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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 06:47


Michel de Ghelderode, bois de Pierre-Louis Flouquet, 1929

Le don d’hallucination est propre à la Flandre. Que de croyances populaires en font foi qui attestent le fonds religieux de la race. Le peuple croit aux revenants, aux remèdes magiques, aux pratiques d’exorcisme. L’empirisme du thaumaturge hante nos campagnes où, à chaque carrefour, quelque image pieuse est chargée de chasser les esprits immondes. Ce don d’hallucination s’est fixé dans des manifestations séculaires comme la procession de Furnes, par exemple, avec sa profusion de croix, ou dans les étendues de la Campine chère à Jakob Smits où l’on se sent épié, à tout instant, par l’œil fanatique du paysan hostile à tout ce qui le distrait du travail de la terre et des relents de l’étable.

Ce don d’hallucination nous a valu nos plus grands peintres, des diableries de Bruegel jusqu’aux ogres de Permeke. Les masques d’Ensor et l’Ommeganck de Floris Jespers procèdent aussi de cette tradition invariablement axée sur la luxure et la peur.

Le théâtre de Michel de Ghelderode est, à cet égard, tout à fait caractéristique. Ce théâtre, situé hors du temps et de l’espace, est un théâtre de fantoches qui semblent évoluer sous les feux croisés des verrières d’une cathédrale et sont actionnés, secoués, désarticulés par les passions humaines : la lune de miel y est figurée par “Luna” et la peur de la mort par “Nekrozotar”. Et, à y regarder de près, toutes les actions humaines, la guerre, la soif des richesses, les inventions de la science ne sont-elles pas axées sur ces deux pôles : l’or érotique et la peur universelle de la mort ?

Mon premier contact avec le théâtre ghelderodien date d’une représentation de Barabbas, donnée par le “Vlaamsche Volkstooneel”, dans une salle de patronage, rue du Presbytère. L’auditoire se composait surtout de séminaristes et de jeunes paroissiennes arborant les insignes flamingants. Le manteau d’Arlequin était surmonté d’un crucifix.

Sur la scène, la prison de Barabbas était baignée d’une pénombre bleuâtre tandis que, dans un halo de lumière pourpre, toute la société défilait devant la cage du malfaiteur, sous les espèces d’un soldat coiffé d’un pot de chambre, un banquier épanoui et un “Caïphe” engoncé dans une soutane rigide. Le décor du deuxième acte représentait une foire exaspérée au pied du Golgotha et la pièce consommait une progression sans défaillance jusqu’à ce que Barabbas, ivre de vin et de haine, se révoltait contre sa première liberté et s’écriait : “Pitres, Cabotins, Saltimbanques, c’était l’Autre qu’il fallait choisir...”

Barabbas fut traduit en flamand avant même d’avoir paru dans la version originale française.

Plus tard, je rendis visite à Michel de Ghelderode. Il habitait derrière le cimetière de Schaerbeek une petite maison, la villa “Mon Hypothèque”, ainsi qu’il l’avait ironiquement baptisée et sous les combles de laquelle il avait installé un bar, véritable microcosme orné de masques, d’images populaires et de statuettes folkloriques. C’est dans ce bar étrange que Ghelderode offrait à ses amis un verre de gueuze, cette bière que Baudelaire appelait de la bière déjà bue.

Ghelderode vit de plain-pied dans toutes les épo-ques. Il vit aussi bien à l’âge des diligences qu’à l’âge de la radio qui n’est pour lui qu’un simple instrument de sorcellerie. Soudain il me dévisage d’un œil inquisiteur et s’écrie :

« — Qui te dit qu’en des nuits sublunaires, nos doubles n’ont pas erré ensemble dans le port méca-nique, empli de vaisseaux fantômes. Je te connais depuis plusieurs siècles. Rappelle-toi que le 16 août 1573 nous avons assisté à l’exécution d’un faux-monnayeur sur le pont de Meir...

«  ... Les poètes ont de la mémoire. Je te nommerais tes maîtresses d’alors et te dirais ton logis près de la Porte Bleue à présent démolie. Ne t’en fais pas, mon vieux, nous vivrons encore ici-bas et dans d’autres planètes. Elles sont faites en série, mon cher, et il y a peut-être autant d’imbéciles chez les anges et les démons qu’en Belgique, ce purgatoire, vomitoire, défécatoire... »

Ainsi parlait Ghelderode, dont un des ancêtres fut, paraît-il, allumeur de bûchers. Il en a conservé dans les manières je ne sais quelle suspicion à l’égard de ses semblables. Partout il découvre la laideur et flaire le roussi. Il confond les âges de l’humanité comme il confond les règnes de la nature. Nul n’inspecte comme lui le masque bestial du bourgeois en ribote, et ne supprime les frontières entre une faune diabolique et une flore séraphique. Il décompose l’âme humaine en sept péchés comme le spectroscope décompose la lumière en sept couleurs. De là ces évocations baroques mais combien étrangement colorées.

Et je me rappelle aussi Escurial, une des pièces de Ghelderode que j’aime le plus, parce qu’il s’y attache tant de souvenirs. C’est l’histoire d’un roi malade qui se complaît dans une solitude funèbre et qui, par manière de facétie patibulaire, cède un instant son trône à son bouffon.

En ce temps-là, le peintre Floris Jespers avait monté dans son atelier un théâtre de marionnettes et avait lui-même peint les décors et taillé les poupées destinées à cette farce macabre : Un roi à moitié putréfié, un bouffon difforme, un moine spectral, et un bourreau frais comme une rose...

Jamais je n’ai mieux compris la signification de l’œuvre de Ghelderode que lorsque je l’ai vue inter-prétée ainsi... C’est un monde à part, qui nous sépare violemment de nos habitudes visuelles. On en sort comme d’une visite à la grotte de Han, l’œil ébloui par des monstres imaginaires.

