C'est avec une profonde tristesse que Marie-Jeanne Dypréau, Thierry Neuhuys et moi nous nous sommes rendus hier midi,
sous un pâle soleil hivernal, à l'église Saint-Laurent à Hove pour y assister à la célébration des obsèques d'Elza De Groodt, veuve de Paul Willems. Après les témoignages émus de la famille, Marc
Quaghebeur évoqua les éminents mérites culturels et humains de cette grande dame, femme de tête mais au grand cœur, diplomate-née certes, mais ferme dans ses principes. Nourrie dans le sérail,
elle en connaissait les détours...
*
Paul Willems écrivit à Jacques Ferrand le 11 novembre 1969:
« ...il y a eu un voyage merveilleux, mieux qu'un voyage, une halte dans une bulle bleue
: endroit silencieux et calme où Elza et moi nous nous sommes souri pendant des jours et des jours,nous levant avec le soleil et nous couchant au moment où les rois de la constellation d'Orion
paraissent à l'horizon »
*
Quel meilleur hommage à rendre à Elza que de publier ici une note de lecture à propos des lettres de Paul Willems à
Jacques Ferrand ?
*
L’édition des lettres de Paul Willems (1912-1998) à Jacques Ferrand (1911-2003) est présentée, établie et annotée par
Francis Willems, le neveu de Paul. Grâce à la bienveillance de la nièce de Jacques Ferrand, Elza Willems-De Groodt a pu transcrire les lettres de son
époux. Fabrice van de Kerckhove a revu de près les textes, apportant les corrections nécessaires ainsi que de nombreuses précisions dans les notes et commentaires. Mais quel dommage que Ferrand ait refusé la publication de ses lettres à lui, « une attitude que lui dictait sa modestie ou plutôt son mépris de l’opinion que
pourraient se former des inconnus sur son style, ses idées ou ses affections », dixit Francis Willems. Quel personnage que ce Jacques Ferrand dont il
brosse, dans sa (courte) préface, un portrait aussi frappant que subtil.
Dessinateur, collectionneur, bibliophile et lettré, Jacques Ferrand fit son apparition à Missembourg en 1934, venant de Paris avec
les illustrations que lui avait inspirées son admiration pour La Comtesse des Digues de Marie Gevers. L’amitié qui liera ce « bibliophile, amateur éclairé de l’exceptionnel et de
l’inutile, proustien jusqu’au bout des ongles », à Marie Gevers s’étendra à tous les habitants de Missembourg durant près de 70 ans. « Bruyamment rebelle au modernisme », il
travaillait dans cette tradition typiquement française dite du raffinement et du bon goût. Ses illustrations des Fables de La Fontaine
s’inscrivent d’ailleurs dans la lignée d’André Hellé (1871-1945). Ferrand illustra non seulement Madame de Sévigné, Daniel Defoe, Charles Nodier, Gérard
de Nerval, Francis Jammes, Sacha Guitry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud, mais également La Cuisine au fil des mois et La Cuisine au fil des saisons ainsi que des
livres d’astronomie et de gastronomie, d’œnologie et de pâtisserie. Pendant dix ans, jusqu’en 1967, il se rendit deux fois par an pendant six semaines aux États-Unis, à Kansas City, sur
invitation de Hallmark Cards Inc., pour y dessiner des calendriers et des cartes de vœux. Tout cela nous l’apprenons grâce au témoignage de
Francis Willems.
Les lettres de Paul Willems à Ferrand, où l’humour et la fantaisie tiennent souvent une bonne part, célèbrent l’amitié, mieux encore : la
complicité.
Le chat, sur la table, essaye de prendre la forme d’une barbe. C’est sa façon de se souvenir de toi.
Mais on remarque tout de suite que ce chat-barbe n’est pas toi car il ne sourit pas. Or toi, tu
es un sourire encadré. (p. 40)
Ce sourire l’accompagnera près d’un demi-siècle, et il confiera à son complice :
N’y a-t-il autre chose dans la vie que cet élan essentiel vers quelques uns ? (on les compte sur les doigts d’une main),
non, il n’y a rien d’autre, mais cela justifie la vie. (p. 58)
Faut-il souligner que ces lettres constituent une précieuse source d'information sur les activités de Paul Willems (nous
pouvons par exemple y lire ses réactions à l’occupation du Palais des Beaux-Arts en juin 1968, p. 61) et sur ses lectures ? Ces dernières nous
réservent parfois des surprises : le voilà plongé dans La reine des pommes, « un bon roman policier » (p. 64) ou Rouletabille chez les Bohémiens de Gaston Leroux,
« très bien fait, amusant et plein de surprises jusqu’à la fin » (p. 80). (Curieusement, dès qu’il s’agit de littérature dite
« triviale » ou « d’évasion », les annotations semblent moins assurées...)
