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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 03:33

 

OutersClaus.jpg

Il existe des livres chargés d’émotion. De courte mémoire en est un. L’écrivain francophone Jean-Luc Outers a écrit un texte d’hommage à l'écrivain flamand Hugo Claus, revenant en particulier sur sa fin et la maladie d’Alzheimer qui avait frappé ce si grand amoureux des mots, de la mémoire et de la vie.

OutersClaus2.jpg

L'infatigable Jean Marchetti, animateur du Salon d'art et des éditions La Pierre d'Alun, publie l'hommage de Jean-Luc Outers, illustré par des dessins à l’encre qu'Hugo Claus avait réalisés à la fin de sa vie, avec souvent un homme tenant sa propre tête sous son bras.

En tête de ce document, une belle citation de Pascal Quignard : "Mais quel est l’homme qui n’a pas la défaillance pour destin et le silence comme dernier langage ?"

Jean-Luc OUTERS & Hugo CLAUS, De courte mémoire / Wat het geheugen ophoudt, Bruxelles, La Pierre d'Alun, 2011, 75 p., 32 €. Traduction néerlandaise : Hilde Keteleer

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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 07:57

 

Cette lutte posthume

de la plante et de la pierre

 

tous ces tombeaux pris d’assaut

par les ronces et les prêles

dans la brume et dans la bruine

 

c’est la plante qui dit à la pierre

Ne reste pas plantée là!

 

Paul NEUHUYS, L'agenda d'Agénor, Ça Ira !, Anvers, 1984, p. 16.

 

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 04:54

 

DTguyvaes.jpg

Comme si le monde était fait de romans.

Comme si les usines étaient brûlées.

Comme une anthologie.

Comme si le feu était à craindre.

Comme si on effleurait un livre ancien,

une gravure.

Comme si la grammaire était un code.

Comme si les meubles étaient courbes, moins hostiles,

taciturnes, tendres.

Comme des commodes baroques.

Comme si chaque mot était un geste.

Comme si c'était stendhal, qui parlait.

Comme s'il n'y avait que des voyelles.

Comme si les travailleurs parlaient en rimes riches.

Comme s'il y avait encore des phrases, des césures,

des grâces, des anges.

Comme si le verbe était un orphelin sans son adverbe.

Comme si le temps n'était qu'une rivière.

Comme s'il n'y avait que des semaines saintes.

Comme si la ville n'était qu'un grand magasin.

Comme si la rue n'était qu'un étalage, une vitrine.

Comme s'il n'y avait que des danseuses, des nageurs.

Comme s'il vivait dans un parc, une piscine.

Comme si chaque après-midi était doré et jaune

et chaque soirée argentée et simple.

Comme si on s'efforçait à parler.

Comme si on s'habillait de métaphores.

Comme un miroir qui se brise.

Comme une autorité qui passe en cueillant

une rose maigre des mains d'un enfant.

Comme si les visages n'étaient qu'une longue période

latine à construire.

Comme si les siècles n'étaient qu'un musée,

une encyclopédie, un dictionnaire, étymologique déjà.

Comme si l'alphabet était une richesse.

Comme s'il n'y avait que les oiseaux.

Comme si seul un insecte le taquinait.

Comme si on se mettait à écrire des lettres, des sonnets.

Comme si l'eau seule était éloquente.

Comme autant de signatures s'envolant de ses mains ailées.

Comme si chaque femme était une maison à bras ouverts, une harpe,

une église en ruines, devant laquelle il s'agenouille,

seul.

Comme si seules les femmes faisaient du théâtre.

Comme si les hommes n'étaient que des jouets d'enfants,

des accessoires.

Comme si à chaque fenêtre se dressaient des partitions.

Comme s'il n'était qu'un musicien.

Comme si tout le monde se désarmait.

Comme une plage.

Comme une plaine.

Comme, par ennui, on fredonne.

Comme si les animaux n'existaient pas.

Jamais, il m'a dit, je n'écrirai

mes mémoires.

 

 

De Tafelronde, XVième année, été 1970, pp. 29-30.

