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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 12:00

 

OctavieBlog2

Les Mémoires à dada de Paul Neuhuys (Bruxelles, Le Cri, 1996) témoignent de nos fréquents entretiens sur le maniérisme. Le 13 mars 1971 Neuhuys note dans son journal:

Conversation intéressante chez Henri-Floris Jespers sur l'école de Ferrare, cette école qui m'a toujours intéressée parce qu'elle est strictement contemporaine de Jérôme Bosch (1450-1516) et qu'elle est à l'origine de la symbolique et de la sémiologie actuelle. Le Tasse, l'Arétin, l'Arioste, inspirateurs de Dosso Dossi, Cosimo, Ercole ! Les peintres en marge de Venise et de Florence ? (p. 249)

À cette époque, j'étais plus que jamais immergé dans les travaux de mon maître à penser Gustav René Hocke (1908-1995), qui avait développé une approche anthropologique plutôt que stérilement formelle du maniérisme (d'ailleurs connestée par le historiens d'art).

Quoi qu'il en soit, deux poèmes du cycle 'Place Verte' me remettent en mémoire mes colloques singuliers avec Paul Neuhuys.

Henri-Floris JESPERS

*

Maniérisme

 

Tendressse patricienne

Vieux rose            Bleu de nuit

Préciosité décadente

                                                         d'enfant gâté

                                                                                chéri

                                                                                        terrible

Détresse d'éviter le taedium vitae

par une élégance allongée à la Parmegianino

Ces visages étirés comme dans l'ascenseur

 

Apprivoiser l'automne

dans les tons mordorés d'une musique éteinte

Fine fleur du maniérisme

les mains fémininement effilées

du déliquescentissime Sir Antony

Van Dyck que d'aucuns revendiquent

comme le précurseur

de Modigliani

 

Les trois Écoles

 

Si l'école de Ferrare

se complait dans le bizarre

 

l'école de Franconie

cultive plutôt l'ironie

 

et celle de Fontainebleau

ce que la femme a de plus beau

Paul NEUHUYS

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 18:00

 

OctavieBlog2

 

Anvers nous met les nerfs

drôlement à l'envers

 

Pour elle j'étais Pol

al de rest speelt geen rol”

 

et comme un roi réduit

à son coin de royaume

 

qui ne peut plus serrer

dans ses bras qu'un fantôme

 

enfant de la tourmente

aux quatre vents du ciel

 

je tourne autour

tout autour de la tour

 

d'où ruisselle un andante

un andante en dentelles

Paul NEUHUYS

 

Al de rest speelt geen rol”: tout le reste ne joue aucun rôle.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 08:00

 

OctavieBlog2.jpg

Le poème liminaire d'Octavie semble bien confirmer dans les grandes lignes les travaux de Jean-Paul Weber (Genèse de la poétique, Gallimard, 1960).

 

Chaque écrivain choisit inconsciemment ses sources

Pour l'un c'est un hameau pour l'autre une forêt

un arbre un train un fleuve une fleur un reflet

Le mythe est à la mode et pour moi c'est Daphné

le mythe familier : Riez, nymphes, riez...

Daphné s'effarouchant de son humaine écorce

qui fuyant bras au ciel par un dieu poursuivie

voit pointer à ses doigts de tendres pousses vertes

et qui toute des pieds à la tête embrassée

glisse insensiblement au frémissant laurier

Paul NEUHUYS

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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 23:07

Le recueil Octavie de Paul Neuhuys (1897-1984) a été achevé d'imprimer en septembre 1977. Composé en caractère Bookman c. 12 d'après une maquette typographique de Pierre Leguerrier, son tirage a été limité à 330 exemplaires sur papier Licorne VGZ numérotés de 1 à 330 et 20 exemplaires sur Vergé de Hollande Van Gelder Zonen numérotés de I à XX contenant chacun un poème autographe de l'auteur.

*

Ce fut l' « admiration » éprouvée à la lecture d'Octavie qui incita Alain Bosquet (1919-1998) à publier un choix de poèmes de Neuhuys chez Belfond: « dans le domaine de la nostalgie sous cape, qu'a-t-on écrit de plus poignant et de plus gifleur depuis Apollinaire ? »

*

Octavie est quasiment introuvable. Il est temps de la ressuciter. Mes prochains billets seront donc consacrés à cet acte de piété. En attendant, je publie ici l'avant-propos de Paul Neuhuys, qui servira de guide à cette évocation...