Willems est passé maître dans l’évocation des paysages et de leur résonance intérieure. Il y décèle parfois une pointe de violence, éclatante
comme à San Stefano sur la côte italienne, ou plus secrète, comme à Pathmos.
Cher Jacques, le soleil ici, jour après jour, fonce en brandissant ses épées bleues. Chaque matin j’entrouvre les yeux, y
aura-t-il un nuage ? Non... c’est déjà le combat de l’été. Qui parle de la douce Italie ? Elle est féroce, romaine, éclatante, mais de douceur, point. Nous nous levons tôt et descendons
entre les rochers vers la mer. Une mer faite de pierres précieuses liquides. (p. 52)
Pathmos est une île parfaite et sévère. Aucune, mais aucune vulgarité. Tout y est fait selon le soleil, la blancheur et la sécheresse. Le meltem ou vent du nord, souffle avec force. On ne peut dire qu’il apporte
de la fraîcheur, mais une sorte de légèreté féroce qui permet de longues promenades sous un soleil qui tire à la mitrailleuse.
Églises, églises, chapelles, couvents, monastères, et dans de petites cours où passe parfois un moine nonchalant,
des jardins minuscules et frais qui vous protègent de tant de violence. (p. 59)
Missembourg n’est que douceur, et si l’œuvre de Marie Gevers est indissolublement liée au domaine familial, celui-ci est également la grande
affaire de Paul Willems, et omniprésent dans sa correspondance.
Missembourg, le 17, 18 ou 19 ou 21 novembre, je ne sais, mais en tous cas : samedi par temps maussade, d’une humidité
glaciale. Plus de feuilles aux arbres, sauf au chêne près du pont. Ses branches, à ma fenêtre, sont si glorieusement jaunes, qu’à chaque instant je lève les yeux en pensant : « Le
soleil ? ». Non, pas question de soleil : une couche de nuages uniformément gris maintiennent le crépuscule depuis le matin jusqu’au soir. Nous avons déjeuné à la lumière des
lampes, ce midi. Ce mi-jour, tu l’aimerais, Jacques, et c’est pour cette raison que je le décris. Ainsi, je date ma lettre mieux que par un chiffre, d’ailleurs oublié. J’aimerais vivre toujours
entre chien et loup, c’est alors que le temps s’arrête vraiment. Le chien ne se décide pas à attaquer le loup. Tout est en suspens. (p.
32)
Estimant que la philosophie de Ferrand « cherchait des preuves de l’inexistence du temps », Willems lui adresse une lettre, non datée,
comme il se doit.
Pour moi, [les merles] sont la preuve que le temps n’existe pas, que rien ne change, puisqu’ils reviennent, chaque année,
malgré les cataclysmes, et chantent de leur même bec jaune, le même chant un peu fou et touchant. (p. 55)
Dess(e)in musical omniprésent et décisif, ravissement intime, le thème de Missembourg est intimement lié à cette tentative
ininterrompue et soutenue de se dégager de l’emprise du temps : « comment se déprendre du siècle et remonter le temps » (p. 61). Ferrand considère qu’il « n’y a pas un temps, il y a des temps » et Willems souligne : « mon temps intérieur est d’une pièce » (p. 70) Le monde extérieur, celui qui
est tributaire du temps mécanique et des fracas du siècle, c’est « le torrent furieux » (p. 30), « l’affreux tourbillon » (p. 32).
À propos de Lire, écrire (Fata Morgana, 2005), Christopher Gérard note sur ses tablettes :
Que Paul Willems évoque un signet, qui met quatre-vingts ans à tacher la dernière page lue par un aïeul, ou ces
fleurs cueillies un soir d’été, bien avant sa naissance, et qui laissent une auréole jaune sur la page, il témoigne par ses rêveries sans fin du caractère profondément religieux de la
lecture : « je lis comme je suppose que l’on prie ».