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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 20:13

 

artaud05.jpg

En chute du rideau de ses notes sur Maurice Maeterlinck (voir le blogue du 15 février), Paul Neuhuys cite Antonin Artaud,

un Artaud taraudé par les tarots

totem tabou tam-tam.

*

Cela me remet en mémoire une bouleversante tirade d'Antonin Artaud lors d'une mémorable entrevue radiophonique.

Je ne résiste pas à la tentation de vous la communiquer...

HFJ


Les asiles d'aliénés sont des réceptacles de magie noire, conscients et prémédités. Et ce n'est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leur thérapeutique qu'ils raffinent, c'est qu'ils en font. S'il n'y avait pas de médecins, il n'y aurait pas de malades, car c'est par les médecins, et non par les malades, que la société a commencé. Ceux qui vivent, vivent des morts, et il faut aussi que la mort vive... Il n'y a rien comme un asile d'aliénés pour couver doucement la mort, et tenir en couveuse les morts. Cela a commencé 4000 ans avant J.C., cette technique thérapeutique de la mort longue. Et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie, passe ces morts à l'électrochoc ou à l'insulinothérapie, afin de bien, chaque jour, vider ces haras d'hommes de leur moi, et de les présenter, ainsi vides, ainsi fantastiquement disponibles et vides, aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques de l'état appelé «bardo». Livraison du barda de vivre aux exigences du non-moi. Le Bardo est l'astre de mort par lequel le moi tombe en flasque, et il y a, dans l'électrochoc, un état flasque, par lequel passe tout traumatisé. Ce qui lui donne non plus à cet instant de connaître, mais affreusement et désespérément méconnaître ce qu'il fut quand il était soi. J'y suis passé et ne l'oublierai pas.

Antonin Artaud

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 11:00

maeterlinck2.jpg

Maurice Maeterlinck appartenait à la vieille bourgeoisie gantoise imbue d’une certaine forme de rhétorique, celle des ducs à l’époque du grand Georges lorsqu’il écrivait son Rythme pour le trépas du bon duc de Bourgogne, cette belle phrase à période qui s’est perpétuée de Bossuet à Romain Rolland — deux Bourguignons — et qui fera dire à Cendrars dans sa Prose du Transsibérien : « Le broun roun roun des roues me rappelle la phrase lourde de Maeterlinck. » Tout est lourd dans Maeterlinck, de cette pesanteur caractéristique : l’air y est lourd comme dans la ville au lourd donjon, la ville de l’Agneau mystique, œuvre de lourde érudition commandée par des théologiens.

Mais comment donc est née la poésie de Maeterlinck ? Un enfant pris de peur se réfugie dans les Serres chaudes et se plaira dans cette prison fiévreuse, symbole de notre mystérieuse condition. Maeterlinck ? Un taiseux. Ce que nous aimions en lui ? L’horticulteur, l’apiculteur, le mythiculteur.

Un témoignage intéressant est celui du peintre Jean-Jacques Gailliard qui fit visite à Maeterlinck du temps qu’il habitait l’abbaye de Saint-Wandrille en Normandie. Le peintre, tout jeune, s’attendait à découvrir un profil préraphaélite, et voici qu’il se trouvait devant une sorte de paysan en sabots, un personnage monolithique de Permeke comme on en rencontre entre Koelkapelle et Lapscheure, qui ne s’intéressait qu’à ses abeilles et à ses fleurs et qui, lorsqu’on abordait la question peinture ou musique, vous rembarrait d’un catégorique : « Ça m’emmerde… »

À vrai dire le Flamand n’a pas une tête philosophique, mais plutôt mystique. Aussi Maeterlinck deviendra-t-il le vulgarisateur des grands mystiques : Plotin, Ruysbroeck, Bœhm, Novalis, Swedenborg. Ce sont là les plus belles fleurs qui aient poussé dans les Serres chaudes du mysticisme.

Et ce sera bien la poésie des Serres chaudes, répandue sur son théâtre comme sur ses œuvres philosophiques, qui finalement fera l’insolite fortune matérielle de Maeterlinck.

