Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 14:00


En annexe à l’introduction, André Blavier consacre de longues notes, entre autres à l’hugophilie / hugomanie, au cas Lombroso, aux écrits bruts, au néologisme pathologique, à la glossolalie, à la folie comme thème et à l’hétérodoxie dans les sciences. Il subdivise ensuite son encyclopédie des folies en douze rubriques ou sections .

Lingua adamica (langue originelle ou primordiale) et langue universelle sont les deux pôles de la Myth(étym)ologie.

Charles-Joseph de Grave, ancien conseiller du Conseil en Flandres, membre du Conseil des Anciens, etc., auteur de ce grand “classique” qu’est la République des Champs Élysées, ou Monde ancien (1806), figure en bonne place dans cette section myth(étym)ologique. De Grave situait le monde antique (y compris l’Atlantide) en Belgique, patrie des Élyséens qui civilisèrent les anciens peuples, y compris les Égyptiens et les Grecs. Homère et Hésiode sont originaires de cette terre Belgique, dont le passé semble avoir inspiré plus d’un fou littéraire.

Blavier cite bien sûr Bécan (Goropius Becanus, 1519-1572), qui affirmait que la langue cimbrique ou flamande fut la langue d’Adam, mais également le traité d’Adrian van Schrieck (Van ‘t beghin der eerster volcken van Europen, 1614) où il est démontré que les Flamands étaient venus de Palestine dans les pays humides, en flamand keltige, d’où Kelten ou Celtes, bien avant l’apparition des Grecs et des Romains, et que leur langue était un dialecte directement dérivé de la langue primitive hébraïque. M. Nemery, quant à lui, souligne l’Unité d’origine des langues populaires en Belgique (1933) : les langues wallonnes et flamandes dérivent d’un idiome archaïque unique.

Nous y reviendrons dans une prochaine livraison.

*

La rubrique Quadrateurs voit défiler les mordus de “ma-thèmes-à-tics”, chatouillés par les grands problèmes. Plus d’une centaine d’appelés recensés par Blavier — d’un “pauvre de naissance” et “ignorant de profession” à un colonel d’artillerie en retraite — ont résolu la quadrature du cercle.

Quant au théorème de Fermat, seule une élite s’y attaque, e.a. D. K. Popoff (Sophia, 1908, 8 p.), qui déclare humblement s’occuper de mathématiques pour sa propre distraction ou Pascal-A. Brun, auteur d’une Démonstration rigoureuse de l’énigme diophantienne dite Théorème de Fermat (Haïti, 1954, 21 p.) La “grande proposition” est d’ailleurs censée démontrée par le héros du roman de Rosny Jeune, Le Destin de Martin Lafaille, 1945).

*

La gravitation universelle, la cause des marées, des vents, de la pluie, des neiges, des grêles, des tempêtes – et les moyens de les prédire ; la constitution du soleil, des comètes et leurs queues, voilà les principales préoccupations des Astronomes et météorologistes.

L’abbé L.-P. Matalène, dans L’Astronomie nouvelle, prouve de la manière la plus claire que le soleil n’a pas un mètre de diamètre ; quant à Vénus, l’auteur lui attribue très exactement un diamètre de 34 mm. La terre est plus grande que tous les corps célestes réunis en masse et elle occupe évidemment le centre du système solaire … et de l’espace. Le Blavier signale qu’Anatole France mentionne l’abbé Matalène dans Monsieur Bergeret à Paris. La curiosité aidant, nous avons consulté la 228e édition :

Ma mère nous appelait aussi pour dire bonjour à monsieur Mathalène […] qui avait un visage horrible. Jamais âme plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C’était un prêtre interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu’il estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en réalité plus grands qu’un fromage. C’était précisément l’avis de Pierrot ; mais monsieur Mathalène ne s’y était rendu qu’après trente ans de méditations et de calculs. […] Monsieur Mathalène avait du zèle pour le bonheur des hommes qu’il effrayait par sa laideur terrible. Il n’exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu’ils voulaient l’empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant par prudence que par pauvreté.”