Michel de Ghelderode a ouvert une échappée grandiose sur l’âme flamande. Stijn Streuvels, Félix Timmermans, Herman Teirlinck, tour à tour, lui ont rendu hommage et M. Jan Poot, directeur du théâtre flamand de Bruxelles, écrivait à propos d’Escurial, représenté en flamand sur son théâtre :

« Mogelijk kent Wallonië Michel de Ghelderode onvoldoende. Maar heel Vlaanderen kent hem, vooral door zijn geweldig stuk “Barabbas”. Het publiek van den “Koninklijken Vlaamschen Schouwburg”, te Brussel, kent hem door zijn somber-tragisch “Escurial”. En alzoo is het geschied dat Michel de Ghelderode, een Vlaming die door toeval in het Fransch schrijft, langs een omweg terugkeert naar zijn eigen streek, waar men hem innig heeft welkom geheeten.

 Wij rekenen hem onder onze bloedeigen Vlaamsche krachten, onder de rijkste en de beste. »

N’est-ce pas M. Camille Huysmans qui, à propos de Charles de Coster, déclarait un jour que le plus grand écrivain flamand écrivait en français ? N’en déplaise à M. Jan Poot, cela n’est pas le résultat du hasard mais bien d’une tradition séculaire qui, après De Coster, Verhaeren et Van Leberghe, se perpétue aujourd’hui dans Michel de Ghelderode.

Paul NEUHUYS

Le Matin, Anvers, 10 octobre 1937

Hop Signor !

Et enfin voici de M. de Ghelderode, dont le “Sire Halewijn” vient de remporter un si vif succès au Théâtre flamand de Bruxelles, une nouvelle pièce sur une donnée folklorique : « Hop Signor ! »« Hop Signor » nous transporte à la veille de l’Inquisition, à Malines, sous le balcon de la Régente. C’est l’histoire d’un mari berné. On connaît ce burlesque supplice qui consiste à projeter aussi haut que possible et à rattraper le patient dans un drap tendu. Mais un des joueurs lâche le coin du drap, et le mari est tué. Drame équivoque qui se développe sous l’éclat lunaire de sa femme et où s’affrontent les pires instincts personnifiés par le moine Pilar et sa magnétique horreur du péché, et le bourreau Larose pour qui « la volupté n’est qu’une torture abrégée ». Mais, si le lecteur s’en souvient, j’ai déjà parlé longuement, dans un précédent article, du théâtre de M. de Ghelderode.

Dieu merci, nous ne sommes plus à l’époque de l’Inquisition ! Mais la lecture de la pièce de M. de Ghelderode nous amène à cette réflexion que, si la peine de mort n’existe plus en Belgique, c’est peut-être le pays où l’on coupe le plus grand nombre de têtes...

 

Paul NEUHUYS

« Trois livres », in Le Matin, Anvers, 27 février 1938



 

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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 03:30

Le 22 septembre, le 2e prix triennal Michel de Ghelderode a été décerné à Roland Beyen (°1935), professeur honoraire à l'Université de Louvain (K.U. Leuven) et membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Officiellement pour son édition du tome VIII de la Correspondance de l'auteur dramatique (cf. le blog du 6 octobre), en réalité pour l’ensemble de ses travaux (évoqués à plusieurs reprises dans notre Bulletin) et plus particulièrement pour son projet de publier les tomes IX et X, ce dernier illustré. Plutôt que de se lancer dans un grand discours sur Ghelderode, le lauréat s’est attaché à raconter quelques anecdotes relatives à ses recherches et à ses aventures et mésaventures ghelderodiennes. Il a bien voulu nous communiquer son texte, dont nous publions ici de très larges extraits (cf. les blogues du 5 et 8 novembre).

Au bout de quelques mois de travail assidu, je présentai à mon promoteur le plan de ma thèse, composé de trois parties : une biographie critique, une étude chronologique de l’œuvre et une bibliographie. En octobre 1964, je devins aspirant au Fonds National de la Recherche Scientifique, mais un an plus tard, je fus chargé du cours d’Explication d’auteurs français de la première candidature de philologie romane que la KUL venait d’ouvrir à Courtrai. L’année suivante, je reçus également la deuxième candidature. Le peu de loisirs qui me restait, je le consacrai essentiellement à ma thèse, de plus en plus enthousiaste, d’autant plus que Ghelderode était souvent joué à cette époque, au théâtre, à la radio, à la télévision. Je fréquentais des écrivains, des peintres, des compositeurs, des metteurs en scène, des acteurs. Je rendais compte de leurs livres, de leurs expositions, de leurs spectacles dans l’hebdomadaire De Spectator, en néerlandais.

Malheureusement, la scission de l’Université de Louvain en février 1968 m’obligea brusquement d’arrêter mes recherches et mes rencontres. Le 1er mars, Monsieur Hanse me fit savoir que le 31 mai était la date limite pour la soutenance de ma thèse. Je me hâtai de mettre au point la partie biographique (456 pages dactylographiées) et la bibliographie (265 pages) et je laissai tomber la partie la plus importante : l’étude de l’œuvre, dans laquelle je bouleversais considérablement la chronologie indiquée par le dramaturge.

Quelques mois après ma soutenance, j’appris par hasard que l’Académie royale de langue et de littérature françaises demandait une « Étude biographique et historique sur Michel de Ghelderode », sujet de concours que Monsieur Hanse avait déposé, sans même m’en parler. Je retravaillai la partie biographique de ma thèse et en juin 1970 j’eus le joie d’apprendre que l’Académie venait de la couronner et avait décidé et de la publier et de m’attribuer le prix de 30.000 francs, alors qu’elle avait l’habitude de publier ou de payer. J’offris les 30.000 francs à mon épouse, qui avait courageusement et méticuleusement dactylographié et redactylographié mon manuscrit. Elle s’en acheta son premier lave-vaisselle. Ma nomination comme chargé de cours en 1968 et comme professeur en 1970 m’empêcha de mettre au point mon étude chronologique de l’œuvre, mais j’en publiai l’essentiel à Paris, aux éditions Pierre Seghers, en 1974. Quant à la Bibliographie, annoncée comme « à paraître en 1971 », elle ne parut qu’en 1987.

