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26 août 2014 2 26 /08 /août /2014 22:33

 

NEUHUYStumulte.jpg

En 1919, Paul Neuhuys (1897-1984) publie Loin du tumulte, recueil de poèmes préfacés par Max Elskamp (1862-1931) :

...un soir de l’hiver 1917 [lire: 1919], le vieux poète vint lui-même glisser le précieux texte dans ma boîte aux lettres : « Il existe donc, le pays des rêves… » Les poèmes de Loin du tumulte n’étaient guère qu’une prouesse de rhétoricien […]. L’ouvrage parut aussitôt après la guerre, au lendemain de l’armistice. Publier c’est oublier. (1)

*

Voici le poème 'Max Elskamp', daté fin décembre 1916 :

 

Poète au pâle front, de bénévole augure,

Qui te réclames de l'enfant fervent, encor,

Ta muse, en s'arrangeant avec grâce, inaugure

Un mode d'éprouver et de s'exprimer d'or.

 

Ce langage fleuri, qui reflète un remous

D'abysses bleus, de vergues d'or, d'étoiles frêles,

Parfois, complique si infiniment ses ailes,

Qu'il devient douloureux, à force d'être doux.

 

Peintre qui te dédies aux maîtres primitifs,

Le ton de décadent dont ta palette est pleine,

Aux anges de Memling, pose un reflet furtif

De mauve Mallarmé et de doux bleu Verlaine.

 

Ton âme d'enfant clair, miniature d'un ciel,

Qui se comptait toujours aux grotesques candides,

Est sage comme ces images de missel,

Dont s'est enluminé ton horizon limpide.

 

Penseur fervent, penseur profond, penseur fragile,

Tes mots, à force d'être simples, sont hardis,

Ils répandent une grâce d'outre-Évangile

Qui nous apprend comment on parle en Paradis.

 

Parmi toutes les nefs que ton rêve imagine,

Il en est une, dont le sourire amical

T'invite à découvrir pour ta tristesse fine,

Un domaine vraiment, vraiment dominical.

 

Tu rêves d'Orient, alors, et t'extasies

Vers l'Archipel fleuri et le steppe nacré ;

Tu voudrais te choisir dans la lointaine Asie,

Au sein des alizés, un asile sacré.

 

Tu rêves du pays salubre, atténué

Par des mœurs s'inclinant au gré des moussons chaudes,

Et où après avoir, gracieux, évolué,

Les paons fiers font la roue au sommet des pagodes.

 

Là, des plumages d'or brillent dans l'air doré ;

Dans l'onde pacifique où nagent des dorades,

Le soleil plonge, au soir, son grand disque adoré,

Quand le geai pousse un cri sur son palais de jade.

 

C'est là que tu prends ta sagesse quotidienne ;

C'est là que tu voudrais, inouï Salomon,

T'étendre infiniment, quand l'ombre méridienne

Va se projeter sur l'admirable gnomon.

 

Le soleil comble d'or ce pays indolent,

Où des femmes, fleurs que le désir enveloppe,

Pour s'offrir à vos sens, s'avancent, à pas lent,

Parmi les tournesols et les héliotropes.

 

Et tu causes ainsi d'une Chine bénie,

En levant un index philosophique et las,

Et quand ta voix se tait, rêveuse... tu t'écries :

Je ne sais pas, vraiment, pourquoi je vous dis ça.

 

Tu es le mieux-disant, ô maître, sur ta bouche,

Viennent s'épanouir de blonds Eldorados ;

L'Europe te fait peur, toi, celui qu'effarouche

La goétie monstrueuse des ghettos.

 

Ô Max Elskamp, ô mon maître mystérieux,

Par ces temps menstruels, j'aime, dans notre fange,

Découvrir, un à un, les arcanes pieux,

Dont tu tressas, jadis, ta candide Louange.

 

Ce que n'oubliera jamais mon cœur sincère,

C'est la minute de bonheur effarouché,

L'instant inespéré de confusion chère,

Où vers moi, votre front, bienveillant, s'est penché.