Henri-Floris JESPERS

*

Dix ans après le Septentrion  (1), voici Octavie... L'allusion est assez transparente pour qu'on ne s'y attarde pas trop. Démission devant l'absurde, rémission par le merveilleux. C'est toute l'histoire d'Octavie.

 

Octavie est le fruit de la persévérance. Ce n'est pas facile d'arriver à ses vieux jours tout en restant le poète du bonheur. Tu verras, fillette... le bonheur de bâtir une robe de bure.

 

Octavie est en quatre fois vingt divisée :

 

Place Verte insiste sur le côté peinture et la perspective florale, végétale d'une ville dont l'opulence est tempérée, dans les idées et les choses, par une tradition de quiétisme et de maniérisme.

 

Le Spéculum d'Euclide est un miroir secret qui prétend s'éclairer d'un érotisme phosphorescent pour aller plus au fond des choses.

 

Octavie, proprement dite, glisse à l'intériorité sereine d'une personne qui a beaucoup vécu. Avec elle on rentre chez soi.

 

Tandis qu'avec le Cinéma du Samedi, on sort de chez soi. Le monde extérieur existe. Ce sont les gens et la vie qui reprennent le dessus grâce à la caméra du court-métrage. 

 

 

J'aurais voulu mettre une épigraphe en tête de chaque chapitre, mais j'y ai renoncé pour ne pas fausser l'optique du lecteur et nous faire suspecter, Octavie et moi, de fatuité. Parmi les citations glanées au cours de mes lectures, il y avait notamment celle-ci qui est de Renan: “Ce n'est pas parce qu'elle croit à la Vierge qu'une mère est vertueuse, mais c'est parce qu'elle est vertueuse qu'elle demeure attachée à la tradition de son enfance”. Ou bien cet autre qui est de Nietzsche: “Le contentement de l'esprit passe tous les plaisirs du monde”...

 

De même que j'ai renoncé aux épigraphes, j'ai supprimé les dédicaces. Parce qu'il y en avait trop, trop parmi les morts comme parmi les vivants. J'ai beaucoup hésité cependant, en me rappelant tout ce que je dois à la solide érudition d'un Robert Guiette ou à la fragile sollicitude de... Sont mes amis ceux qui s'informent d'Octavie. La voici donc puérile, déréglée, difficile, oubliée.

 

Si le sagesse du vieillard consiste à envisager la mort comme une fête, ce n'est pas une raison, pour Octavie, de regarder la vie comme une défaite.

 

Paul NEUHUYS

 

(1) Paul NEUHUYS, Septentrion. Poèmes illustrés de sept dessins par Albert Neuhuys, Anvers, Librairie des Arts, 1967, 103 p.

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 03:29

  LettreGh)Neu

LettreGhNeu2

Lettre de Ghelderode à Neuhuys, 23 juillet 1931. Collection asbl ça ira, Anvers.

L'index de la Correspondance de Michel de Ghelderode est présenté sous la forme d'un volume attrayant, illustré de fac-similés de lettres autographes, qui révèlent l'écriture de Ghelderode, l'originalité de ses mises en pages et le plaisir qu'il éprouve à « adorner » ses « épistoles » de curieux dessins reflétant son humeur du moment.

Roland Beyen regrette de n'avoir pas repris quelques lettres à Paul Neuhuys, mais il a dû « faire très vite et l'éditeur ne voulait que des lettres dont nous avions l'original. » Par le même courriel il m'annonce qu'il parlera certainement de ses rencontres avec Paul Neuhuys dans son Pour en finir avec Michel de Ghelderode. Et voilà donc le titre révélé de l'ouvrage -témoin annoncé dans un blogue précédent, que j'attends avec impatience...

EnvoiNeuGH.jpgPaul Neuhuys, Dans le monde du sommeil  (1933). Collection ULB.

L'écriture des écrivains, leur manière personnelle de tracer les caractères me passionne autant que leur patte ou leur griffe au sens purement littéraire. Modeste collectionneur d'autographes, je n'ai donc pas résisté à la tentation de reproduire ici un échantillon de l'écriture de Ghelderode et de Neuhuys.