Dans Lire, écrire [il] livre des réflexions et des souvenirs sur la lecture, « ma joie et mon délire », que ce soit au café, au lit — seul ou accompagné (une
lectrice, un chat) —, dans le train ou en avion, quand il fait moins cinquante à l’extérieur et que ronflent les voyageurs. L’endroit préféré, c’est encore, « les pieds aux
chenets », à Missembourg [...].
Le génie du lieu, c’est le pouvoir qu’un site exerce et qui fait sa singularité. Ni décor, ni prétexte, ni même centre d’intérêt nécessaire,
indispensable et impérieux, Missembourg fait fonction d’axis mundi où le passé et le présent glissent et se déglissent « avec regret de se quitter », centre rayonnant
d’harmonie où l’osmose règne en reine.
Dans sa communication à l’Académie royale de langue et de littérature françaises du 4 novembre 1989, Paul Willems souligne que
Missembourg ne se perçoit pas in globo. Chaque arbre, chaque
herbe, chaque étoile vue de la fenêtre de la bibliothèque a son histoire. Plus que son histoire ! Elle a un nom. Ainsi les arbres chez nous
ont un état civil [...] La moindre fleur jouit chez nous de ses droits de citoyenneté. [...]
Ce qui est nommé ou situé appartient à la mémoire et dès lors existe, vit.
Mais toute vie est menacée, et c’est non sans quelque sérénité crispée, qu’il constate :
Toute la vie contemporaine tend à éloigner, à éliminer le style de vie qui existe à Missembourg depuis 1968, et qui
existait dans tant d’autres maisons déjà disparues. C’était un essai de civilisation du livre, du jardin et de la poésie.
Dans sa dernière lettre, datée du 16 avril 1994, Paul Willems confie à Jacques Ferrand :
Guldentop s’exerce à moduler pour toi les hululements de fantômes frissonnants et il te promet que tous les jours à
minuit il fera craquer les jointures des armoires de Missembourg d’une façon particulièrement sinistre (p. 99).
C’est que tout est réel dans l’œuvre de Paul Willems : un empereur qui fait construire des écrans géants que l'on nomme
para-lumières ; des manteaux de fourrure qui redeviennent les animaux qui ont servi à les fabriquer ; des objets d’origine végétale qui retrouvent leur
existence de plantes ; des sièges de salle de concert qui se transforment en arbres ; une ville à voile ; un pays noyé; des bardes, des veilleurs chargés de chanter dans l’attente de l’éternel retour...
Henri-Floris JESPERS
Paul WILLEMS, Lettres à Jacques Ferrand 1946-1994. Édition présentée,
établie et annotée par Francis Willems, Bruxelles, Le Cri / Académie royale de langue et de littérature françaises, 2005, 99 p., 9,5 €. ISBN : 2-87106-390-7.
C’est ainsi que l’éditeur date Rouletabille chez les Bohémiens de 1907 (note 67, p. 80). Ce roman parut dans Le Matin (de
Paris) du 4 octobre au 14 décembre 1922. Rouletabille fait son apparition en 1907 dans Le mystère de la chambre jaune. Quant à l’auteur de la La reine des pommes,
il n’est pas identifié. Il s’agit de Chester Himes (1909-1984), figure emblématique de l’émancipation afro-américaine. La reine des pommes, considéré comme l’un des classiques du
roman policier, parut en 1958 dans la Série noire de Gallimard et fut salué par Cocteau, Giono et Sartre. Wolinski en fit une bande dessinée et Bill Duke, le réalisateur d’American
Gigolo, le porta à l’écran (A Rage in Harlem, 1991).
Archaïon, Les tablettes de Christopher Gérard, 18 novembre 2006.
http://archaion.hautetfort.com/archive/2006/11/22/paul-willems.html
Se “déglisser” : « quel néologisme plus adéquat pour évoquer dans l’œuvre de Paul Willems, ces continuels
“passages” entre des “états” voisins, ou en miroir. » Alain BOSQUET DE THORAN, Quelques notes sur Paul Willems poète, in Jan HERMAN, Lieven TACK & Konraad GELDOF, Lettres
ou ne pas Lettres. Mélanges de littérature française de Belgique offerts à Roland Beyen, Leuven, Presses Universitaires de Louvain, 2001, pp. 463-469 ;
ici : p. 465-466.
Paul WILLEMS, Le Fonds Marie Gevers et ses prolongements, in Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature
françaises, tome LXVII, no -3-4, pp. 257-269 ; ici : pp. 263-264.