Elskamp1.jpg

Bois de Max Elskamp

Pour leur « simplicité, sensibilité, sincérité », Francis Jammes et Max Elskamp étaient les deux poètes chez qui Neuhuys, à cette époque, trouvait « des affinités électives ». Plus tard, il soulignera que trois hommes l'auront poussé « sur l'épineux sentier poétique : Elskamp au matin, Cocteau au méridien, Hellens au déclin ». (2)

J'y reviendrai.

Henri-Floris JESPERS


(1) Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, collection Les Évadés de l'Oubli, 1996, p. 45.

(2) Ib., p. 36, 122,

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23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 01:53

Henri-Vernes-

La Pierre d'Alun et la librairie Cook & Book présentent dans la collection “Pierre d'Angle” le cinquième coffret Histoire en images, textes inédités de Henri Vernes et estampes de Loustal.

À cette occasion, une séance de dédicaces aura lieu avec les auteurs le dimanche 21 septembre de 15 à 17 heures, avenue Paul Hymans 251, 1200 Bruxelles.

*

Henri Vernes (pseudonyme de Charles-Henri Dewisme, ° Ath, 16 octobre 1918) travailla pendant la guerre comme espion pour les services secrets britanniques. Après les hostilités, il fut correspondant pour une agence américaine. En 1953, il crée le personnage de Bob Morane dont les aventures, déclinées dans 215 romans qui mêlent aventures policières et espionnage, voyages et anticipation – un véritable phénomène d'édition – connaissent un succès mondial et ont été adaptées en bande dessinée.

Sans aucune fausse modestie, Henri Vernes, conteur cosmopolite, déclare ignorer, à 10 millions d'exemplaires près, le tirage de ses romans...

*

L'œuvre de Jacques de Loustal (° 1956), auteur de BD, illustrateur et peintre, est souvent comparée à celle de Balthus, Max Beckman, Otto Dix, Paul Gauguin, Georges Grosz, David Hockney et Edward Hopper – c'est dire l'éventail de son talent.

*

Dans les années 50, j'étais accro aux aventures de Bob Morane, qui paraissaient à intervalles réguliers dans la collection Marabout. Et je me souviens, comme si c'était hier, de la chanson 'L'Aventurier'. Le groupe de pop électro français 'Indochine', issu du courant new wave, formé en 1981, connut en effet un importance succès avec un titre comme L'Aventurier, qui fit un véritable carton durant l'été 1983 (700.000 exemplaires et un Disque d'Or) :

Ègaré dans la vallée infernale
Le héros s'appelle Bob Morane
À la recherche de l'Ombre Jaune
Le bandit s'appelle mister Kali Jones
Avec l'ami Bill Ballantine

*

En 2009, les éditions À la pierre d'Alun publièrent un inédit de Henri Vernes, illustré par le peintre argentin Antonio Segui (° 1934), La forêt du temps, datant de 1945. Introduisant ce texte, Daniel Fano (° 1947) souligne à juste titre que Dewisme « était déjà in écrivain véritable, c'est-à-dire conscient des effets qu'il installe, et surtout, un fabuleux conteur qui vous accroche de l'incipit au point final ».

HenriVernesMarchetti.jpg*

On ne saurait assez souligner les mérites du remarquable éditeur et galériste Jean Marchetti, qui publia en 1994 Prométhée, pièce de théatre inédite de Paul Neuhuys, illustrée par Jiří Kolář (1914-2002).

Henri-Floris JESPERS

Voir sur ce blogue:

http://caira.over-blog.com/article-erro-a-paris-et-a-bruxelles-50-ans-de-collages-50326261.html

http://caira.over-blog.com/article-la-pierre-d-alun-jean-luc-outers-et-hugo-claus-103487285.html

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 21:39

 

PierreAlun1.jpg

La Pierre d'Alun annonce la parution dans sa (à tous points de vue remarquable) collection du soixante-deuxième livre, entièrement en couleur, Lulu Pompette, poème inédit de Robert Goffin, préface de Jean-Marie Horemans, avant-propos de Henri-Floris Jespers, illustrations de Eduardo Arroyo.