La vérité scientifique importe moins que la vérité esthétique. Sagesse de ne jamais répondre à une interrogation que par une interrogation nouvelle. Poser le problème est plus intéressant que le résoudre. Concilier avec sérénité les brumes du nord et la limpidité méditerranéenne. Il aborde en précurseur les problèmes qui préoccupent le plus la pensée actuelle. Écoutons-le parler de notre destinée :

Notre homme visitera les planètes, s’allégera du poids de l’univers. Sachons que la féerie des mathématiques considère des rapports que ne considère aucune réalité dans le monde visible et que la quatrième dimension intervient sous le nom d’idéal dans notre subconscient. Géométrie et géologie nous permettent de palper certains points importants du grand mystère du monde… Mais où se trouve le temps réel ? Où se trouve la vraie vie ? Nous sommes peut-être au bord d’éblouissantes découvertes et il est fort possible que ce moment soit moins éloigné qu’on ne le croit…

L’univers s’imagine plus qu’il ne se raisonne

Saurons-nous si nous sommes son faîte ou sa couronne ?

 

Et sur la primauté de l’imagination, Maeterlinck écrit : « Il importe qu’elle se dise de plus en plus sérieusement que le monde commence à des milliards de lieues plus loin que les songes les plus ambitieux et les plus téméraires. »

Ce qui sauve toute l’œuvre de Maeterlinck, et malgré qu’il en ait, c’est que la poésie des Serres chaudes y demeure éparse et s’y prolonge. Il demeure le spéléologue de ces gouffres vierges qu’il appelle « beauté intérieure », « vie profonde », « bonté invisible »… Ah ! si Maeterlinck n’avait écrit que les Serres chaudes, il en serait demeuré comme un objet verbal, un aérolithe tombé d’une planète inconnue, l’œuvre qu’il désavouera par pudeur, la pudeur de l’enfant éperdu ! Il y a là une poésie où, bien avant le poème-conversation d’Apollinaire, rien n’est à sa place, où tout pourrait être autre : une folle devant ses juges, un navire de guerre sur le canal, des malades sur de la neige.

Aujourd’hui l’on s’acharne à vouloir briser le charme de Maeterlinck. L’œuvre n’est sans doute pas assez scientifique ? C’est une œuvre qui ne porte aucune date. Antonin Artaud ne s’y trompait pas qui écrivit une préface aux Douze Chansons : « Tout en étant presque aussi adorables que celles d’Elskamp, elles creusent à fond la spirale de l’intériorité et sont comme une suggestion d’absolu. »

Paul NEUHUYS

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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 16:53

AnthologieFrickx.jpg L'étude de Robert Frickx et Michel Joiret sur La poésie française de Belgique de 1880 à nos jours (1977) fut très mal accueillie par les néo-surréalistes belges regroupés autour de Tom Gutt, qui se répandirent en invectives contre les deux (f)auteurs.

À relire le chapitre 'Autour du surréalisme' (pp. 115-143), il est bien évident que Frickx et Joiret, malgré quelques formulations maladroites ou sujettes à caution, ne méritaient certes pas cette déculottée !

Les auteurs soulignent que Dada et le surréalisme « ne se portent pas ombrage et qu'ils ont pu se superposer sans qu'il soit permis de les inféoder l'un à l'autre. »

Si l'on veut cerner le mouvement Dada, il convient de ne pas rester indifférent à la démarche poétique de Paul Neuhuys qui le définit avec humour dans son ouvrage Poètes d'aujourd'hui (1): « Dada ainsi qu'il m'est arrivé de le dire plaisamment consiste à coucher par écrit les choses qui ne tiennent pas debout. (2) Dada instaure une puissance logique négative. Il invertit radicalement la direction de l'intelligence. Dada n'a rien de commun avec tout ce que vous en pensez, car Dada ne se pense pas. »

Entre les mains de Paul Neuhuys, cependant, la poésie semble moins être un instrument de scandale ou de subversion qu'un moyen d'exprimer ironiquement sa nostalgie. […] Ce poète sensible, simple (jamais simpliste) et intelligent a contribué à renouveler en Belgique le langage poétique. Il fut parmi les premiers à utiliser le vocabulaire de la matière, un peu à la manière de Cendrars ou de Thiry. On retrouve dans sa poésie les discordances géniales de Michaux et un arsenal de néologismes baroques, grinçants, quelquefois agressifs. Il use du calembour et parle de l'amour avec une tendresse qui résiste aux pièges du sérieux […]. Le vers est généralement rehaussé de couleurs franches et vives, écartelé quand il le faut et le plus souvent au service d'une imagination débridée.