En 1847 J. M. Boisseau a trouvé le point d’appui d’Archimède et propose une Expérience pour ralentir et accélérer à volonté le mouvement journalier de la terre, consistant à faire marcher cent millions d’hommes et plus de dix millions d’animaux domestiques dans la direction de l’est. Ainsi, “on verra combien l’astre du jour sera en retard pour paraître à l’horizon et la preuve ou non que la terre obéit à la moindre force”.

Après avoir résolu une question angoissante dans son Pourquoi les poules chantent-elles après avoir pondu ? le chevalier A. de Longrée soumet en 1896 aux Académies de Bruxelles et de Paris une étude sur Tempêtes et cyclones et, en 1899, sur Les Soleils.

*

Ce sont surtout les persécutés, persécuteurs et faiseurs d’histoire(s) qui forment la cohorte la plus bariolée. Épinglons quelques “classiques”, comme ce Louis Hilton-Buchoz, dit la Poire Molle (1788-ca 1856), président d’une société “essentiellement philanthropique” qui propose une récompense de trois millions de francs à l’ouvrier assez habile pour inventer le dégorgeoir chicano-purgatif,

une machine à basse pression propre à faire rendre ou faire dégorger, promptement et sans effort, à tous les noirs suppôts de la basse et de la haute basoche tels que : notaires, avoués, huissiers de toute sorte, sans oublier agréés, agents de change, coulissiers, courtiers marrons, arbitres, hommes d’affaires, syndics, etc., etc., la tourbe entière en un mot ejusdem farinae ; une machine propre […] à faire vomir, dégorger, les incalculables sommes, les incommensurables propriétés dévorées, englouties par ces gargantualiques individus […]”

Quelques années plus tôt, un certain Désiré-Félix D. envoyait au roi et aux ministres un projet de loi qui autorisait “tout citoyen à tirer un coup de pistolet, chargé à sel, dans le derrière des notaires, des avoués et des avocats dont on peut avoir à se plaindre”. Vaste programme...

Les savants reconnus n’hésitent pas à s’approprier et à exploiter à leur compte les découvertes d’honnêtes mais obscurs amateurs.

Mais il n'y a pas que les savants...

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

André Blavier, Les fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2000, 1152 p., (68,6 €).

Cf les blogue du 19 février 2008; du 16 et du 17 mai 2009.

Partager cet article
Repost0
17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 00:00


Fous littéraires” semble bien être devenu une appellation strictement contrôlée.

Ne sont retenus que les auteurs qui ont publié leurs extravagances, les “fous imprimés” (que les psychiatres citent d’ailleurs rarement), paranoïaques, paraphrènes et apparentés, mais apparemment sains d’esprit (en dehors de leur “dada’ exclusif), qui ne seront éventuellement internés que tardivement, et qui “ont tout le temps de mûrir une œuvre, puis de s’évertuer à la publier”, et qui “conservent suffisamment d’adaptation sociale et de liberté de mouvement pour affronter les multiples soucis de l’édition, évidemment à compte d’auteur”. Et ceci implique “une autre nécessité, d’ordre économique : le fou littéraire sera presque toujours un bourgeois aisé (…) qui se ruinera s’il le faut à ce jeu.”

Blavier souligne : “les mystiques sont quasi par principe exclus de nos travaux, poussassent-ils le mysticisme jusqu’à l’excentricité la plus marquée”. Il retient la formule de Charles Nodier, citée par Chambernac dans Les Enfants du limon (1938) : “Fou avéré qui n’a pas eu la gloire de faire secte”, et à laquelle le proviseur/pauvriseur ajoute :

Ce dernier point est un excellent critérium. Quiconque a eu des disciples ne saurait être considéré comme un fou littéraire. Celui-ci doit être resté un inconnu, aussi éliminerons-nous de nos listes primo tous ceux qui ont eu des disciples ou qui ont été reconnus comme ayant une valeur quelconque pour la critique ou le public ou même une toute petite partie du public ; secundo tous les mystiques, visionnaires, théosophistes et caetera dont les élucubrations peuvent se rattacher à d’autres qui celles-là sont plus ou moins admises et que la prudence nous conseille de ne pas traiter de folie à la légère…”