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

Correspondance de Michel de Ghelderode. Établie et annotée par Roland Beyen, Bruxelles, Labor/AML, 1991-2012, dix tomes en douze volumes.

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 19:31

 

Neuhuys.Boudens.jpg

Portrait de Paul Neuhuys, gravure xylographique de Luc Boudens (2000) d'après un dessin de Floris Jespers (1921)


                à Michel de Ghelderode

Chanson

C’est un vendredi treize

qu’avec le chiffonnier

le rempailleur de chaises

joua sa femme aux dés.

 

    Amélie

était anémique

comme une homélie

    académique.

 

Tandis que sans fard

s’ouvrait au hasard

votre nénuphar

Madame Putiphar.

 

Gai! gai! carguons les voiles...

Landerirette, landerira,

et dansez en rond les étoiles :

Pipes de tir de l’au-delà.

 

Paul NEUHUYS,

(Le Marchand de sable, Bruxelles, La Renaissance du ivre, 1936, p. 36)

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 03:48

 

beyenrolandbis.jpg

Roland Beyen

L’éloge n’est plus à faire de l'édition monumentale de la Correspondance de Michel de Ghelderode, établie et annotée par Roland Beyen. Publiant le dixième et dernier tome (623 pages), qui couvre les quinze derniers mois de la vie du dramaturge (1961-1962), augmenté d'un index abondamment illustré des tomes I à X (279 pages), AML Éditions couronnent un demi-siècle de travail acharné.

Dans l'introduction, Roland Beyen confesse :

À la fin de ce tome X, je me demande si j'ai eu raison de consacrer tant d'années à la recherche et à la publication de la correspondance de Ghelderode. […] Quoi qu'il en soit, pendant les cinquante années que j'ai consacrées à l'étude de ses écrits, Ghelderode m'a souvent irrité, fâché, abusé, fatigué, mais il n'a jamais cessé de m'intéresser et de m'intriguer par ses contradictions et, surtout, de m'éblouir par la richesse de sa langue et de son style. (1)

Beyen a rigoureusement annoté chaque document, et les notices présentées dans le copieux Répertoire des correspondants fournissent de précieuses informations bio-bibliographiques sur les personnes avec lesquelles Ghelderode a entretenu des relations épistolaires ; ces notices constituent des miniatures ou des médaillons soigneusement élaborés, souvent enrichis de citations de textes et de documents peu accessibles, ainsi que de références à des lettres inédites. En effet, Beyen précise que son édition ne constitue pas une « correspondance générale », qui demanderait plus de quarante volumes, mais un ensemble de lettres et cartes de et à Ghelderode, « choisies pour leur valeur stylistique et/ou documentaire parmi les quelque 15 000 documents épistolaires que j'ai dépistés tout au long de mes recherches ». (2)

*

Tour à tour spontanées, narquoises, calculées, dénigrantes, laudatives, affectueuses, navrantes, injustes, odieuses et terribles, les lettres de Ghelderode témoignent non seulement de ses dons exceptionnels dans le genre épistolaire, mais également d’une facilité déconcertante à prendre la couleur de son entourage selon l'opportunité du moment.

La personnalité ondoyante du dramaturge, sa tendance à la fabulation débouchant dans une mythomanie méfiante et narcissique, son désir quasi féminin de plaire, de séduire et d’être aimé, sa timidité et la crainte d’être « un être oblique et sans grâce », son opportunisme artistique enfin, sans cesse oscillant entre la bravade et la flatterie, la crânerie et la panique; tout cela, arrogances et flatteries, mensonges conscients ou inconscients, concourt à faire de sa correspondance une vaste fresque d’auto-fiction flamboyante. Ghelderode fut en effet un épistolier prolixe : “à part les rares missives sur lesquelles il traça son terrible et irrévocable ‘à classer/sans suite’, il ne laissa jamais une lettre sans réponse.” Ceci dit, Beyen constate que le dramaturge n’avait pas beaucoup d’amis, “et ceux qu’il avait, il ne les gardait pas. (...) Ghelderode vivait dans un monde imaginaire dont lui-même était le centre. “ (3)