Cet ouvrage de 80 pages, au format de 16,5 x 225 cm, est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendus au prix unitaire de 32 €. Les cinquante premiers exemplaires de tête sont accompagnés d'une œuvre originale de Eduardo Arroyo. Ils sont signés et numérotés de 1 à 50 par les auteurs et vendus au prix unitaire de 185 €.

*

Ce fut dans un climat de forces bouillonnantes et contradictoires que le jeune Goffin écrivit en 1921 Lulu Pompette. Grâce à l'infatigable chercheur Jean-Marie Horemans et à l'élégant éditeur Jean Marchetti, voici enfin l'édition intégrale de ce poème-scénario dont nous ne connaissions que le prologue prometteur, paru en août 1922 dans le Disque vert.

Éditions La Pierre d'Alun asbl, 81 rue de l'Hôtel des Monnaies, 1060 Bruxelles

www.lapierredalun.be

À propos de Robert Goffin, sur ce blogue :

http://caira.over-blog.com/article-robert-goffin-marelle-de-la-poesie-124108779.html

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 11:04

 

Lecomte2.jpg

J'ai rencontré pour la première fois Marcel Lecomte vers les années 20, du temps qu'il faisait son service militaire, et qu'il était, je crois, caserné à Anvers. J'habitais la rue du Moulin, ainsi dénommée parce que c'est une rue qui tourne comme la fortune.

Crâne tondu, uniforme kaki, Marcel Lecomte venait me lire son poème Irène écrit dans les serres chaudes du désenchantement. Ce qui caractérisait déjà l'homme, c'était une certaine coquetterie, la coquetterie de la lenteur. Nul ne connaît comme lui l'art de décomposer les gestes.

Poésie très élaborée, formulée à voix haute dans l'hyperespace cryptique du rêve ? « Il m'apparut, dit-il, que la création de mythes pouvait mieux m'aider à vivre que la perception du réel immédiat. » Et c'est à partir du Règne de la lenteur que la métaphore devient symbole, se hausse jusqu'au mythe et du mythe jusqu'aux archétypes. « De quels traits se formeraient les dieux s'ils n'étaient marqués de signatures astrales, de celles des plantes et des réseaux les plus complexes et délicats de la pierre ? De quels traits se formeraient-ils, s'ils n'étaient l'alphabet des métamorphoses ? »

Marcel Lecomte me parlait de ses voyages, de ses lectures : il avait été en Thuringe sur les traces d'Hölderlin, en Provence à la découverte des Albigeois. Il me parlait de Paracelse, de Corneille Agrippa. « Tu sais, concluait-il, le monde invisible existe, mais il ne s'occupe pas de nous. » Il m'avait promis un jeu de tarots... Mais aujourd'hui, spectateur effacé, il a quitté cette terre de chair.

Paul NEUHUYS

(Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, coll.Les Évadés de l'Oubli, 1996)

 

                                                   Irène

                                                          À Georges Bohy

Le ciel est dans l'eau

joli poisson bleu

La vie – Irène – est opium à chaque minute

et tu connais la vérité – la plus belle religion

du monde – c'est toi

Bâtis en salles de spectacle tes yeux – on voit –

on voit le soleil qui plonge au crépuscule

et encore le gouffre béant que dérobe le soleil

Toute la lumière s'épanche du sein de la terre

roule sur toi debout le long de ton corps qui

gémit –

violoncelle que fait chanter la corde du vent –

Irène

tes bras tournent dans l'ombre – et ta tête –

clarté bleue – s'incline charmante attendrie

sur un gros nuage qui passe en effaçant la lune –

à l'étang – caressent souriantes – l'eau verte

les algues la mousse végétation souriante – tes mains

- couples d'oiseaux

blancs.

Le soir tu es un désir profond

qui luit comme une feuille de verre

brille feuille à feuille

brin d'herbe géant.

Tout s'écroule de moi.

Tu laisses un dessin sans apparences arabesques

serpente dans le noir – silence.

Demain à l'aube en fleur-de-glace

mon espoir qui tinte au réveil de la forêt

et – femme – tu seras la lune

suspendue à la dernière branche morte.

