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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 06:52

 

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Paul Neuhuys (1887-1984) se déclarait fasciné par « la précision verbale » de la fable, de tous les genres littéraires, le plus ancien. À l'époque de l'élaboration et de l'incubation de son recueil Fables  (1939), il publiera le 13 mars 1938 dans le quotidien libéral anversois Le Matin une chronique consacrée à cette « poésie qui se porte bien ».

Neuhuys y souligne les origines orientales (indiennes, persanes, arméniennes) de la fable. Et si sa noblesse remonte dans la nuit des temps, elle est aussi le plus humble des genres littéraires : « Ésope, esclave phrygien, laid et difforme, se servait de la fable pour traduire à demi-mot des sentiments qu'il n'osait manifester plus ouvertement ».

Lorsque le christianisme fut venu substituer à l'antique fatalité l'idée de Providence, la vérité biblique s'exprimera en « paraboles d'une ravissante simplicité ».

Au moyen âge se dessinera un vigoureux retour de ce que Neuhuys appelle « la fable idéale » à la « fable réaliste » :

Le côté égoïste et sensuel de l'homme reprend ses droits par la verdeur des fabliaux – genre intermédiaire entre le conte et l'apologue – et surtout par le Roman du Renart où se déploie toute la hardiesse du réalisme flamand […], un des monuments les plus considérables de la littérature médiévale.

Se référant à Luther, traducteur des fictions ésopiques, à Jacob Cats (« dont certains vers passés en proverbes possèdent une inaltérable saveur populaire ») à Ivan Krylov, à Dodlay et à Yriarte, Neuhuys souligne que « chaque pays a son fabuliste appliqué à recueillir le vaste trésor des humbles pour faire échec à la parade des grands ». Et de conclure sa chronique par une définition personnelle de la morale d'une fable : « le sens caché qui se dégage de l'invraisemblable ».

Ceci dit, il estime que ce fut Jean de La Fontaine qui, après s'être essayé à tous les genres et puisant dans cette profusion intarissable de matériaux, porta la fable « à un degré de perfection transcendant ». Il précisera sa pensée dans Mémoires à dada (1996) :

« C’est par la fréquence de ses échecs au théâtre que La Fontaine est arrivé à faire de ses fables une comédie aux cent actes divers. Un théâtre d’une exquise précision verbale comme La Cigale et la fourmi. Jamais deux fois la même c’est ce qui fait le piquant de l’aventure. »

*

Le recueil Fables  parut au début de 1939, tiré à cent exemplaires (après douze exemplaires sur grand papier), sous couverture originale du peintre Yetta Nyssens (1905-?). En exergue, un quatrain révélateur :

Pour tous les peuples de la terre

la fable est pleine de saveur :

C'est l'art de dire à la légère

ce qui nous pèse sur le cœur.

Quelques apologues reflètent en effet fidèlement l'état d'esprit du poète dans une époque bousculée par les événements. Par contre, d'autres poèmes (par exemple 'Le Colleur d'affiches', 'Les deux Messieurs' et 'Le soldat de Trébizonde') peuvent être lus comme des déclarations de principe : à l'écart des idéologies illusoires et malgré les fracas du siècle, il importe de cultiver le propre de l'art et de vivre en paix.

Mais tout comme La Fontaine, Neuhuys souhaite faire de ses fables « une comédie aux cents actes divers ».

Je dois donc me limiter. Voici une moralité engagée :

 

Le perroquet et le corbeau

 

Un perroquet et un corbeau

vivaient dans le même cage :

- Voyez-moi cet original !

Disait le corbeau,

Ah ! quel compagnonnage fatal

pour moi qui n'aime que le beau.

 

Le perroquet, de son côté,

en un langage coloré,

critiquait du corbeau l'uniforme ramage :

Regardez-moi cet oiseau-là

qui prétend parler Vaugelas

et n'aime que le noir !

D'où sort-il,

ce snob invraisemblable

qui, du matin au soir,

m'empoisonne de son persil ?

 

Ne réunissons pas des gens trop différents :

Différence engendre haine,

ainsi que le prouvent sans peine

quelques Messieurs du Parlement.

*

Je reviendrai demain sur l'accueil réservé à ce recueil.

Henri-Floris JESPERS

 

Paul NEUHUYS, Fables, Anvers, Ça ira, 1939, 41 p. Couverture originale de Yetta Nyssens.

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Published by ça ira! - dans littérature
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