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10 avril 2008 4 10 /04 /avril /2008 18:35

Au Théâtre-Poème, 30, rue d’Ecosse, 1060 Bruxelles.
jeudi 24 avril 2008, à 20h30,


À l’occasion de la publication chez Allia de son essai Piet de Groof, le Général situationniste, Piet de Groof s’entretiendra avec Anatole Atlas, Gérard Berréby et Laurent Six.

Aux éditions Allia, depuis un quart de siècle, se tiennent les archives d’une guerre oubliée. Que le concept critique de Spectacle, par exemple, ait été forgé par Marcel Mariën et Paul Nougé, dans une revue belge où parurent les premiers textes situationnistes, il est loisible à chacun de le vérifier grâce à la précieuse réédition des Lèvres nues. C’est le mérite historique de Gérard Berréby, fondateur de cette maison, d’avoir mis à la disposition du public les documents lui permettant de s’orienter dans l’écheveau des mouvements nés sur les ruines du surréalisme. Car l’histoire des avant-gardes ne s’aventure guère au-delà de la première moitié du siècle vingtième, s’il faut en croire la légende officielle. Tout au plus le consommateur de marchandises culturelles est-il avisé d’un rayonnage littéraire estampillé Tel Quel, et quand les vitrines exhibent le cadavre empaillé de Cobra, c’est pour signaler que le contenu de la poche à venin se vend en fioles à la boutique du musée. Philippe Sollers n’a-t-il de cesse d’en référer à un certain Guy Debord ? Asger Jorn, en compagnie de ce dernier, lança-t-il une manœuvre de débord ayant eu vocation de confondre, au-delà d’anciennes frontières, les destins de l’art et de la révolution ? Ces nouvelles, vieilles de cinquante ans, n’ont toujours pas franchi le seuil des entendements médiatiques, ministériels et universitaires. Ainsi chacun va-t-il répétant le lieu devenu commun « Société du Spectacle », sans que quiconque éprouve le besoin d’aller voir quelles multiples quêtes – pratiques et théoriques – sont à l’origine d’un tel cliché. Car il faudrait n’avoir pas oublié Marx et le chapitre du Capital relatif au caractère fétiche de la marchandise, Adorno et Walter Benjamin, Georg Lukacs et Bertolt Brecht, ce qui est beaucoup demander. D’où la fatale inexistence d’une œuvre contemporaine qui entendrait porter un regard critique sur la dernière des avant-gardes et montrer l’imprégnation situationniste à tous les étages du labyrinthe sans issue nous tenant lieu de civilisation. De quoi parlez-vous ? Circulez... La circularité même des circulations idéologiques, voyons, vous ne prétendez tout de même pas la mettre en question ?
Voici qu’un livre paraît à la périphérie du dédale, projetant jusqu’en son cœur un éclairage unique sur l’enquête menée par mon double Anatole Atlas, comme auteur de brochures et comme personnage de fiction. L’oxymore parfait du titre, qui associe le plus haut grade militaire à l’adjectif ayant qualifié la plus radicale des rébellions libertaires, cet oxymore nous en avertit d’emblée : Le Général situationniste offre une plongée dans l’antre du Minotaure. Une part d’ombre intrinsèque à l’histoire du dernier demi-siècle s’en trouve, non pas dissipée, mais entourée, grâce aux révélations de cet officier belge attaché à l’OTAN – Piet de Groof – qui fut l’un des premiers agents de l’Internationale situationniste en Belgique sous le pseudonyme de Walter Korun, tout en poursuivant une carrière hautement galonnée. C’est, pour l’essentiel, une affaire de manipulateurs manipulés que les relations entre Debord et de Groof, telles que les entretiens de ce dernier avec Gérard Berréby en éclairent l’étrange teneur. Le rôle de fantoche utile tenu par Korun-de Groof est avéré d’emblée dans une lettre de Guy Debord, où notre militaire est cité comme l’un des principaux « dirigeants de l’Internationale », et l’un des concepteurs du fameux Rapport sur la construction de situations, manifeste initial de l’I.S. Dois-je feindre la surprise ? Selon mes propres intuitions romanesques, l’acronyme en question relie non sans humour deux zones de la culture du secret : celle qui entend sous ce sigle Intelligence Service, et celle ayant couramment désigné par ce nom de code une organisation clandestine dont l’action, en Mai 68, put déplaire à toutes les autorités, sauf à l’Ambassade américaine de Paris. (Ma traduction personnelle en est depuis plus de vingt ans Internationale Simulationniste : je m’en explique ailleurs, si l’on veut bien y aller voir) L’exploration minutieuse, et sans précédent, menée par Berréby de la genèse d’un mouvement subversif, nous conduit à découvrir, dès les origines autour de la galerie Taptoe, quels réseaux d’influences occultes se tissèrent dans la capitale de l’Europe, au nom de la Liberté de l’Art, pour dissuader les créateurs de s’aventurer vers de trop fâcheuses préoccupations sociales. Notes sur la jeune peinture en Belgique, texte signé Walter Korun, semble ainsi traduit de l’américain pour condenser, dans un style hilarant, les thèmes idéologiques du Monde Libre au temps de la Guerre froide. (Il fut d’ailleurs prouvé que les services de la C.I.A., dans les années cinquante, pour s’opposer au réalisme socialiste de sinistre mémoire, favorisèrent sur les deux rives de l’Atlantique maintes entreprises culturelles expurgeant l’art de toute référence au monde réel, voire à la forme humaine : on peut rêver de ce qu’eût créé Asger Jorn s’il avait suivi son inclination première, qui était de suivre les traces de James Ensor). Il n’est donc pas jusqu’au peintre Roger Somville que l’officier de l’OTAN, déguisé en contestataire, n’eut mission d’intimider lors de certaine occupation du Palais des Beaux-Arts. Au détour de la conversation, Piet de Groof n’avoue-t-il pas son ignorance en matière artistique lorsqu’il prit ses fonctions dans une avant-garde ayant eu pour slogan la mort de l’art ? Quand, lors de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958, Walter Korun agit en service commandé, sur ordre d’un Guy Debord planqué, pour organiser tel célèbre scandale dans les milieux de la critique, et qu’il s’en dédouane sans peine auprès de la Grande Muette, l’on imagine trop bien les systèmes de hiérarchies parallèles, d’apparence antagoniques, auxquelles obéissait le futur général de Groof. Gérard Berréby ne manque pas de signaler, toujours en finesse, le jeu complexe de dédoublement chez son interlocuteur, mais aussi un « phénomène d’identification » de Guy Debord à son égard, la stratégie militaire ayant caractérisé les ultimes règlements de comptes au sein de l’I.S., et notamment l’exclusion rien moins que martiale de Raoul Vaneigem. C’est donc une ironie enjouée qui imprègne le fil d’Ariane de ces entretiens : « Mon général, permettez-moi d’avancer que vous êtes un peu un cas à part ! »
Il en ressort, pour le lecteur le moins soupçonneux, qu’un officier supérieur au service de l’OTAN s’acquitta, dans l’intérêt d’on ne sait plus trop quelle révolution, d’une délicate mission sur terrain inconnu.
Consignée dans les archives d’une guerre oubliée.

Jean-Louis Lippert

 

 

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Published by ça ira!
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