Ce retard s’explique par l’angiome du cerveau qui me terrassa le 26 décembre 1973 et que le professeur Yasargil, « le pape des neurochirurgiens » opéra à Zürich le 16 août 1974. Je repris mes cours début novembre, mais ma convalescence, marquée d’abord par de grandes joies, puis par de terribles souffrances, dura jusqu’au début de 1978. En mars, je participai à Palerme à la « Settimana Ghelderode » où je revis avec plaisir l’inoubliable Escurial de Jean-Paul Humpers et où je fus témoin de la « ghelderodite » de plusieurs troupes italiennes et d’une compagnie polonaise.

Peu après, le Ministère de la Communauté française de Belgique me pria de collaborer à l’organisation du Congrès international de Gênes et de rédiger le texte du catalogue de l’exposition Ghelderode au Palazzo Ducale Genova. Je ne résistai pas longtemps et me laissai reprendre dans l’engrenage. Le dernier jour du colloque, le 25 novembre, fut créé, à l’initiative de Venanzio Amoroso, la Société Internationale des Études sur Michel de Ghelderode, dont les 37 membres fondateurs m’élurent comme président, à l’unanimité. C’est cette Société qui, au bout d’invraisemblables péripéties que je n’ai pas le temps d’évoquer ici, devint en 1980 la Fondation (aujourd’hui Association) internationale Michel de Ghelderode.

Peu après le colloque de Gênes, le Ministère revint à charge et me supplia de développer le catalogue de Gênes en vue d’une grande exposition Ghelderode à Paris. Je refusai, on insista, je finis par céder au charme de Françoise de Moffarts et je rédigeai en quelques mois Michel de Ghelderode ou la comédie des apparences. L’exposition eut beaucoup de succès, d’abord au Centre Georges-Pompidou, du 27 février au 7 avril, ensuite à la Bibliothèque Royale, du 26 avril au 7 juin, puis de nouveau à Paris, en mars-avril 1981, à l’occasion de la création française de l’opéra Le Grand Macabre de Ligeti, puis de nouveau à Bruxelles. Itinérante, elle circulerait peut-être encore, si 15 des 16 grands panneaux n’avaient un beau jour disparu mystérieusement...

Entre temps, j’avais conçu l’idée de publier la correspondance de Ghelderode. En octobre 1980, je lançai mon projet Michel de Ghelderode épistolier, grâce au Fonds de Recherche de la KUL, qui me donna une collaboratrice scientifique pour deux ans, et du NFWO, qui m’accorda une subvention de 200.000 francs. Naïf comme je suis, je pensai qu’il me suffirait de deux ans pour étudier à fond et pour publier « the best of » de la correspondance de Ghelderode, mais à la fin de 1983, je n’avais même pas encore fini de déchiffrer et de dactylographier les lettres.   

Un beau jour, je confiai à Monsieur Hanse que, faute de moyens pour poursuivre mon édition de la correspondance, j’étais en train d’écrire un roman. « Vous avez mieux à faire ! », s’exclama-t-il. Je lui demandai « Quoi ? ». « Mais votre Bibliographie », répliqua-t-il. Grâce à lui et à mon ami Raymond Trousson, l’Académie décrocha un subside, à condition que le volume parût avant la fin de 1987. Ce fut le cas, au prix de terribles efforts, toujours sans ordinateur.

 

Michel de Ghelderode

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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 17:43

Le 22 septembre, le 2e prix triennal Michel de Ghelderode a été décerné à Roland Beyen (°1935), professeur honoraire à l'Université de Louvain (K.U. Leuven) et membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Officiellement pour son édition du tome VIII de la Correspondance de l'auteur dramatique (cf. le blog du 6 octobre), en réalité pour l’ensemble de ses travaux (évoqués à plusieurs reprises dans notre Bulletin) et plus particulièrement pour son projet de publier les tomes IX et X, ce dernier illustré. Plutôt que de se lancer dans un grand discours sur Ghelderode, le lauréat s’est attaché à raconter quelques anecdotes relatives à ses recherches et à ses aventures et mésaventures ghelderodiennes. Il a bien voulu nous communiquer son texte, dont nous publions ici de très larges extraits (cf. le blog du 5 novembre).

