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27 janvier 2008 7 27 /01 /janvier /2008 22:09
  • Piet de Groof, Le général situationniste. Entretiens avec Gérard Berréby et Danielle Orhan, Paris, Éditions Allia, 2007, 298 p., 15 €.

 

Gérard Berréby a été impliqué dans sa jeunesse dans les mouvances anarchisantes et situationnistes. Il a établi l’édition des Documents relatifs à la fondation de l’Internationale situationniste 1948-1957 (Allia, 1985); réédité Potlach, le bulletin de l’Internationale lettriste dans lesquels se mettent en place les thèmes et le ton de la future Internationale situationniste (Allia, 1996), et publié Le Consul, entretiens avec Ralph Rumney, membre fondateur (et unique) du Comité psychogéographique de Londres (Allia, 1999). C’est  par ses contributions à l’histoire de l’Internationale situationniste, et plus spécialement par le biais de son attention soutenue pour les peintres Asger Jorn et Maurice Wyckaert que Berréby découvre un énigmatique Walter Korun.

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En avril 1958 se tint à Bruxelles le congrès international de l’A.I.C.A. (Association Internationale des Critiques d’Art). À cette occasion, l’Internationale situationniste diffuse largement un tract musclé dont l’anathème final proclame son avènement.

Disparaissez, critiques d’art, imbéciles partiels, incohérents et divisés ! C’est en vain que vous montrez le spectacle d’une fausse rencontre. Vous n’avez rien en commun qu’un rôle à tenir ; vous avez à faire l’étalage, dans ce marché, d’un des aspects du commerce occidental : votre bavardage confus et vide sur une culture décomposée. Vous êtes dépréciés par l’Histoire. Même vos audaces appartiennent à un passé dont plus rien ne sortira.

Dispersez-vous, morceaux de critiques d’art, critiques de fragments d’arts. C’est maintenant dans l’Internationale situationniste que s’organise l’activité artistique unitaire de l’avenir. Vous n’avez plus rien à dire.

L’Internationale situationniste ne vous laissera aucune place. Nous vous réduirons à la famine.

L’adresse aux critiques d’art est signée – au nom des sections algérienne, allemande, belge, française, italienne et scandinave de l’I.S. – par Khatib, Platschek, Korun, Debord, Pinot-Gallizio et Jorn. Il s’agissait de provoquer un scandale et d’attirer l’attention des médias. Mais il n’en fut rien. Quelques jours plus, Guy Debord confiera dans une lettre :

les critiques d’art ont organisé une conspiration du silence de la presse. Certains critiques ramassaient nos tracts dans la rue, par terre, pour que le public n’en ait pas connaissance !
Korun est poursuivi en justice, par suite d’une plainte de l’A.I.C.A., ou du moins de ses responsables belges.

Sous le pseudonyme Korun se cachait Piet de Groof (°1931), polytechnicien et capitaine de la Force aérienne. Walter Korun, poète et prosateur, n’a pas laissé de traces indélébiles dans les lettres néerlandaises, mais sa revue Taptoe (août 1953 - mars 1955), s’attaquant avec une irrévérence salvatrice à l’ « establishment » littéraire,  fut comme un avant-goût de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution ronéotypée » du début des années soixante, illustrée par des revues stencilées et agrafées telles Bok (juin 1963 – novembre 1964) et Mep (mai 1965 – octobre 1968).

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En juillet 1957, des représentants de l’avant-garde issus du Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste, de l’Internationale Lettriste et du Comité Psychogéographique de Londres, participèrent à une conférence d’unification qui aboutit, le 28 juillet 1957, à la fondation de l’Internationale situationniste. Cette conférence se tint dans l’arrière-boutique d’un bar à Cosio d’Arroscia en Ligurie, village qui comptait à l’époque quelques 600 habitants (aujourd’hui, il n’en compte plus 300) et dont le vin, situationnistes obligent, est bien connu pour sa haute teneur en alcool. [1]

Ce sera Asger Jorn qui présentera Korun à Guy Debord, qui organisera à distance l’intervention au congrès de l’AICA, une initiative de Korun qu’il réalisera avec la complicité de Rob et Maurice Wyckaert, de son amie Wilma et de son frère Wilfred. Quelques mois après le scandale avorté de cette « bataille de Bruxelles », Korun est convoqué à une réunion de l’I.S. chez Maurice Wyckaert. Il s’attendait à être félicité. On ne le laisse pas entrer. Alors qu’il est sur le pas de la porte, Wijckaert vient lui annoncer qu’il est relevé de ses fonctions « parce qu’ils ne veulent pas d’un militaire ». Wijckaert sera exclu à son tour en 1961.

Il y a certes des non-dits dans ce tomber de rideau, et aussi bien Gérard Berréby que Piet de Groof lui-même n’hésitent pas à suggérer prudemment des pistes à suivre, qui, aussi divergentes qu’elles soient, jettent toutes une lumière révélatrice sur la psychologie de Debord. Laissons au lecteur le plaisir de les découvrir.