PNDraisienne.jpg

[…] Auteur, entre autres, de La draisienne de l'incroyable (1959), Neuhuys possède l'art des antithèses et le goût de l'insolite. […] Sa poésie est animée par un réel besoin de connaître, et l'homme en est le centre. Le ton, très souvent ironique, voire acide, devient plus grave quand se pose fugitivement le problème de notre existence. [...] En définitive, si Dada n'a connu qu'une vie éphémère, il fut en Belgique le moyen terme entre la poésie lyrique traditionnelle et les audaces du surréalisme. La révolution pacifique n'aura pas été vaine ni même improductive, si l'on s'en réfère aux arabesques verbales de Paul Neuhuys (pp. 116-118).

frickx120.jpgRobert Frickx (1927-1998) devint docteur grâce à une thèse consacrée à René Ghil. Du Symbolisme à la poésie cosmique (1962). Dès 1969, il est chargé de cours à la Vrije Universiteit Brussel. En 1971, il y obtient une charge complète et y enseigne la littérature française des XIXe et XXe siècles. Outre des cours de vacances à l'Université libre de Bruxelles, il conservera ces fonctions jusqu'au temps de sa retraite. Il signa ses poèmes, romans et nouvelles et récits sous le pseudonyme de Robert Montal, réservant son patronyme à la signature de ses essais.

Après avoir lu mon second recueil de poèmes (Comme une aile qui se brise..., 1967), il m'adressa un exemplaire de Patience de l'été (1965), rehaussé d'un envoi élogieux que la modestie m'empêche de citer ici.

Je n'ai jamais rencontré Robert Montal, mais pour des raisons sans doute intimes et qui m'échappent aujourd'hui, deux quatrains de ce recueil sont restés gravés dans ma mémoire, surtout le second :

 

C'était aux bouches de l'Escaut

Dans une vieille cité vide

Qui épinglait le ciel humide

Aux mâts pourris de ses bateaux.

 

Il me disait : Ne pleure pas,

Demain la mer aura notre âge,

Nous livrerons à notre rage

Tous les pays que tu voudras.

 

Henri-Floris JESPERS

 

Robert FRICKX & Michel JOIRET, La poésie française de Belgique de 1880 à nos jours, Paris / Bruxelles, Fernand Nathan / Labor, 1977, 268 p.

 

(1) Paul NEUHUYS, Poètes d'aujourd'hui. L'orientation actuelle de la conscience lyrique, Anvers, Ça ira, 1922, p. 68.

(2) Dans sa chronique du quotidien De Standaard du 1er février 1936, consacrée au recueil French en andere Cancan (1935) de Gaston Burssens (1896-1965), Marnix Gijsen (1899-1984), critique littéraire redouté à l'époque, citera péjorativement Paul Neuhuys : La tâche du poète consiste à coucher par écrit des choses qui ne tiennent pas debout ».

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28 décembre 2011 3 28 /12 /décembre /2011 03:32

 

Juvelinia.jpg

Ce fut en 1931 que germa chez Paul Neuhuys l'idée de relever l'enseigne des éditions Ça ira, mises en sommeil en 1923. Parmi les trois premiers volumes de cette seconde série, signalons ici Juvenilia,une modeste « Anthologie de l’Enfant » composée par Neuhuys, qui avait la main heureuse. Parmi les ving quatre auteurs de Belgique, nous y retrouvons entre autres des poèmes de Michel de Ghelderode, d'Éric de Haulleville, de Marie Gevers, de Franz Hellens, de Georges Linze, de Jean Milo, de Geo Norge, d' Odilon-Jean Périer, de Paul Vanderborght, de Paul Gustave van Hecke, et des proses de Horace van Offel, d'Emma Lambotte (qui n'avait pas encore écrit May et le monstre du Loch-Ness, superbe conte fantastique où elle confronte sa fille adoptive May avec James Ensor) et de Henri Vandeputte (un extrait de cet étonnant Dictionnaire ajoutez un adjectif en ique).