Si je vous ai dit quelques mots sur mes rapports à la SABAM, ce n’est pas parce qu’elle paye la moitié du chèque qui m’aidera, je l’espère, à publier un peu plus rapidement les tomes IX et X de mon « entreprise monumentale », de mon « travail de bénédictin », de « superman bénédictin », de « titan », de chercheur « prométhéen », de « détective frémissant », etc. Quelques personnes ici présentes savent combien je suis hanté par la crainte que, comme Ghelderode, je n’arriverai plus à achever et à publier mes deux derniers tomes. Ghelderode avait avec Gallimard un contrat pour sept volumes de Théâtre. Il eut la joie de dédicacer le cinquième en 1957, mais il n’eut plus le temps, la force, la santé d’achever les deux derniers. Or il me reste deux tomes à finir et à publier. J’écris dans l’introduction à mon tome I de 1991 : « Mon idéal serait de publier avant le centenaire de la naissance de Ghelderode une dizaine de volumes ». Le jour du centenaire, le 3 avril 1998, j’en avais cinq. Aujourd’hui, mon idéal est de publier le tome X (1961-1962) avant le cinquantenaire de la mort du dramaturge, avant le 1er avril 2012 donc, mais comme il s’est écoulé deux ans entre les tomes V et VI, quatre entre les VI et VII et quatre entre mes VII et VIII, l’Association internationale Michel de Ghelderode a jugé qu’il était prudent de ne pas attendre le X pour me décerner son Prix. J’ai été très heureux de faire partie du jury qui a attribué le Prix il y a trois ans, à l’unanimité, à mon amie Jacqueline Blancart-Cassou, qui a entamé ses recherches au même moment que moi. Elle sait – elle est venue spécialement de Paris pour m’applaudir – que cette fois-ci j’ai posé ma candidature parce que les tomes IX et X sont particulièrement difficiles, à cause, principalement, de l’abondance et de la longueur des lettres. En 1958-1962, Ghelderode est trop « égrotant » pour s’occuper de ses tomes VI et VII, trop fatigué même pour téléphoner. À cause de ses terribles crises d’asthme, il dort dans un fauteuil et consacre ses insomnies à sa correspondance, tout en vitupérant contre « une gloire jamais appelée et subie avec terreur – comme une couronne de fer rougie au feu », tout en maudissant les « lettres qu’il faut écrire, par dizaines, centaines – comme un homme d’affaires chimériques, à la Balzac un peu, qui ne s’enrichit jamais ». Le résultat est que je possède, dans les chemises suspendues dans ce que mon ami Carmelo Virone a baptisé dans Le Carnet et les Instant « la chambre des correspondances », 700 lettres pour la seule année 1960 et autant pour 1961, de plus en plus longues, souvent répétitives au plan de l’information, mais jamais au plan stylistique, car Ghelderode était un grand épistolier, un des derniers grands épistoliers, puisqu’aujourd’hui on ne s’écrit plus. Mon travail de sélection est donc particulièrement délicat et parfois déchirant puisque ce qui compte en littérature, c’est moins le contenu que la forme. Je me console à l’idée qu’on m’a déjà proposé de publier un ou plusieurs volumes de lettres supprimées, mais j’ai décidé d’attendre la sortie du tome X, en 2011 ou en 2012 au plus tard, avec, outre les lettres de 1961 et 1962 et l’index des noms et des œuvres cités dans l’ensemble des dix tomes, plusieurs cahiers d’illustrations : des portraits des principaux correspondants, des photos de spectacles, des fac-similés de lettres de Ghelderode « adornées » de surprenants dessins.

L’année 2012, le cinquantenaire de la mort de Ghelderode, serait aussi le cinquantenaire de mes recherches. Le 1er avril 1962, quelques heures après avoir entendu à la radio la nouvelle du décès du dramaturge, j’eus la chance de découvrir dans l’étalage d’un bouquiniste de la rue Saint-Jean une dizaine d’éditions originales de Ghelderode. J’ai tout acheté. J’ai tout dévoré. Ce fut le coup de foudre. Je compris immédiatement que le théâtre de Ghelderode était important, qu’il avait ouverte la voie à Ionesco et à Beckett, par son goût de l’autodérision, du burlesque, par son mélange de comique et de tragique, de métaphysique et de physique. Ghelderode a beaucoup contribué à renouveler le théâtre qui, de psychologique et bavard, devint physique et spectaculaire. Son apport le plus important fut sans doute ses références à la peinture. Ce n’est pas sans raison qu’on l’appelle « le Bosch théâtral », le « Breughel du théâtre » et qu’il s’appelait lui-même « le plus ensorien des écrivains de Belgique et d’ailleurs ».

Je demandai donc à Joseph Hanse, qui dirigeait ma thèse de doctorat sur L’image de la Flandre dans la littérature française, l’autorisation de changer de sujet. Quelques jours plus tard, il adressa à la veuve du dramaturge une chaleureuse lettre de recommandation. Le 14 janvier – c’est une date que je n’oublie pas – elle me reçut très aimablement, surprise par tout ce que je savais déjà sur l’œuvre de son mari. Elle ne m’apprit pas grand-chose car presque tout ce qu’elle me racontait figurait dans Les entretiens d’Ostende, que je connaissais par cœur. Mais elle me promit de mettre à ma disposition la bibliothèque de son Michel, ses manuscrits, les lettres qu’il avait conservées. Au moment de mon départ, elle me dit : « Monsieur Beyen, vous avez les mains moites, vous ne vivrez pas longtemps. » Je redoublai donc d’ardeur. J’avais déjà trois enfants. J’avais un horaire complet à l’école de régents Saint-Thomas. Je me rendais presque tous les soirs vers 22 h chez Jeanne-Françoise de Ghelderode, qui se sentait très seule et avait peur dans sa grande maison de la rue Lefrancq. Je l’écoutais patiemment, jusqu’à ce qu’elle s’endormait, généralement vers 23 h. Aussitôt je me précipitais sur les dossiers qu’elle m’avait préparés et je copiais fiévreusement des manuscrits, des lettres, des adresses de correspondants, jusqu’à ce qu’elle se réveillait, généralement vers 1 ou 2 h du matin, une fois même à 4 h.

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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 06:04

Sortie de presse aujourd’hui du numéro 35 du Bulletin de la Fondation Ça ira.

 

Linogravure d’Edmond van Dooren, 1921

Sommaire :

Paul NEUHUYS, Tout s’arrange le mieux quand tout tourne au plus mal.

Paul NEUHUYS, Être bête.

Rik SAUWEN, De Berckelaers à Seuphor : une jeunesse anversoise dans les années vingt.

Nicole VERSCHOORE, Mettre fin à un préjugé.

Henri-Floris JESPERS, Dada et le surréalisme.

Luc et Thierry NEUHUYS, Souvenirs de Maurice Van Essche.