*

Lors de la remise officielle du Prix triennal Michel de Ghelderode en 2008, Beyen annonça qu'il réservait pour ses souvenirs « l'histoire des rôles que j'ai dû jouer pour rassembler quelque 7.000 lettres de Ghelderode »:

Je puis déjà vous confier que je fus précepteur, traducteur, chauffeur, garde-malade, garde d’enfants (baby-sitter) et, surtout, garde de veuves (widow-sitter ?), car plusieurs correspondants laissaient des veuves éplorées, seules, heureuses de recevoir un homme jeune qui s’intéressait à leur mari et qui, souvent, savait sur lui des détails – je taisais respectueusement les plus croustillants – qu’elles ignoraient. Aussi ne me donnaient-elles les lettres qu’au compte-gouttes. (4)

*

Je constate avec plaisir que Roland Beyen annonce la publication d'un ouvrage-témoin :

J'espère avoir la santé et la force de publier un ouvrage racontant ma « passion pour Ghelderode », née le jour de sa mort, le 1er avril 1962, et mes contacts, tout à tour exténuants, amusants et passionnants, avec certains de ses correspondants et de ses fidèles. (5)

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

(1) Correspondance de Michel de Ghelderode 1961-1962. Établie et annotée par Roland Beyen, Bruxelles, AML Éditions, collection Archives du Futur, 2012, pp. 22-23.

(2) Correspondance de Michel de Ghelderode 1919-1927. Établie et annotée par Roland Beyen, Bruxelles, éditions Labor, collection Archives du Futur, 1991, p. 22.

(3) Roland Beyen, Michel de Ghelderode ou la hantise du masque, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1980, pp. 347-348.

(4) Roland Beyen, « Il suffit que les metteurs en scène cessent de jouer au dramaturge... », in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 36, décembre 2008, pp. 7-8. Le texte intégral du discours de Beyen a paru dans Le Papegay, Bulletin de liaison trimestriel de l'Association internationale Michel de Gehlderode, 4e trimestre 2008, pp. 21-32.

(5) Correspondance de Michel de Ghelderode 1961-1962, o.c., p. 23.

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 23:13

 

GhelderodeFLOU

Portrait de Michel de Ghelderode dessiné et gravé sur bois par

Pierre-Louis Flouquet, 1928


Que Paul Neuhuys avait contracté cette étrange affection que Jean Cocteau nommait solennellement “le mal rouge et or” est solidement attesté par sa correspondance avec Ghelderode, dont il publiera aux éditions Ça ira Masques ostendais (1934) et Le Cavalier bizarre (1938). Mais si le théâtre fut au départ de l'amitié de Neuhuys et Ghelderode, il en scellera la fin.

Malgré cette rupture navrante en 1950 (1), Neuhuys gardera un souvenir ému de Don Miguel, comme en témoigne le poème À la mexicaine,in memoriam Michel de Ghelderode paru en 1967:

 

La mort de saint Louis décida des croisades.

Jeanne au bûcher boucla la guerre de Cent Ans.

C’est pourquoi don Miguel des Noires Cavalcades

commence de trouver ce quiétisme inquiétant.

 

Il est des fleurs qui font l’école buissonnière :

ah ! vivre dans l’instant parfumé d’une fleur

dont le seul nom, Malène, évoque une atmosphère

où la peur de jouir nous fait jouir de peur!

 

Le taureau entre en coup de vent ; son poids l’entraîne

à se voir libre, enfin, après le noir cachot.

Quatre sabots poudreux patinent dans l’arène :

toute vie est un cri entouré de sanglots.

 

Le scribe dans le vent aime entasser des pages.

Plus en état de distinguer le beau du laid,

il lui faut le plus insupportable tapage

pour dire qu’il s’est fait librement ce qu’il est.

 

Corolle de saphir, tambourin d’émeraude,

grand nymphéa ou nymphéatzin du Natal,

pour nous restituer ce colosse de Rhodes,

il sied que ‘tzin’ demeure un suffixe amical. (2)

*

À la mexicaine”, en effet. Pour nous restituer Ghelderode (ce “colosse de Rhodes”) Neuhuys s'appuie sur le nahuatl, “parole claire”, “son divin” ou “langue des dieux”.