Neuhuys y reprend un poème dédié à Marie Gevers, paru dans Le Marchand de Sable (Bruxelles, Renaissance du Livre, 1931) :

 

C'est joli le soleil dans un arbre en avril ;

les chemins sont jonchés de chatons ingénus,

la colombe se rit de l'amoureux péril...

Il pleut, bergère, il pleut mille pétales nus.

Enfants, joyeux enfants, sans vous la vie est fade

comme un vers d'Azizi-Kara-Chilibizade.

Mais où donc, Arcadie, où donc est ton empire

dont le climat n'incline à nulle gravité ?

L'enfant qui dans les yeux de sa maman se mire

se revoit plus petit qu'il n'a jamais été.

L'étang rit au soleil. Vois, le cygne et le paon

devisent entre eux de la pluie et du beau temps.

Éole, dis, pourquoi as-tu soufflé, Éole,

l'étoile qui pendait au plafond du jardin ?

Courez, petits pieds nus, loin du maître d'école :

Si tu manges ta soupe, il fera beau demain...

*

Dans l'anthologie d'Anatole Bisque (voir les blogues précédents), le thème de l'enfance – antidote à une civilisation fatiguée – est largement sous-jacent.

Anatole Bisk, métamorphosé en Alain Bosquet, ne fut pas seulement un critique sagace, mais également un poète pénétrant. Je ne puis m'empêcher de citer ici 'Les enfants' (Sonnets pour une fin de siècle, Gallimard, 1980).

 

Les enfants

Tous les enfants, vous le savez, sont des navires
qu'un proverbe pareil aux brises les plus douces
conduit, syllabe après syllabe, au continent
où les pingouins dorés murmurent des poèmes.

Tous les enfants, vous le savez, sont des bouleaux
qui dans la nuit, en demandant pardon, écartent
leurs branches, leur écorce, et vont, jusqu'au vertige,
danser sur la grand-place, au milieu des poulains.

Tous les enfants, vous le savez, sont des comètes
venues nous rendre hommage au nom d'un autre azur,
d'une autre vérité, d'une autre fable ; et nous,

adultes par défaut, saurons-nous les convaincre
de s'attarder ici le temps d'un bref bonheur,
avant de repartir chez les étoiles folles ?

*

En attendant, en somnambule, je persiste dans la (re)lecture de ces florilèges qui nous remettent en mémoire ce que nous avions semblé oublier...

Henri-Floris JESPERS

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25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 06:01

 

MSBisque.jpg

Dans son Anthologie de Poèmes Inédits de Belgique  (1940), Anatole Bisque (qui ne deviendra Alain Bosquet qu'à New York en 1941) compte Paul Neuhuys parmi les leaders d'une génération excessivement féconde :

Sa poésie a gardé la même juvénilité depuis près de vingt ans, et c'est à peine si elle trahit parfois quelques mélancolie ou un peu d'abattement. De plus, Neuhuys a su se renouveler dans une poésie mineure qui semble très étroite. Acrobate d'abord et dadaïste, il est devenu de plus en plus simple et nous ne lui ferons pas le reproche d'écrire aujourd'hui des proses poétiques, plutôt que des poèmes.

*

Paul Neuhuys avait confié deux inédits au jeune Anatole Bisque : 'Enfantine' (repris sous le titre 'Enfance' dans le recueil Inutilités, illustré par Léon Spilliaert,1941) et 'Confessions', poème autobiographique combien révélateur qu'il ne publiera pas en volume et que nous reproduisons donc ici.

 

Confessions

 

Je suis né entre l'Affaire Dreyfus et la Guerre des Boers

lorsque le monde, derrière le mur de dentelles du French Cancan

se préparait au bouleversement du vingtième siècle.