Il y a un demi-siècle : Paul Neuhuys, enseignant...

Notes de lecture : Franz Hellens, Carnets d’un vieillard ; Piet Tommissen, À propos de Ter Waarheid et de Ça ira ; Indications : Paul Willems ; Infosurr, le surréalisme et ses alentours : Christian Bussy et Xavier Canonne ; Inédit nouveau : Septentrion, Hugo Claus, le Chagrin des Belges ou le traducteur & la zélée correctrice ; David Van Reybrouck, Le Fléau ; Francophonie vivante.

En bref : Wout Hoeber ; Henry Bauchau; le Centre d’étude des francophones en Flandre; Bob Mendes.

Signalements : Correspondance de Michel de Ghelderode, 1954-1957 ; Anthologie du surrréalisme en Angleterre ; Surréalistes et situationnistes. Histoire et documents.

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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 19:12

Le 22 septembre, le 2e prix triennal Michel de Ghelderode a été décerné à Roland Beyen (°1935), professeur honoraire à l'Université de Louvain (K.U. Leuven) et membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Officiellement pour son édition du tome VIII de la Correspondance de l'auteur dramatique (cf. le blog du 6 octobre), en réalité pour l’ensemble de ses travaux (évoqués à plusieurs reprises dans notre Bulletin) et plus particulièrement pour son projet de publier les tomes IX et X, ce dernier illustré. Plutôt que de se lancer dans un grand discours sur Ghelderode, le lauréat s’est attaché à raconter quelques anecdotes relatives à ses recherches et à ses aventures et mésaventures ghelderodiennes. Il a bien voulu nous communiquer son texte, dont nous publions ici de très larges extraits.

 

Roland Beyen

 

Je suis ému de recevoir ce Prix dans les locaux de la SABAM, parce que c’est dans ce bâtiment que j’ai entamé, il y a... 46 ans, mes recherches sur Ghelderode. En effet, il m’a suffi de passer quelques heures (et quelques nuits) dans sa « chambre à phantasmes », sa « chambre à rêver », sa « chambre (de chanoine honoraire et de courtisane retraitée) », pour mesurer l’importance de la SABAM pour la diffusion de son œuvre.

Ghelderode a plusieurs fois prétendu qu’il était « un des fondateurs de la SABAM ». C’est un peu exagéré – Ghelderode exagère toujours – car le 16 mai 1925, au moment de son affiliation, la NAVEA, la première mouture de la SABAM, existait depuis deux ans et demi et comptait déjà quelque 200 membres (162 à la fin de 1924). Ce qui est vrai, c’est que Ghelderode, « écrivain flamand d’expression française » - c’est l’étiquette qu’il préférait – fut le premier membre francophone de cette association flamande pour la défense du droit d’auteur, fondée à Anvers, le 30 novembre 1922, par le compositeur Emiel Hullebroeck. C’est à celui-ci qu’il a adressé les trois seules missives qu’à ma connaissance il ait jamais écrites en néerlandais, probablement avec l’aide sa femme. Je les ai publiées en annexe à mon tome I, pour réagir une fois de plus contre la légende tenace qui veut que Ghelderode écrivait, comme son ami Jean Ray / John Flanders, alternativement et/ou simultanément en français et en néerlandais.

J’ai raconté à plusieurs reprises dans quelles circonstances Ghelderode est devenu membre de la NAVEA (NAtionale VEreeniging voor Auteursrecht) et quelles furent ses dettes et sa reconnaissance envers cette société, rebaptisée SABAM (Société des Auteurs Belges – Belgische Auteursmaatschappij) en 1945. Je rappelle seulement ce qu’il écrivait le 7 septembre 1961, sept mois avant sa mort, à Gérard Noël, qui venait de lire devant le micro de Radio-Hainaut un conte de Suzanne de Giey : « Vous avez bien voulu vous inquiéter de la sécurité de ses droits. Je m’en charge, comme membre et quasiment fondateur (1926) de la S.A.B.A.M. – société belge à quoi je croyais comme à la Trinité. » J’ajoute qu’à intervalles réguliers Ghelderode demandait à la SABAM un acompte sur les droits d’auteur que les représentations de ses pièces allaient lui rapporter. Au besoin, il prétextait une réunion urgente à laquelle il devait assister à Paris. Il était si habile et les directeurs de la SABAM si compréhensifs que chaque fois il obtenait ce qu’il demandait, sans que son compte ait jamais, ou presque jamais été créditeur.

Dès que j’ai compris l’importance de la SABAM pour l’œuvre et pour l’homme Ghelderode, je me suis rendu rue d’Arlon et j’y ai demandé l’autorisation de consulter le dossier Ghelderode. On m’a immédiatement apporté de précieux « bulletins de déclaration d’ouvrages dramatiques », des « questionnaires » remplis par Ghelderode, des liste de ses œuvres publiées, représentées, projetées etc., mais lorsque j’ai demandé à lire ses lettres, on s’est rebiffé. À force de patience, de diplomatie (et peut-être du charme que j’avais à l’époque), j’ai réussi, au bout de quelques visites, à convaincre les responsables de l’importance de cette documentation pour l’étude chronologique de l’œuvre de Ghelderode, de la vie littéraire et théâtrale des années 1920-1960 et même de la Belgique. En effet, peu d’écrivains ont eu autant de contacts avec l’autre communauté, peu d’artistes reflètent mieux la complexité de notre beau pays surréaliste. J’affirme dans un discours prononcé le 29 avril devant nos deux académies de langue et de littérature et publié en juin dernier dans la revue estudiantine Romaneske sous le titre Michel de Ghelderode entre deux chaises : « Je suis persuadé, et je ne suis pas le seul, que si jamais la Belgique cessait d’exister, on se pencherait sur l’œuvre de Ghelderode et, plus particulièrement, sur sa surprenante correspondance pour essayer de comprendre ce que c’était : un Belge... »