*

'Irène' parut dans le premier recueil de Marcel Lecomte, Démonstrations (Ça ira, Anvers, 1922).

Marcel LECOMTE, Poésies complètes. Édition établie et présentée par Philippe Dewolf. Postface de Colette Lambrichs. Avec deux dessins de René Magritte. Paris, Clepsydre / Éditions de la Différence, 2009, 253 p.

HFJ

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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 14:54

 

Neuhuys1922.jpg

Paul Neuhuys, Knokke, 1922

Mon urgent appel à l'aide de ce matin à propos de Marce Lecomte et de Paul van Ostaijen me remet en mémoire un passage des Mémoires à dada (Bruxelles, Le Cri, coll. Les Évadés de l'Oubli, 1996, p. 133-135) de Paul Neuhuys...

 

En 1913 exactement il y avait à Anvers, place Verte, une librairie adossée à la cathédrale : la librairie Ackermann. […] Ackermann était un Allemand, un beau et respectable vieillard à cheveux blancs et c'est lui qui me montra, avec une certaine ironie d'ailleurs, un livre qui venait de lui arriver, d'un assez grand format : Les Peintres cubistes de Guillaume Apollinaire […] C'est bien ce livre qui allait décider de la carrière de deux jeunes d'alors : Paul Van Ostayen, le poète et Floris Jespers, le peintre. Car ce qu'Apollinaire était alors pour Picasso, Van Ostayen devait le devenir pour Jespers.

Je ne les connaissais ni l'un ni l'autre à cette époque. Je ne devais les rencontrer que plus tard, en 1922-23. Jespers m'avait alors présenté son ami Van Ostayen à Knokke à l'heure des bains. Très cérémonieux, Van Ostayen avait l'air d'être en smoking dans son costume de bain et je me rappelle qu'au moment où nous nous serrions la main, une vague nous renversa tous les deux à la grande joie de Flor qui, de nous trois, savait certes le mieux nager. Je le recontrai encore par la suite, toujours chez Jespers.

VanOstaijen-in-Berlijn.jpg 

Paul van Ostaijen, Berlin, 1919

Il y a quelques années, je me suis amusé à imaginer un dialogue entre les deux Paul.


Paul van Ostaijen : Si donc voulant lire des poèmes — et évidemment vous les lirez à haute voix, puisqu’il s’agit de sons et de sonorités — vous vous êtes mis à en composer et si même cet exercice est, supposons-le, resté sans résultat positif, vous en emporterez cependant cette connaissance-ci que les poèmes les plus difficiles sont ceux que tout le monde pourrait faire. On réussit assez rarement une poésie comme celle d’Apollinaire qui

commence par : « Toc toc Il a fermé sa porte… » Il n’y a qu’une chose qui soit difficile en poésie : trouver et garder l’équilibre dans le facile.

Paul Neuhuys : La poésie n’est pour moi qu’une faculté d’émerveillement.

PvO — Émerveillement : je m’étonne de mon pouvoir de suivre, par mon utilisation du mot, les phénomènes dans leurs valeurs les plus imperceptibles à la seule intelligence.

PN — La poésie a toujours échappé à la sagacité des critiques comme l’étincelle vivificatrice échappe à l’investigation des cliniciens.

PvO — Par l’émerveillement devant le mot je sauve au cours de son extériorisation mon émerveillement devant le phénomène.

PN — La poésie n’est qu’une combinaison de mots qui se font valoir. La poésie ne sonne jamais faux, si l’on sait mettre l’accent où il faut.

PvO — Il y a deux tendances poétiques : la poésie subconsciemment inspirée et la poésie consciemment construite.

PN — Le « know how » de la poésie. Savoir comment ça se fabrique.

PvO — Le vrai poète est un monsieur qui écrit lui-même des poésies à sa mesure. Il joue à la fois au client et au tailleur, étant tailleur précisément parce qu’il est également client.

PN — Lorsqu’on me disait d’un poète qu’il avait pris conscience de la gravité de son art, je savais d’avance que je le trouverais un peu rasoir.

