins durent se croiser durant les années folles, que ce soit au Cabinet Maldoror de Gérard Van Bruaene ou lors de manifestations dans la mouvance de 7 Arts ou de La Lanterne sourde.

Il est établi que Gailliard connaissait la revue Ça ira dès la fin de 1921 et que Neuhuys possédait un exemplaire de La vie d'Alcibiade (Malines, 1934) de Gailliard, qualifiée par Marinetti d' “œuvre originale et puissante”. Toutefois, tout indique qu'ils ne renouèrent qu'à la fin des années cinquante, sous le signe de Fantasmagie.

Nous vous présentons donc une trilogie toute transitoire: “D'un réalisme sans rivage”, introduisant Galliard; “Prophète drôle”, publication des lettres inédites de Gailliard, de son épouse Rita et de sa fille Isabelle à Neuhuys; et une brève anthologie de textes de Gailliard, “Paroles de peintre”.

Le professeur émérite Piet Tommissen nous a fourni un inédit que Gailliard lui a confié, et nous l'en remercions.

J’aurai assisté à la formidable épopée picturale, dit Neuhuys. Jamais pareille incursion n’avait été entreprise dans le domaine des formes et des couleurs. Tous les moyens sont bons aux peintres pour atteindre l’impossible : les révélations viscérales de la radioscopie, les lignes de force d’un champ magnétique. On ne pense plus peinture, on pense mâchefer, scories, écorce, gluant, velours. Peinture tamponnée, grumelée, strapassée, calligraphie pignochée, tachisme épongé, truellée de boue ou graphisme gratteur, peinture enlevée de haute lutte par les pugilistes de l’art brut !

Les Mémoires à dada de Neuhuys parurent aux éditions Le Cri, dans la collection “Les Évadés de l'Oubli”.

Belle enseigne pour les écrits de Gailliard...?

Henri-Floris JESPERS

Sommaire

Dossier

Henri-Floris JESPERS, “D'un réalisme sans rivages” 4

Henri-Floris JESPERS, “Swédenborg est un Prophète Drôle” 13

Jean-Jacques GAILLIARD, Paroles de peintre 33

In memoriam

Thierry NEUHUYS & Henri-Floris JESPERS, Marcel van Maele, Poète de la Fin du Monde 40

Dans le rétroviseur

Jean-Marie AENDEKERK, Mondrian, le danseur 45

En bref

Éric Aubrahn au Théâtre des Déchargeurs 48

Le cinquantenaire des AML 48

Magritte sacralisé 48

Magritte embaumé 49

Centre d'étude des francophones en Flandre 50

*

Administration: Christine Neuhuys, Fondation ça ira, 50 chaussée de Vleurgat, B 1050 Bruxelles

ca.ira@skynet.be

Rédaction: Henri-Floris Jespers, Marialei 40, B 2018 Antwerpen

hfj@skynet.be

Coût de l'abonnement pour l'année 2009 (4 numéros)

Membre adhérent: 25 €.

Institution: 35 €.

Membre protecteur: 50 €.

À verser au compte de la Fondation ça ira:

Dexia banque – 068-2287225-89

IBAN: BE45 0682 2872 2589

BIC: GKCCBEBB

Par ça ira!
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Dimanche 18 octobre 2009

Diamantaire et bijoutier anversois, Sylvio Perlstein fait partie de ces grands collectionneurs d'art aussi réputés que discrets. Partageant son temps entre l'Europe, les États-Unis et le Brésil, il vit entouré d'une exceptionnelle collection d'art moderne et contemporain au sein de laquelle la photographie occupe une place de choix.
Trois moments fondamentaux de l’histoire de la photographie suscitent son engouement : la photographie des années 1920-1930, la photographie conceptuelle des années 1960-1970 et la photographie contemporaine.

L’exposition rend compte de cette richesse et de cette diversité en rassemblant plus de deux cent tirages originaux des années 1920 à nos jours, dont des chefs-d’œuvres célèbres ou bien des trésors méconnus de Manuel Alvarez-Bravo, de Hans Bellmer, de Brassaï, d'Henri Cartier-Bresson, de Man Ray ou encore de Vanessa Beecroft, d'Andy Warhol, de Barbara Kruger, de Vik Muniz et de Nan Goldin.

"Corps", "Masques et Visages", "Mots", "Objets", "Espace"… Une approche thématique par chapitres permet de susciter confrontations et dialogues inédits entre images et artistes de diverses périodes et de différents horizons ; mettant ainsi en lumière les relations subtiles que tissent entre elles les œuvres au sein de cette constellation. Toute collection digne de ce nom propose à sa manière une définition de la photographie, à l'instar de Man Ray qui affirme avec une pointe d'humour : « La photographie n’est pas l’art », nous laissant le soin d'imaginer ou de découvrir ce qu'elle pourrait bien être.
Cette manifestation, exceptionnelle à plus d’un titre, est inédite. Elle permettra au public de découvrir pour la première fois toute l'étendue et la richesse de la collection photographique de Sylvio Perlstein.

Commissariat : David Rosenberg et Régis Durand.

Avec la participation exceptionnelle de Sylvio Perlstein et la collaboration du Musée d’Art Moderne et Contemporain de la ville de Strasbourg

La photographie n'est pas l'art”, du 29 octobre 2009 au 10 janvier 2010

Musée d'Ixelles

rue Jean Van Volsem, 71 - 1050 Bruxelles

Conservatrice: Claire Leblanc

Tél. 02.515.64.21 - Fax 02.515.64.24

Par ça ira! - Publié dans : arts plastiques
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