En nahuatl, le suffixe -tzin a originellement un sens diminutif, mais en nahuatl classique il est une marque de respect ou d'affection.

Parions que Neuhuys a joué sur les deux registres...

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

(1) Cf. Henri-Floris Jespers, 'Michel de Ghelderode et Paul Neuhuys : témoignages d’une amitié' in: Lettres ou ne pas Lettres, Presses Universitaires de Louvain, 2001, pp. 279-294 ; 285-292).

(2) Paul Neuhuys, Septentrion, Anvers, Librairie des Arts, 1967, p. 99.

SeptentrionII.jpg

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 20:48

 

Resurrection.jpg

Épaulé par Willy Koninckx (1900-1954), son ami de toujours, Paul Neuhuys relève en 1932 l'enseigne des éditions Ça ira qui avaient suspendu leurs activités en 1923. Le 21 juillet 1932, Ghelderode lui suggère de publier une étude sur « Clément Pansaers et son influence (curieux comme on évite de parler de ce mort ». Bien qu'il fut, dès 1920, le premier critique à reconnaître le talent de Clément Pansaers (et que les éditions Ça ira, dirigées par Maurice Van Essche, avaient publié en 1921 L'Apologie de la paresse), Paul Neuhuys ne retint pas la suggestion de Ghelderode.

*

Les trois premiers textes littéraires signés “Michel de Ghelderode” – trois contes « un peu mièvres, légèrement archaïsants » dixit Roland Beyen – parurent en 1918 dans la revue Résurrection animée par Pansaers : Légende du Lierre (no 2, 1918, pp. 71-76), Le Baiser sur l'eau (no 4, 1918, pp. 147-154) et Biographie (no 6, 1918, pp. 215-218).

En 1927, Ghelderode publia dans la revue Haro ! un vibrant hommage à l'auteur du Pan-Pan au Cul du Nu Nègre, mais dans son navrante Introduction aux Œuvres complètes de Clément Pansaers, parue en 1958 dans Temps Mêlés– un véritable assassinat posthume – il se complaira méchamment dans le rôle de vitrioleur.

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)


Babylas [pseud. de Michel de Ghelderode], 'Une Saison en Belgique. Le Rendez-vous des hypocrites. Le Tombeau de Clément Pansaers', in Haro !, octobre 1927, [p. 3-4].

Michel de Ghelderode, 'Introduction aux Œuvres complètes de Clément Pansaers', in Temps Mêlés, no. 31-32-33 (1958), p. 34-40.

À propos de Ghelderode et de Pansaers, cf. Roland Beyen, Correspondance de Michel de Ghelderode 1919-1927, Bruxelles, Labor, 1991, pp. 450-455. Concernant Résurection, les relations de la revue avec l'occupant et le rôle de Pansaers et de Sternheim, cf.

Hubert Roland, Die deutsche literarische “Kriegkolonie” in Belgien, 1914-1918. Ein Beitrag zur Geschichte der deutsch-belgischen Literaturbeziehungen 1900-1920, Bern/Berlin usw, Peter Lang, 1999.

Henri-Floris Jespers, 'De duistere achtergronden van een achteloze dadaïst', in : Gierik & NieuwVlaams Tijdschrift, nr. 66, lente 2000, pp. 66-73.

Roland Baumann/Hubert Roland (Hrsg.), Carl-Einstein-Kolloquium 1998, Frankfurt am Main/Berlin usw, Peter Lang, 2001.

*

Sur ce blogue, cf. l'article de Paul Neuhuys (1921) sur Clément Pansaers, 'paria en démolition' mis en ligne le 7 octobre 2008:

http://caira.over-blog.com/article-23482414.html

 

PansaersNeuhuys.jpgLettre de Clément Pansaers à Paul Neuhuys

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 02:50

 

Elza.jpg

C'est avec une profonde tristesse que Marie-Jeanne Dypréau, Thierry Neuhuys et moi nous nous sommes rendus hier midi, sous un pâle soleil hivernal, à l'église Saint-Laurent à Hove pour y assister à la célébration des obsèques d'Elza De Groodt, veuve de Paul Willems. Après les témoignages émus de la famille, Marc Quaghebeur évoqua les éminents mérites culturels et humains de cette grande dame, femme de tête mais au grand cœur, diplomate-née certes, mais ferme dans ses principes. Nourrie dans le sérail, elle en connaissait les détours...