Dialogue fictif? Oui, certes, mais non point imaginaire : je cite fidèlement et littéralement les deux poètes...

Henri-Floris JESPERS

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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 07:13

 

MarcelLecomte.jpg

Marcel Lecomte, circa 1956. Photo: Georges Thiry

Appel à mes honorables correspondants...


Marcel Lecomte a collaboré à la revue Hermès (Bruxelles, 1933-1949), dirigée par René Baert et Marc. Eemans (et, dans les coulisses, Camille Goemans) – bientôt flanqués d'un comité de rédaction où figuraient e.a. Bernard Groethuysen, André Rolland de Renéville et Henri Michaux (rédacteur en chef). Dans la première série (juin 1933 – mars 1935) il publia un essai sur Hofmannsthal et une note critique sur Pierre Jean Jouve.

*

La première livraison de la seconde série de Hermès (janvier 1936) contient un article de sa main consacré au poète flamand Paul van Ostaijen (p. 103-105): "De l'émotion optique dans un poème de Paul van Ostayen".

Il s'agit de l'un des deux numéros de cette revue qui ne figurent pas dans ma collection.

Je pourrais le consulter en bibliothèque, mais cela exige un déplacement qui m'est, ces jours-ci, fort pénible.

Un scan ou une photopie de cet article de Marcel Lecomte me comblerait de joie...

Henri-Floris JESPERS

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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 07:45

 

GoffinPaerels.jpg

Portrait de Goffin par Willem Paerels, 1936

 

                        Marelle de la poésie

                                                            à Paul Neuhuys

 

Les grands enfants du bout des jeunesses du soir

Après avoir frôlé les herbes et les saules

Avaient cueilli des térébinthes de mouchoirs

Dans l'adieu déchirant d'amoureuses créoles

 

Puis ils avaient connu aux fanfares du Nord

L'épiscopal parfum des lilas fratricides

Et revenus du charme des confiteors

Essayaient de rimer en fleurs d'ophicléide

 

Puis vinrent les illuminations du vin

En étendards d'aurore au bout de la salive

Un catleya de feu d'artifice divin

Au labyrinthe des papilles gustatives

 

Enfin le coup d'archet du grand Paganini

En corolles de lèvre en chair de tubéreuse

Le coup d'archet définitif sur les corps nus

Par les deux rimes opulentes des muqueuses

 

Puis des éclats parfumés de beurre nantais

L'odeur d'ail d'une trattoria cisalpine

L'aube métisse d'un blues aux Lorientais

Et le lasso du jazz aux lèvres églantines

 

Finalement errant de lilas en lasso

Caressant des mouchoirs et des hélicoptères

Les grands enfants écoutaient des rêves d'échos

Dans des parfums de jazz à ne savoir qu'en faire

 

Puis ils voulurent suggérer les feux-follets

Dans une phrase et le jazz dans une harmonie

Les grands enfants couronnés de ciel pur allaient

Jouer à la marelle de la poésie

*

GoffinSources.jpg

Sources du Ciel, Paris, Editions Nizet, 1962, p. 21. Dessin de Félix Labisse. Je conserve pieusement l'exemplaire orné d'un envoi adressé à Emma Lambotte, qui m'en fit don peu avant sa mort... (HFJ)

GoffinLambotte

 

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8 juillet 2014 2 08 /07 /juillet /2014 09:38

 

Paul Neuhuys demanda un jour à Tristan Tzara, lorsque celui-ci était de passage à Anvers pour une conférence, si dada était le masque de l'érudition, ou l'érudition le masque de dada. Les avant-gardes historiques des années vingt ont toujours fait bon ménage avec