Ce que j’affirmais en 2006, je l’affirmais déjà en 1963, dans les bureaux de la SABAM, avec tant de conviction qu’on est allé faire des recherches dans les caves les plus profondes de la rue d’Arlon, où les lettres de Ghelderode étaient bel et bien enterrées. On m’a apporté d’abord un dossier, puis deux, et finalement environ 200 missives adressées à la NAVEA et autant adressées à la SABAM. Au début, je travaillais surveillé, chaperonné par un employé auquel je devais soumettre les passages que je désirais copier. Au bout d’un certain temps, on m’autorisa à transcrire des lettres entières. Beaucoup plus tard, après la publication de ma thèse de doctorat dans laquelle je citais de nombreux extraits de ces lettres, on me photocopia l’ensemble.

Je raconte ceci parce que ce qui m’arriva à la SABAM, m’arrivait un peu partout. Plusieurs correspondants étaient des écrivains. Avant qu’ils ne me donnent accès aux lettres de Ghelderode, il me fallait lire et commenter leurs pièces, leurs poèmes, leurs romans, leurs manuscrits. Après avoir relu les lettres de Ghelderode pour en retirer celles dans lesquelles il ne les flattait pas, ils me lisaient des extraits. Après plusieurs visites, ils me permettaient de copier quelques phrases, puis quelques lettres intégrales, et ils finissaient, dans la plupart des cas, par me procurer des photocopies.

Je réserve pour mes souvenirs l’histoire des rôles que j’ai dû jouer pour rassembler quelque 7.000 lettres de Ghelderode. Je puis déjà vous confier que je fus précepteur, traducteur, chauffeur, garde-malade, garde d’enfants (baby-sitter) et, surtout, garde de veuves (widow-sitter ?), car plusieurs correspondants laissaient des veuves éplorées, seules, heureuses de recevoir un homme jeune qui s’intéressait à leur mari et qui, souvent, savait sur lui des détails – je taisais respectueusement les plus croustillants – qu’elles ignoraient. Aussi ne me donnaient-elles les lettres qu’au compte-gouttes.

Il va de soi qu’il y eut des exceptions. Je pense à mademoiselle Paula Stevens, « fondée de pouvoir » de la SABAM, qui est intervenue personnellement auprès de l’ayant droit, Madame Joseph Marchand-Gérard, décédée récemment, pour qu’elle m’accorde l’autorisation de publier un vaste choix – mon choix – non seulement des lettres adressées à la NAVEA et à la SABAM, mais également à tous les autres correspondants. La Société ne fut pas mécontente de mon travail car elle me remit en 1982 la plaquette Michel de Ghelderode, créée par May Néama. Cette plaquette était « réservée en général à des troupes théâtrales », mais on fit exception en ma faveur parce qu’en 1978 j’avais organisé le colloque de Gênes de manière à y accorder la parole non seulement aux chercheurs universitaires, mais également aux metteurs en scène.

Roland BEYEN

 

 Correspondance de Michel de Ghelderode, 1954-1957, Bruxelles, Luc Pire &

A.M.L. Éditions, 2008, 720 p., 40 €.

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27 octobre 2008 1 27 /10 /octobre /2008 22:37


Paul Van Melle ne s’en prend pas uniquement aux grandes maisons d’édition qui adoptent des principes de choix « proches des politiques de grande surface ou de transnationale ».

« Et les libraires me direz-vous ? J’hésite presque à vous répondre, tant j’ai eu l’occasion de fréquenter, in tempore non suspecto, soit il y a au moins cinquante ans, des libraires de qualité, devenant plus des amis que de simples fournisseurs, et des bouquinistes plus respectables encore, véritables érudits et esthètes amoureux des ouvrages qu’ils vendent. Ce temps est loin, car la plupart des libraires ne sont plus aujourd’hui que des marchands de bestsellers, sinon de papier, et les ouvrages exposés sont dictés par le seul souci de rentabilité immédiate. [...] Existe-t-il encore quelques-uns de ces grands libraires ou bouquinistes dont la passion fait de leur boutique un lieu de culture plus extraordinaire encore que les « centres » ou « maisons » du même nom ? »

Inédit nouveau, no 226, novembre 2008, 32 p., ill.

Participation aux frais : 35 € pour 10 numéros de la revue (8 de 32 pages, 2 de 62 ; ne paraît pas en juillet et août) à verser au compte bancaire 001-1829313-66 de Paul Van Melle, 11 av. du Chant d’Oiseaux B 1310 La Hulpe.

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 20:52

Après le décès de Paul Colinet, Marcel et Gabriel Piqueray trouvèrent parmi ses papiers le cycle « Beelden voor de tweede stem » (« Images pour la deuxième voix »), une douzaine de poèmes non datés, dédiés « Met heimwee aan mijn verloren Lierse vrienden van ‘t gelukkig jaar 1910 » (« À mes amis lierrois de cette heureuse année 1910, avec nostalgie ») Les frères Piqueray confièrent ces poèmes à Paul de Vree qui les publia et les commenta en 1960 dans la revue De Tafelronde.

Le court texte des frères Piqueray parut en français (p. 58) — l’avant-garde étant par définition transnationale et polyglotte :

La présence — à première vue surprenante — de poèmes flamands dans l’œuvre de cet écrivain d’ascendance wallonne, s’explique par le séjour du poète dans la province d’Anvers, d’octobre 1910 à juillet 1912, afin d’y apprendre le flamand. [...] Il fréquentait l’école moyenne de Lierre et y obtint de brillants résultats. [...] Les poèmes flamands de Paul Colinet rendent à nouveau témoignage du génie verbal de ce très grand poète.