*

Paul Willems écrivit à Jacques Ferrand le 11 novembre 1969:

« ...il y a eu un voyage merveilleux, mieux qu'un voyage, une halte dans une bulle bleue : endroit silencieux et calme où Elza et moi nous nous sommes souri pendant des jours et des jours,nous levant avec le soleil et nous couchant au moment où les rois de la constellation d'Orion paraissent à l'horizon »

*

Quel meilleur hommage à rendre à Elza que de publier ici une note de lecture à propos des lettres de Paul Willems à Jacques Ferrand ?

*

L’édition des lettres de Paul Willems (1912-1998) à Jacques Ferrand (1911-2003) est présentée, établie et annotée par Francis Willems, le neveu de Paul. Grâce à la bienveillance de la nièce de Jacques Ferrand, Elza Willems-De Groodt a pu transcrire les lettres de son époux. Fabrice van de Kerckhove a revu de près les textes, apportant les corrections nécessaires ainsi que de nombreuses précisions dans les notes et commentaires. Mais quel dommage que Ferrand ait refusé la publication de ses lettres à lui, « une attitude que lui dictait sa modestie ou plutôt son mépris de l’opinion que pourraient se former des inconnus sur son style, ses idées ou ses affections », dixit Francis Willems. Quel personnage que ce Jacques Ferrand dont il brosse, dans sa (courte) préface, un portrait aussi frappant que subtil.

Dessinateur, collectionneur, bibliophile et lettré, Jacques Ferrand fit son apparition à Missembourg en 1934, venant de Paris avec les illustrations que lui avait inspirées son admiration pour La Comtesse des Digues de Marie Gevers. L’amitié qui liera ce « bibliophile, amateur éclairé de l’exceptionnel et de l’inutile, proustien jusqu’au bout des ongles », à Marie Gevers s’étendra à tous les habitants de Missembourg durant près de 70 ans.  « Bruyamment rebelle au modernisme », il travaillait dans cette tradition typiquement française dite du raffinement et du bon goût. Ses illustrations des Fables de La Fontaine s’inscrivent d’ailleurs dans la lignée d’André Hellé (1871-1945). Ferrand illustra non seulement Madame de Sévigné, Daniel Defoe, Charles Nodier, Gérard de Nerval, Francis Jammes, Sacha Guitry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud, mais également La Cuisine au fil des mois  et La Cuisine au fil des saisons  ainsi que des livres d’astronomie et de gastronomie, d’œnologie et de pâtisserie. Pendant dix ans, jusqu’en 1967, il se rendit deux fois par an pendant six semaines aux États-Unis, à Kansas City, sur invitation de Hallmark Cards Inc., pour y dessiner des calendriers et des cartes de vœux. Tout cela nous l’apprenons grâce au témoignage de Francis Willems.

Les lettres de Paul Willems à Ferrand, où l’humour et la fantaisie tiennent souvent une bonne part, célèbrent l’amitié, mieux encore : la complicité.

Le chat, sur la table, essaye de prendre la forme d’une barbe. C’est sa façon de se souvenir de toi. Mais on remarque tout de suite que ce chat-barbe n’est pas toi car il ne sourit pas. Or toi, tu es un sourire encadré. (p. 40)

Ce sourire l’accompagnera près d’un demi-siècle, et il confiera à son complice :

N’y a-t-il autre chose dans la vie que cet élan essentiel vers quelques uns ? (on les compte sur les doigts d’une main), non, il n’y a rien d’autre, mais cela justifie la vie. (p. 58)

Faut-il souligner que ces lettres constituent une précieuse source d'information sur les activités de Paul Willems (nous pouvons par exemple y lire ses réactions à l’occupation du Palais des Beaux-Arts en juin 1968, p. 61) et sur ses lectures ? Ces dernières nous réservent parfois des surprises : le voilà plongé dans La reine des pommes, « un bon roman policier » (p. 64) ou Rouletabille chez les Bohémiens de Gaston Leroux, « très bien fait, amusant et plein de surprises jusqu’à la fin » (p. 80). (Curieusement, dès qu’il s’agit de littérature dite « triviale » ou « d’évasion », les annotations semblent moins assurées...[1])

Willems est passé maître dans l’évocation des paysages et de leur résonance intérieure. Il y décèle parfois une pointe de violence, éclatante comme à San Stefano sur la côte italienne, ou plus secrète, comme à Pathmos.