Comme j'étais né vers minuit

mon père ni le docteur

ne purent fixer le jour exact de ma naissance.

 

Mon enfance s'écoula au bord d'un lac suisse

Frühstuck in den Garten

et tandis que les roseaux du lac brillaient au soleil

je lisais les Confessions de Jean-Jacques.

 

À seize ans j'abordai la vie avec une appréhension épouvantée :

Un de mes condisciples dont la voix muait

se jeta du haut de la tour de la Cathédrale

avec son amie, les deux corps étroitement enlacés. (1)

 

Je me rappelle aussi un soldat déguenillé

que je rencontrai au début de la guerre.

Je lui pris la main,

mais, figé sur le bord du trottoir,

il restait là comme une statue

et la face noircie par la fumée

il regardait l'horizon déchiqueté

et la terre se joncher de débris funèbres.

 

Par une fâcheuse disposition de ma nature

j'ai toujours cru à la vertu des femmes

comme on préfère la fiction à la réalité.

Cela m'a valu certaine lucidité d'esprit

que n'ont pu conserver ceux qui furent plus heureux que moi en amour.

 

Aujourd'hui, j'ai quarante ans

l'âge où l'on ajoute le plus de prix à l'amitié

mais où les amis vous abandonnent

pour grossir les mornes cohortes de la médiocrité,

l'âge

où Molière crache le sang, où Pouchkine pleure de rage. (2)

 

En fermant les yeux,

je vois encore parfois deux charretiers

se disputer au pied de la statue du Tasse, à Sorrente,

et l'un d'eux, marchand d'oranges,

soulever respectueusement son chapeau

chaque fois que l'autre, marchand d'olives,

invoque le saint nom de la Vierge.

 

Je me revois au Musée Historique de Bâle

où un gardien me montre la mâchoire d'Érasme.

 

Je me revois à Paris, à la Sorbonne,

où un professeur oppose à l'idiosyncrasie sociale, la divine entéléchie.

 

Je me revois dans la fabrique de mon père

où une jeune fille vient m'abonner pour un franc

à la Confrérie des Anges Gardiens.

 

Je me revois à Bruxelles au grenier des poètes (3)

et puis, avec mes enfants, devant l'Escaut

à jeter du pain aux mouettes.

 

Fils imprévu, mari imprévisible, père imprévoyant

Si j'avais été peintre, j'eusse écrit en flamand.

*

Quarante ans plus tard, préfaçant Le pot-au-feu mongol  (Paris, Belfond, 1980), Alain Bosquet se souviendra que Paul Neuhuys contribua dans les années vingt, avec « l'un de ses chefs-d'œuvre, Le canari et la cerise » (1921) « à donner à l'avant-garde de Belgique son goût et son parfum inimitable. » L'admiration de l'éminent critique qui contribua de manière décisive à la nobélisation de Saint-John Perse est demeurée intacte :

Àune époque où, en France, on finit par faire à quelques poètes belges la place qu'ils méritent, rien ne paraît plus légitime que de célébrer Paul Neuhuys.

Àquatre-vingt ans, il convient de dire sa particularité, sa pensée originale et caustique, son lyrisme pincé et chaleureux à la fois, qui n'a pas vieilli d'une ride.

Ce livre-ci est né de l'admiration que le signataire de ces lignes a éprouvé à la lecture du dernier recueil de Paul Neuhuys, Octavie, paru en 1977 : dans le domaine de la nostalgie sous cape, qu'a-t-on écrit de plus poignant et de plus gifleur depuis Apollinaire ?

*

La correspondance d'Alain Bosquet et Paul Neuhuys fera l'objet d'un article dans le Bulletin de la Fondation ça ira.

Henri-Floris JESPERS

(1) Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, pp. 1996, pp. 155-156 : « Considérations sur le suicide : le suicide heureux de Pavese et le suicide à deux de Kleist. Cela me rappelle une des trois émotions choc que j’ai ressenties dans ma vie : le suicide d’un de mes condisciples qui se jeta du haut de la tour de la cathédrale d’Anvers avec sa petite amie.