l'érudition. Tout compte fait, la chose est moins surprenante qu'elle n'y paraît : la révolte se nourrit de ce qu'elle refuse. Il faut aux boutefeux de quoi allumer leurs torches et entretenir le brasier. Il s'agit aussi de comprendre ce qu'on refuse. Rimbaud fit ses premières armes dans de laborieuses compositions latines ; Pound et Eliot engagèrent leur révolution du langage poétique en prenant conscience que “toutes les époques sont contemporaines”. L'université, il y a quelques décennies, excommunia l'érudition : les philologues furent sommés de réduire les textes à des grilles d'interprétation, qui se substituèrent aux textes. Les étudiants béats se nourrissaient d'analyses grandioses que leur proposaient des professeurs qui se prenaient pour les prophètes d'une nouvelle science. Il n'était pas bon de passer pour un érudit, soupçonné, à juste titre d'ailleurs, de s'attacher au détail, de vouloir établir des textes et des faits en se vouant à des tâches rigoureuses, mais modestes. Cette époque marquée par l'intransigeance et surtout par l'intolérance envers d'autres méthodes est heureusement révolue : le jargon de pédants souvent ignares a fait long feu. L'érudition a mieux résisté au temps et elle est aujourd'hui en pleine forme. Elle a d'ailleurs toujours constitué une poche de résistance aux outrances de la théorie parce que par sa nature même, elle est rebelle aux généralisations. Son savoir contient une leçon de modestie : elle se sait limitée, incomplète, parcellaire. Servante de l'œuvre et de l'écrivain, elle n'a pas l'intention de se substituer à eux. Elle a une propension certaine à la fantaisie, car elle aime l'imprévu et la surprise ; elle reste habituellement tolérante et, avide de s'informer, pratique naturellement l'écoute et l'ouverture à l'autre. Non dépourvue de coquetterie, elle pêche parfois par maniérisme, ce qui n'aurait certes pas déplu à Paul Neuhuys, et ne déplaît sans doute pas à Henri-Floris Jespers. Je relève encore ce que d'Alembert disait d'elle dans un copieux article de l'Encyclopédie dont j'extrais ce passage :

« Enfin, on aurait tort d'objecter que l'érudition rend l'esprit froid, pesant, insensible aux grâces de l'imagination. L'érudition prend le caractère des esprits qui la cultivent ; elle est hérissée dans ceux-ci, agréable dans ceux-là, brute & sans ordre dans les uns, pleine de vûes, de goût, de finesse, & de sagacité dans les autres : l'érudition ainsi que la Géométrie, laisse l'esprit dans l'état où elle le trouve ; ou pour parler plus exactement, elle ne fait d'effet sensible en mal, que sur des esprits que la nature y avoit déja préparés ; ceux que l'érudition appesantit, auroient éte pesans avec l'ignorance même ; ainsi la perte, à cet égard, n'est jamais grande ; on y gagne un savant, sans y perdre un écrivain agréable. Balzac appelloit l'érudition le bagage de l'antiquité ; j'aimerois mieux l'appeller le bagage de l'esprit, dans le même sens que le chancelier Bacon appelle les richesses : le bagage de la vertu : en effet l'érudition est à l'esprit, ce que le bagage est aux armées ; il est utile dans une armée bien commandée, & nuit aux opérations des généraux médiocres. »

La Fondation Ça ira n'a pas de généraux médiocres et l'érudition que nous y trouvons correspond vraiment à ce que d'Alembert appelait "le bagage de l'esprit". Les vingt et un numéros du Bulletin de la Fondation nous le montrent : certes, il s'agissait au départ de “stimuler et de diffuser des études et des recherches sur les foyers d'avant-garde des années vingt et particulièrement celles concernant Ça ira, son rôle et son influence, ainsi que ses activités éditoriales de 1920 à 1984" ; mais on s'aperçoit, chemin faisant, que l'entreprise, si elle est restée fidèle à son projet initial, a retrouvé presque spontanément l'esprit de fantaisie, la grâce primesautière et le goût de l'inattendu des avant-gardes qu'elle étudie. Les Bulletins de la Fondation sont de ceux qu'on ouvre avec curiosité, qu'on lit toujours avec intérêt, et qu'on referme en se disant qu'on va les conserver précieusement. Les couvertures changent de couleur, les frontispices attirent l'attention, et le contenu souvent étonne et surprend : que penser par exemple du n° 9 consacré aux fous littéraires, où on trouve à la suite d'un article sur Jean-Pierre Brisset, un exposé sur la logique du géomètre, un autre sur Francesco Colonna, et enfin une note sur les origines scandinaves de Max Elskamp ? C'est très exactement ce qu'on pourrait appeler "l'esprit Neuhuys", celui des Soirées d'Anvers, primesautier, imprévu, ironique, impertinent ; c'est cet esprit que l'on retrouve souvent dans les notes et chroniques de Henri-Floris Jespers, “à la fois touffues et légères” comme les caractérisait très justement Pierre Halen dans Textyles.