Cher Jacques, le soleil ici, jour après jour, fonce en brandissant ses épées bleues. Chaque matin j’entrouvre les yeux, y aura-t-il un nuage ? Non... c’est déjà le combat de l’été. Qui parle de la douce Italie ? Elle est féroce, romaine, éclatante, mais de douceur, point. Nous nous levons tôt et descendons entre les rochers vers la mer. Une mer faite de pierres précieuses liquides. (p. 52)

Pathmos est une île parfaite et sévère. Aucune, mais aucune vulgarité. Tout y est fait selon le soleil, la blancheur et la sécheresse. Le meltem ou vent du nord, souffle avec force. On ne peut dire qu’il apporte de la fraîcheur, mais une sorte de légèreté féroce qui permet de longues promenades sous un soleil qui tire à la mitrailleuse.

Églises, églises, chapelles, couvents, monastères, et dans de petites cours où passe parfois un moine nonchalant, des jardins minuscules et frais qui vous protègent de tant de violence. (p. 59)

Missembourg n’est que douceur, et si l’œuvre de Marie Gevers est indissolublement liée au domaine familial, celui-ci est également la grande affaire de Paul Willems, et omniprésent dans sa correspondance.

Missembourg, le 17, 18 ou 19 ou 21 novembre, je ne sais, mais en tous cas : samedi par temps maussade, d’une humidité glaciale. Plus de feuilles aux arbres, sauf au chêne près du pont. Ses branches, à ma fenêtre, sont si glorieusement jaunes, qu’à chaque instant je lève les yeux en pensant : « Le soleil ? ». Non, pas question de soleil : une couche de nuages uniformément gris maintiennent le crépuscule depuis le matin jusqu’au soir. Nous avons déjeuné à la lumière des lampes, ce midi. Ce mi-jour, tu l’aimerais, Jacques, et c’est pour cette raison que je le décris. Ainsi, je date ma lettre mieux que par un chiffre, d’ailleurs oublié. J’aimerais vivre toujours entre chien et loup, c’est alors que le temps s’arrête vraiment. Le chien ne se décide pas à attaquer le loup. Tout est en suspens. (p. 32)

Estimant que la philosophie de Ferrand « cherchait des preuves de l’inexistence du temps », Willems lui adresse une lettre, non datée, comme il se doit.

Pour moi, [les merles] sont la preuve que le temps n’existe pas, que rien ne change, puisqu’ils reviennent, chaque année, malgré les cataclysmes, et chantent de leur même bec jaune, le même chant un peu fou et touchant. (p. 55)

Dess(e)in musical omniprésent et décisif, ravissement intime, le thème de Missembourg est intimement lié à cette tentative ininterrompue et soutenue de se dégager de l’emprise du temps : « comment se déprendre du siècle et remonter le temps » (p. 61). Ferrand considère qu’il « n’y a pas un temps, il y a des temps » et Willems souligne : « mon temps intérieur est d’une pièce » (p. 70) Le monde extérieur, celui qui est tributaire du temps mécanique et des fracas du siècle, c’est « le torrent furieux » (p. 30), « l’affreux tourbillon » (p. 32).

À propos de Lire, écrire (Fata Morgana, 2005), Christopher Gérard note sur ses tablettes :

Que Paul Willems évoque un signet, qui met quatre-vingts ans à tacher la dernière page lue par un aïeul, ou ces fleurs cueillies un soir d’été, bien avant sa naissance, et qui laissent une auréole jaune sur la page, il témoigne par ses rêveries sans fin du caractère profondément religieux de la lecture : « je lis comme je suppose que l’on prie ».