Sur les bancs du collège j’avais un copain venu des rives de la Moldau : un cancre, 17 ans, une peau brune de gitan. Il avait autour des yeux un cerne bistre d’insomnieux, des yeux de velours noir et une voix grave qui parfois muait dans l’aigu. Je ne l’ai vu sourire qu’une seule fois, d’un sourire amer, lorsque les élèves nous citaient comme étant d’Homère le vers grec : « Ouk elabon polin alla gar elpis effe kaka » Ce qui n’est, je le crains, qu’un canular d’étudiant et qui se traduisait par « Ils ne prirent pas la ville, pressentant qu’il leur arriverait quelque chose de mauvais. »

Or, un matin, j’arrivai en classe avec un certain retard. C’était la leçon d’histoire. Le professeur ne me dit rien et les élèves me regardaient avec un drôle d’air. Que se passait-il ? Après tout que m’importait Alexandre de Macédoine ? Il régnait un silence inaccoutumé et comme je gagnais mon banc, un élève me chuchota en me montrant la place vide à mes côtés : « Tu sais, Moldau — c’est ainsi qu’on l’appelait — s’est suicidé. Il s’est jeté du haut de la tour, et avec une fille encore bien, sa petite amie qu’il avait serrée d’un peu trop près… »

J’eus alors l’impression de vivre dans un monde vertigineusement renversé. Une jeune fille blonde que je connaissais à cette époque m’avait assez vilainement laissé tomber et j’avais l’impression que mon copain s’était suicidé à ma place. J’étais en classe préparatoire de poésie. »

(2) L'exemplaire de Neuhuys sous la main, je tiens compte de ses repentirs. Voici les vers tels que publiés dans l'Anthologie : « pour grossir les puantes cohortes de la médiocrité, / l'âge / où Molière crache le sang et où Pouchkine pleure de rage. »

(3) L'immense grenier de Norge, rue du Musée à Bruxelles, où Neuhuys prononça une conférence sur Max Elskamp et rencontra Maurice Carême, Jan Greshoff, Éric de Hauleville, Georges Marlow, Mélot du Dy, Albert Mockel, Edmond Vandercammen, « le ban et l’arrière-ban de nos lettres, des peintres comme Tytgat, le scabreux imagier d’un folklore érotique ».

 

 

 

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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 16:50

 

Bisque.jpg

En mars 1940 paraît à Bruxelles une remarquable Anthologie de Poèmes Inédits de Belgique, composée et préfacée par le jeune étudiant Anatole Bisque.

 Anatole Bisk voit le jour à Odessa le 28 mars 1919, mais la guerre civile qui ravage l'Ukraine contraint bientôt ses parents à l'exil. Après un passage en Bulgarie, les Bisk s'installent en Belgique en 1925. Anatole fait ses humanités, puis entame des études de philologie romane à l'Université libre de Bruxelles en 1938 et, dès l'année suivante, fonde avec José-André Lacour, sa première revue littéraire, Pylône, qui enthousiasme Franz Hellens. (1)

Dans une préface incendiaire, qui témoigne d'une solide culture littéraire et d'une indépendance d'esprit en tous points remarquables, Anatole Bisque (puisque c'est là la graphie qu'il choisit), s'interroge sur la tradition et sur l'identité :

S'incliner devant la tradition, la famille, la patrie, l'histoire ? C'est s'incliner devant le hasard. Mais je suis né d'un père inconnu, d'une mère problématique, sur une colline d'immondices, près d'une ville que les Barbares fatigués construisirent pour s'y vautrer à l'aise. Aujourd'hui mon père porte le sobriquet de son ancêtre et voilà l'arbre généalogique ! Aujourd'hui j'honore le nez de Cléopâtre et le grain de Pascal et ma colline natale, érodée et gémissant sous les pavés, a porté les drapeaux de quatre nations. Je parle une langue que mon père connaissait à peine et que mes enfants déformeront. Je voudrais admirer Napoléon, mais on m'a enseigné qu'il fut héros, puis patriote, puis ogre, puis tyran, puis martyr. Je suis tenté de croire que jamais je n'eus de parents, que ma patrie est une pauvre planète et que le passé est légende nébuleuse.