Quant à Paul de Vree, il souligne que les poèmes de Colinet « se révèlent après une lecture attentive plus qu’un objet de curiosité » (« blijken na aandachtige lectuur méér dan een curiosum »).

Paul Neuhuys se souviendra que Colinet lisait ses poèmes flamands « en articulant savoureusement chaque syllabe : « ‘De metser was vergeten de muren van het huis op te bouwen’» (« Le maçon avait oublié de construire les murs de la maison ») ; il s’agit du premier vers du poème « Het volmaakte huis » (« La maison absolue »).

(Paul COLINET, Beelden voor de tweede stem, in De Tafelronde, VI, no 2, janvier 1960, p. 59-64 ; Paul DE VREE, Bij de Vlaamse gedichten van Paul Colinet, ib., p. 57.)

*

Rappelons ici que Paul de Vree, infatigable passeur devant l’Éternel, avait avait déjà publié en 1958 des textes de Colinet et des frères Piqueray, mais également de Marcel Havrenne, de François Jaqmin, de Théodore Koenig et de Joseph Noiret dans le numéro spécial « Gedicht en grafiek 58 » (De Tafelronde, IV, no 6, mai 1958).

Bureau de rhumes de foins

J’étais marié d’un jour que le poêle, à la Section, il fonctionnait plus bien.

J’étais de retour à peine avec ma moitié qu’il y avait plus un crayon plat à utiliser.

J’étais déjà presque veuf d’une heure ou deux que le pétrole tout entier avait débordé sur les tampons.

Paul COLINET

*

Cette livraison contient entre autres un bois de Wout Hoeboer, « Verwoesting » (dévastation, destruction).

 

Wout Hoeboer : « Verwoesting »

Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 14:28

En mars 1940, alors qu’il était sous les armes, Marcel Mariën avait soumis La Chaise de sable aux éditions Ça Ira, qui lui avaient été recommandées par Jean Sasse. Ce jeune poète avait débuté en 1939 par des poèmes en prose préfacés par Francis Carco, Couleur de pluie (Anvers, à l’Enseigne du Carrousel, 1939), suivi de Zoo (Anvers, l’Arche de Noé, 1940). Son troisième recueil, La Lyre en bandoulière, poèmes d’un jeune soldat qui avait fait la campagne des dixc-huit jours, parut en décembre 1940 aux éditions Ça ira. « J’aimais ce titre, dira Neuhuys : la lyre assimilée à un vulgaire ustensile de cuisine, une mitraillette ou une gamelle. » En dépit des circonstances, il poursuivait cahin-caha ses activités éditoriales, publiant en septembre 1941 L’Oiseau qui n’a qu’une aile de Marcel Mariën.

Mariën et Colinet entretenaient une correspondance depuis 1937 et se voyaient régulièrement. Il n’est donc pas téméraire de supposer que ce fut le bouillant et ambitieux cadet qui aiguilla son aîné vers les éditions Ça Ira, Quoi qu’il en soit, Mariën faisait souvent faire fonction d’officier de liaison auprès de l’éditeur, comme en témoigne un billet de Colinet de janvier 1942 :

Apportez-moi des nouvelles de Neuhuys et, si possible, les bulletins de souscription. J’ai vu le prospectus de crémerie. Veillez, je vous prie, à l’observance stricte de mes conditions, notamment, quant à la publication intégrale de tous les poèmes. Attention ! »

Les Histoires de la lampe de Colinet sortirent de presse en février 1942

*

Le dimanche matin 15 mars, Colinet se rendit à Anvers afin d’y rencontrer Mariën. Les deux amis avaient rendez-vous à trois heures avec Madeleine Haller à la gare centrale, mais ils l’attendirent en vain et décidèrent alors de se rendre chez Neuhuys.

Le lendemain, Colinet, mettant une citation de Neuhuys en exergue, lui adresse une relation toute personnelle de cette mémorable visite :

 

« Un voyou, savez-vous seulement ce que c’est qu’un voyou ?

 C’est un être charmant qui se défigure à plaisir,

pour ne pas sombrer dans un océan de tendresse. »

 

Étrange fut la journée du dimanche 15 mars 1942. Étrange dans tous ses alvéoles blonds et ses vésicules transparentes, soufflées de langueurs. J’attribue cette étrangeté à cette grande aile fauve, tiède et moite, à cette grande aile de démangeaison, qui traînait, ce jour-là, sur les dorures de votre ville, cette grande aile de lassitude, démêlée en mille pâmoisons, qui poissait les épaules, glissant des chatouilles sous les vêtements, accablant de plumeaux et de plumions le troupeau errant de la foule dominicale.

Ce fut suprêmement, pour Mariën et moi, la journée du tournesol : oracles, sortilèges, coïncidences, correspondances, dédales, clés magiques, songes.

Je me bornerai à en évoquer le point culminant, ajournant de parler de celle, ophéliaquement perdue, dont la découverte finale dans une malle, à la consigne, et en morceaux, ne nous aurait guère étonnés, parmi les prodiges bâillants de cette journée vouée à la représentation, grandeur nature, de la mélancolie.

Donc, voici : au beau milieu de votre maison fermée à double tour, vers 5 heures de relevée, Monsieur de la Lampisterie, entouré des hôtes invisibles, éperdument aux écoutes et résorbés dans les objets, — chaque objet étant un regard, une facette d’un œil unique —, Monsieur de la Lampisterie, en paletot de cocher céleste, en chaperon de farfadet, Monsieur de la Lampisterie, les jambes à la dérive, les doigts allongés, le torse en arrière, le chapeau dans la nuque à la manière des chevriers, s’est mis à jouer, au Pleyel, en faisant sonner solairement les crescendos, une valse de Johannes Brahms (la balancée qu’on pourrait intituler « Berline double pour les hortensias »), une valse de mouchoirs lointains, — tandis que Mariën, le cicerone thibétain, en rupture de bocal et calamistré d’algébriques baumes, se construisait, dans la fulgurance et dans le suspens interminable de l’instant, son propre monument d’indifférence et de minéralité.