Dans Lire, écrire [il] livre des réflexions et des souvenirs sur la lecture, « ma joie et mon délire », que ce soit au café, au lit — seul ou accompagné (une lectrice, un chat) —, dans le train ou en avion, quand il fait moins cinquante à l’extérieur et que ronflent les voyageurs. L’endroit préféré, c’est encore, « les pieds aux chenets », à Missembourg [...].[2]

Le génie du lieu, c’est le pouvoir qu’un site exerce et qui fait sa singularité. Ni décor, ni prétexte, ni même centre d’intérêt nécessaire, indispensable et impérieux, Missembourg fait fonction d’axis mundi où le passé et le présent glissent et se déglissent « avec regret de se quitter », centre rayonnant d’harmonie où l’osmose règne en reine. [3]

Dans sa communication à l’Académie royale de langue et de littérature françaises du 4 novembre 1989, Paul Willems souligne que

Missembourg ne se perçoit pas in globo. Chaque arbre, chaque herbe, chaque étoile vue de la fenêtre de la bibliothèque a son histoire. Plus que son histoire ! Elle a un nom. Ainsi les arbres chez nous ont un état civil [...] La moindre fleur jouit chez nous de ses droits de citoyenneté. [...]

Ce qui est nommé ou situé appartient à la mémoire et dès lors existe, vit.[4]

Mais toute vie est menacée, et c’est non sans quelque sérénité crispée, qu’il constate :

Toute la vie contemporaine tend à éloigner, à éliminer le style de vie qui existe à Missembourg depuis 1968, et qui existait dans tant d’autres maisons déjà disparues. C’était un essai de civilisation du livre, du jardin et de la poésie. [5]

Dans sa dernière lettre, datée du 16 avril 1994, Paul Willems confie à Jacques Ferrand :

Guldentop s’exerce à moduler pour toi les hululements de fantômes frissonnants et il te promet que tous les jours à minuit il fera craquer les jointures des armoires de Missembourg d’une façon particulièrement sinistre (p. 99).

C’est que tout est réel dans l’œuvre de Paul Willems : un empereur qui fait construire des écrans géants que l'on nomme para-lumières ; des manteaux de fourrure qui redeviennent les animaux qui ont servi à les fabriquer ; des objets d’origine végétale qui retrouvent leur existence de plantes ; des sièges de salle de concert qui se transforment en arbres ; une ville à voile ; un pays noyé; des bardes, des veilleurs chargés de chanter dans l’attente de l’éternel retour...

Henri-Floris JESPERS

Paul WILLEMS, Lettres à Jacques Ferrand 1946-1994. Édition présentée, établie et annotée par Francis Willems, Bruxelles, Le Cri / Académie royale de langue et de littérature françaises, 2005, 99 p., 9,5 €. ISBN : 2-87106-390-7.

 



[1] C’est ainsi que l’éditeur date Rouletabille chez les Bohémiens de 1907 (note 67, p. 80). Ce roman parut dans Le Matin (de Paris) du 4 octobre au 14 décembre 1922. Rouletabille fait son apparition en 1907 dans Le mystère de la chambre jaune. Quant à l’auteur de la La reine des pommes, il n’est pas identifié. Il s’agit de Chester Himes (1909-1984), figure emblématique de l’émancipation afro-américaine. La reine des pommes, considéré comme l’un des classiques du roman policier, parut en 1958 dans la Série noire de Gallimard et fut salué par Cocteau, Giono et Sartre. Wolinski en fit une bande dessinée et Bill Duke, le réalisateur d’American Gigolo, le porta à l’écran (A Rage in Harlem, 1991).

[2] Archaïon, Les tablettes de Christopher Gérard, 18 novembre 2006.

http://archaion.hautetfort.com/archive/2006/11/22/paul-willems.html

[3] Se “déglisser” : « quel néologisme plus adéquat pour évoquer dans l’œuvre de Paul Willems, ces continuels “passages” entre des “états” voisins, ou en miroir. » Alain BOSQUET DE THORAN, Quelques notes sur Paul Willems poète, in Jan HERMAN, Lieven TACK & Konraad GELDOF, Lettres ou ne pas Lettres. Mélanges de littérature française de Belgique offerts à Roland Beyen, Leuven, Presses Universitaires de Louvain,  2001, pp. 463-469 ; ici :  p. 465-466.

[4] Paul WILLEMS, Le Fonds Marie Gevers et ses prolongements, in Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, tome LXVII, no -3-4, pp. 257-269 ; ici : pp. 263-264.

[5] Ib., p. 269.

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Published by ça ira! - dans littérature
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