*

Quarante ans plus tard, Anatole Bisque, devenu Alain Bosquet, publiera chez Pierre Belfond Le pot-au-feu mongol, un florilège de poèmes de Paul Neuhuys.

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

(1) http://www.arllfb.be/composition/membres/bosquet.html

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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 23:33

On ne saurait assez souligner l'utilité des anthologies littéraires. Ouvrages de références, elles marquent parfois une cassure, une rupture, un tournant. Il y a plus d'un demi-siècle, la célèbre anthologie Poètes d'aujourd'hui d'Adolphe van Bever & Paul Léautaud, maintes fois rééditée, me fut une véritable révélation. Objet-témoin, je la consulte encore régulièrement.

VanBever-Leautaud.jpgPoètes d’aujourd’hui, morceaux choisis accompagnés de notices biographiques

et d’un essai de bibliographie, Paris, Mercure de France, 1900

Les anthologies à portée plus limitée, de valeur documentaire, favorisent des rapprochements parfois surprenants. Nous y découvrons, souvent dans un contexte exhalant subtilement l'air du temps, des auteurs méconnus ou généralement ignorés.

Dans cette optique, j'ai déjà signalé ici le florilège de Paul Vanderborght, Poètes belges d'esprit nouveau (Bruxelles, La Lanterne sourde, 1924), ainsi que L'Année Poétique Belge, préfacée par la Comtesse de Noailles (Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1924).

Floril-ge2.jpg

Ajoutons-y le Florilège de la nouvelle poésie française en Belgique, composé par Géo Norge et préfacé par Franz Hellens (Maestricht, A. A. M. Stols, 1934). De ce florilège « vivant, ébloui, sous sa belle couverture orange », Paul Neuhuys dira qu'il ne connaissait pas d'anthologie plus harmonieuse.

Nous y retrouvons bien sûr, entre autres, Henri Michaux et Odilon-Jean Périer, Marcel Lecomte et René Verboom, Robert Guiette et Marcel Thiry, mais également Hubert Dubois et Mélot du Dy, Georges Linze et Éric de Haulleville, Paul Méral et Sacher Purnal...

À propos de Paul Neuhuys, largement représenté dans cette anthologie, Norge note:

Sans doute, voici le seul poète belge qui puisse être fantaisiste en demeurant simple, léger, et qui possède le secret de marier si heureusement la grâce et la ferveur. Tous les efforts que d'autres dépensent pour parer leurs vers de brillants ornements, il les destine au contraire à les embellir d'une humilité souriante. Ces vers, fortement scandés, aux rimes affirmatives, sont formés souvent d'une langue à peine déliée de la prose et les subtiles « histoires » de Paul Neuhuys semblent à deux pas du fait divers. Mais leur miracle est d'évoquer toujours le cœur exquis de leur auteur. Les jeux de virtuosité métrique, où il excelle, ne peuvent nous le cacher.

Ceux qui voudront découvrir des traits de famille à ce poète, prononceront les noms de Jean Pellerin, Max Elskamp, Jean de Lafontaine. Il n'y a cependant qu'une parenté d' « effluves » et en l'énonçant, il importe de souligner combien l'accent de Paul Neuhuys demeure tout personnel.

*

Dans son avant-propos, Norge affirme que

C'est un lieu commun d'affirmer aujourd'hui la déchéance de la poésie; et que telle opinion s'appuie tout naturellement sur le fait que la poésie ne touche plus qu'un petit nombre de lecteurs.

Les clichés ont la vie dure...

HFJ

 

Paul Vanderborght, Poètes belges d'esprit nouveau, 1924, cf.

http://caira.over-blog.com/article-poetes-belges-d-esprit-nouveau-1924-81571937.html

http://caira.over-blog.com/article-paul-neuhuys-et-la-lanterne-sourde-art-poetique-81587906.html

L'Année Poétique Belge, préface de la Comtesse de Noailles, 1924, cf.

http://caira.over-blog.com/article-l-annee-poetique-belge-1924-81084309.html

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Published by ça ira! - dans littérature
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