Ceci dit, et même mal dit, j’ajoute, mon cher poëte, que je vous ferai, sauf contrordre, une visite normale dimanche prochain 22 courant, en compagnie de la porteuse de pain, en vue de régler avec vous les modalités de distribution efficiente des 310 lampes allumées en plein jour qui ont été construites par vos soins.

À bientôt, mon cher poëte, et bonnes amitiés

Paul COLINET

*

En 1990, Marcel Mariën évoquera ce dimanche à Deurne

Après avoir attendu vainement une poétesse (dont le nom m’échappe) et qui constituait avec Fernand Dumont (pour le Traité des Fées) et Colinet (pour ses Histoires de la Lampe) le série des trois ouvrages conjointement publiés par les éditions Ça Ira, Colinet et moi décidâmes de nous rendre chez Neuhuys. Au 62, avenue Cruys, nous trouvâmes porte close. Sortant chacun notre clé de notre poche, machinalement nous l’essayâmes sur la porte de l’absent. Nous entrâmes et circulâmes dans la maison une dizaine de minutes. Colinet changea divers objets de place puis s’assit au piano pour jouer quelques mesures de Brahms. Avant de sortir, il remonta au premier pour y transporter un vélo qui se trouvait en bas. Enfin nous partîmes, refermant la porte avec la clé jumelle.

(Paul Colinet & Marcel Mariën, L’Histoire des deux lampes, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1990, p. 41).


Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 22:15

Dans ses mémoires, Paul Neuhuys évoque Paul Colinet, « un homme de 1900 »,

Une figure verlainienne avec quelque chose de la fraîcheur douillette et démodée de Benjamin Rabier. Une poésie à chapeau buse. Colinet, que j’appelais volontiers Paul Colinet d’Arquennes tant je lui trouvais de noblesse, était un Wallon épris de la langue flamande. Il en caressait à ravir la plasticité dans de courts poèmes ductiles qu’il nous lisait en articulant savoureusement chaque syllabe : « De metser was vergeten de muren van het huis op te bouwen » (Le maçon avait oublié de construire les murs de la maison).

Colinet était en effet parfaitement bilingue. Après son décès, des poèmes en néerlandais ont été trouvés parmi ses papiers. Marcel & Gabriel Piqueray les confièrent à Paul de Vree (1909-1982) qui les publia en 1960 dans sa revue De Tafelronde (1953-1981).

Mentionnant l’illustrateur Benjamin Rabier (1864-1939), créateur de « la vache qui rit » (« la Wachkyrie »), Neuhuys évoque discrètement les dessins de Colinet.  

"Euphuisme, marinisme, gongorisme ou préciosité surréaliste ? », Neuhuys aimait assez cette image de Colinet dans Les Histoires de la lampe :

À l’angélus du soir, pris d’un besoin urgent, j’arrose le cénotaphe de l’hamadryade et sur le réséda du point de chute, mon œil pinéal, cabotant en berne, désagrège la lettrine d’une élégie.

HFJ

Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 04:21

Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

*

Les Œuvres de Paul Colinet (1898-1957), qu’il décrivait comme un "petit catalogue buissonnier de secrets plaisirs", furent  réunies par Robert Willems et publiées en quatre volumes aux éditions Lebeer-Hossmann en 1980.

De la rencontre de Colinet avec Louis Scutenaire en 1934 naîtra une complicité fidèle, et ce sera Scut qui préfacera les Œuvres sous le titre « Monsieur Paul ». C’est à ce texte que nous empruntons les citations suivantes.

« Né de lui-même, tributaire de rien ni d'aucuns, ni de ce dont il parle tout en s'y adaptant mieux que cholestérol à l'artère, que chevron à la manche, que l'échantignole à la panne, que joug à l'épaule, badaud sans curiosité, savant pétri d'ignorance, indifférent passionné, voilà bien, il me semble, des titres à l'intérêt profond sinon à la gloire. Ce fut le Paul Féval du texte court, le Mallarmé de l'intelligible, le Germain Nouveau de l'impiété, le Louis Veuillot de l'érotisme, le Flaubert de la carabine des foires interdites, le carbonaro du confessionnal, le forgeron de la dentelle, le puceau des nuits chaudes. »
 « ...30 années durant Paul Colinet a poursuivi dans l'obscur une entreprise poétique dont la témérité n'a été approchée que par Lao-Tseu. Par lui, le langage éclate, renaît, à la fois bonheur, violence et révélation, écrasement du langage méthode-outil, du langage déjà exsangue mais déjà mortifère. D'une sûreté incomparable, l'œuvre de Colinet par son humour, abolit les plus étonnantes réussites du genre. Si nous sommes joyeux de son ludisme, nous savons que son nom est virulence tendre. Né en 1898 sous le signe du taureau dans le village picard d'Arquennes, de parents vivant des carrières de pierre, Paul Colinet perdit son père très jeune, dut quitter l'école pour gagner son pain pendant qu'il étudiait la comptabilité, ce qui le conduisit à devenir le plus expert des fonctionnaires de l'administration d'un faubourg de Bruxelles. Ce n'est pas là le moindre étonnement ressenti en face de ce personnage étrange qui à la fois résolvait les difficultés bureaucratiques les plus abstruses et ‘écoutait aux poutres’! »

*

Les Histoires de la lampe de Colinet sortirent de presse en février 1942 aux éditions Ça ira. Paul Neuhuys se souviendra de Paul Colinet comme d’un « curieux homme, un homme de 1900 ».

Nous y reviendrons dans le prochain blogue.

HFJ

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