Tout cela marquera profondément Piet de Groof, qui n’a plus jamais revu Debord, ni d’ailleurs Jorn, qu’il considère toujours comme son père spirituel. Promu général-major aviateur de la Force aérienne en 1982, il sera le premier secrétaire du Vlaamse Club de Bruxelles et publie jusqu’à aujourd’hui de nombreux articles de critique d’art qui méritent d’être réunis en volume. À ma connaissance, il n’usera de son ancien pseudonyme qu’à la seule occasion d’une monographie sur le peintre Fred Bervoets, parue en 1972..

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Dans les entretiens avec Piet de Groof de Berréby, assisté de Danielle Orhan, il est bien sûr longuement question du centre artistique Taptoe, lancé par Clara et Gentil Haesaert, sis dans une maison d’angle aujourd’hui classée au 24/25 de la Vieille Halle aux Blés à Bruxelles, où Asger Jorn et Walasse Ting auront leur première exposition personnelle en Belgique. Camille Hannoset y consacrera une belle monographie, violemment contestée par Serge Vandercam.

Nous croiserons aus détours de ces conversations à bâtons-rompus les poètes flamands Gust Gils, Hugues C. Pernath et Paul Snoek ; pratiquement tous les plasticiens qui illustrèrent l’avant-garde internationale des années cinquante ; mais également Geert Van Bruaene, rescapé de l’avant-garde historique, le galeriste anversois John Trouillard, le marchand munichois Otto Van de Loo et cette Madame Rona dont la galerie bruxelloise portait bien son nom ; les collectionneurs Philippe d’Arschot, Bertie Urvater, Philippe Dotremont et, bien sûr Albert Niels – et même, au détour d’une conversation sur James Ensor, cette Emma Lambotte qu’il faudra bien sauver de l’oubli. Mais le héros du livre, c’est bien Jorn, meneur d’hommes et homme de pensée, un puissant catalyseur, dont la présence extraordinaire ne cesse de rayonner, aussi bien dans les souvenirs émus de Piet de Groof que dans les commentaires discrets et déliés de Berréby.

Signalons à l’attention des « thésistes » (appellation chère à Marcel Mariën) que Pierre Alechinsky a confié à Berréby les lettres que Korun lui a envoyées in tempore non suspecto. Hier encore inédites, elles remettent les choses au point et éclairent les conflits ouverts ou latents avec Édouard Jaguer à propos du centre Taptoe. Ce ne sont d’ailleurs pas les seules missives (ou déclarations) publiées dans ce Général situationniste qui jettent une lumière assez crue sur les relations souvent jalouses et les rivalités parfois impitoyables entre artistes ombrageux et surtout anxieux de marquer leur territoire.

Enfin, il faut souligner la manière créatrice et le soin extrême avec lequel a été conçu, construit et illustré ce livre dont on ne saurait assez recommander la lecture.

Henri-Floris JESPERS



[1] Participèrent à la conférence : Michèle Bernstein, Guy Debord, Asger Jorn, Walter Olmo, Giuseppe Pinot-Gallizio, Ralph Rumney, Piero Simondo et Elena Verrone. 

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Published by ça ira!
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Alenor 31/07/2009 15:33

Piet de Groof, général situationniste ?

Dans le livre d’entretiens de Piet de Groof avec Gérard Berréby et Danielle Orhan, Le Général situationniste (éditions Allia, 2007), les raisons qui ont poussé en 1958 l’Internationale situationniste à « relever de ses fonctions » Walter Korun (i.e. le pilote militaire Piet de Groof) ne semblent toujours pas avoir été comprises, et une fois encore il se vérifie que, pour toute chose faite, tranchée, le « public averti » a trop souvent tendance à ne plus guère envisager, ou seulement imaginer, ce qui risquait aussi d’être.

L’alternative posée par Guy Debord à Walter Korun – choisir entre son appartenance à l’armée ou à l’avant-garde révolutionnaire – n’a pas découlé d’une décision arbitraire ou factice, consécutive à une découverte, un démérite ou une manipulation, mais a procédé de la nouvelle situation créée par le scandale de Bruxelles et ses suites possibles.

Après son action contre les critiques internationaux au cours de laquelle le numéro de sa voiture avait été relevé par des gendarmes, Piet de Groof avait été convoqué et interrogé par la hiérarchie militaire : il fallait donc s’attendre à ce que sa double identité soit tôt ou tard percée à jour ; et ne pas prendre le risque de le voir acculé à reconnaître sa participation au scandale et subir ensuite la pression des autorités militaires, qui pouvaient le conserver dans l’armée à la condition expresse qu’il les renseigne à l’avenir sur les activités situationnistes.

Walter Korun ne pouvant sérieusement envisager de quitter l’armée, sa réponse prévisible à l’alternative posée l’a de fait libéré de toute pression ultérieure au cours de l’enquête qui le visait… et ainsi Piet de Groof a-t-il pu poursuivre la carrière dont il rêvait.

CQFD