J'observe que la tendance, aujourd'hui, serait plutôt de mettre l'érudition en réseau et d'en revenir à l'étude des sources et des documents. Mais c'est surtout à l'intersection des spécialités qu'elle est précieuse et qu'elle permet souvent de faire avancer les choses. Le Bulletin de la Fondation Ça ira le montre : c'est en multipliant les perspectives, en décloisonnant les aires linguistiques et culturelles que la diversité des échanges et des interactions apparaît, qu'une richesse nous est restituée et qu'un objet d'étude se constitue vraiment.

Christian BERG

(Professeur émérite, Université d'Anvers)

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 08:50

LcomteMansarde

Marcel Lecomte chez lui ( photo : Georges Thiry)

Un passionnant entretien avec Philipe Dewolf sur Marcel Lecomte, hier après-midi, m'incite à publier ici le texte que Paul Neuhuys lui consacra dans le numéro d'hommage de mai 1967 de Fantasmagie, (bulletin trimestriel du CIAFMA, centre international de l'actualité fantastique et magique).

HFJ

 

LecomteFantasmagie.jpg


J'ai rencontré pour la première fois Marcel Lecomte du temps où il faisait son service militaire et où il était, je crois, caserné à Anvers, vers les années 20... J'habitais alors la rue du Moulin, ainsi dénommée parce que c'est une rue qui tourne, comme la fortune.

Crâne tondu, en uniforme kaki, Marcel Lecomte venait me lire son poème « Irène », écrit dans les serres chaudes du désenchantement. Ce qui le caractérisait déjà à cette époque, c'était une certaine coquetterie : la coquetterie de la lenteur.

Dans ses « Applications » comme dans ses « Démonstrations », Marcel Lecomte vit dans l'hyperspace cryptique du rêve, ce tâtonnement hors du temps. Sa poésie bien élaborée entre peinture et philosophie, ce sont des rêves formulés à voix haute. Nul comme lui ne connaît l'art de décomposer les gestes et je crois que Michaux lui doit sa « Ralentie ».

« Il m'apparut, dit-il, que la création de mythes pouvait mieux m'aider à vivre que la perception du réel imédiat. » Et c'est à partir du « Règne de la Lenteur » que la métaphore devient symbole, se hausse jusqu'au mythe et du mythe jusqu'aux archétypes des dieux grecs:

De quels traits se formeraient les Dieux, s'ils n'étaient marqués de signatures astrales, de celles des plantes et des réseaux ls plus délicats et complexes de la pierre ? De quels traits se formeraient-ils s'ils n'étaient l'alphabet des métamorphoses ?

De loin en loin, à travers bientôt un demi-siècle, Marcel Lecomte, lorsqu'il était de passage à Anvers, venait me relancer. Il me téléphonait : Mon cher, je suis à la Taverne de la Paix ou quelque chose d'approchant. J'y courais, car que ne gagne-t-on en si transcendante compagnie ? Il me parlait alors de ses voyages et de ses lectures : Il avait été en Thuringe sur les traces de Hölderlin ; en Provence, à la découverte des Albigeois. Il me parlait soit de Paracelse, soit de Corneille Agrippa : Tu sais, concluait-il, que le monde invisible existe, mais il ne s'occupe pas de nous.

Aujourd'hui, spectateur effacé, il a quitté cette terre de chair.

Paul Neuhuys

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31 décembre 2013 2 31 /12 /décembre /2013 13:00

 

Mollement entr'ouverte au fond du val Grenade

meurt d'un excès de fébrile féminité

Y chante l'eau tranquille et la Sierra Nevade

sur le dernier roi more exalte un front nacré.

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