Les “fous littéraires” forment donc bien une catégorie à part, beaucoup plus restreinte que celle des sots littéraires…

Clôturant son échantillonnage du délire manuscrit, Blavier s’attache plus particulièrement au langage “l’un des éléments les plus subtils du psychisme humain”, soulignant qu’il “semble aller de soi” que sa fonction est “comme le baromètre ou le miroir des troubles de ce psychisme. […] Pour le malade, traduire sa pensée reviendra fréquemment à trahir sa ‘différence’…”

Et de souligner :

Des malades moins atteints peuvent ainsi prétendre à la prose. La règle métrique (peu de vers-libristes parmi eux) est comme le corset, l’orthopédie de l’expression. Plus analytique, la prose implique un minimum de contrôle et de liens logiques, tandis que le poète dévide au-to-ma-ti-que-ment la pelote de ses alexandrins ou de ses octosyllabes, qui sont les mètres les plus employés. Un aliéné criminel écrit au médecin-chef :

Je vous écris en vers, n’en soyez pas choqué

En prose je ne sais exprimer ma pensée.

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

André Blavier, Les fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2000, 1152 p., (68,6 €).

Cf le blogue du 19 février 2008.

Partager cet article
Repost0
16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 22:53


Ne vous y trompez pas, “il ne conviendrait pas de traiter de 'fous littéraires' la multitude de rimailleurs gâteux peu ou prou, patriotes ou sentencieux, moralisateurs ou bêtifiants…” Les “fous littéraires” constituent une catégorie bien déterminée, et dans ce domaine André Blavier (1922-2001) fait autorité. Son encyclopédie du désordre, publiée en 1982 chez Veyrier, un éditeur aujourd’hui disparu avec son catalogue, était devenue introuvable.

Le Blavier — car on dit “le Blavier” comme on dit le Larousse, le Robert, ou le Grevisse — revient enfin, dans une belle édition sur papier bible, illustrée et reliée, et qui plus est, revue, corrigée et considérablement augmentée. “Une sorte de Pléiade des délirants, d’anthologie de l’aberration, d’encyclopédie de la névrose imprimée et de l’errance éditée”, dixit Pierre Lepape dans Le Monde.

D’emblée, André Blavier prend la précaution de souligner que “les textes cités sont bien entendu authentiques” et que “l’appellation de fou littéraire ne comporte, évidemment, rien de péjoratif.”

Cet “évidemment” n’a rien d’ironique, ni même de superflu…

Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae. Pas de génie sans un grain de folie, que de topiques remontent à cette petite phrase de Sénèque qu’il dit lui-même avoir empruntée d’Aristote...

Déblayant les scories de cette mythologie, Blavier traite de ce “problème mal posé”, celui “des rapports maintes fois posés, proposés, supposés et jamais résolus, entre la folie et le génie.”

Le grec “mania” signifie folie, démence, délire prophétique, transport, inspiration ou, plus particulièrement, folie d’amour ou folle passion. Chez Hippocrate, humeur sombre ou noire.

Sous l’influence des suffisances matamoresques de la psychiatrie et de la freudologie, les lexiques accordent aujourd’hui la priorité aux définitions relevant des glossolalies qui s’ignorent. Ils distinguent la manie, syndrome mental, du délire, état d’une personne caractérisé par une perte de rapport normal au réel et du verbalisme qui en est le symptôme. On est bien loin du délire aristotélicien.

Puisque délire il y a, Blavier esquisse une “très grossière” classification : “délire d’imagination (mais il est des pensants, des pesants pour qui l’imagination la plus bénigne est délire) ; délire d’interprétation et délire hallucinatoire et mythomaniaque (mais n’a-t-on pas écrit — ce doit être le regretté Sainmont — 'À la limite, tous les romanciers sont mythomanes' ?) ; délire d’invention, délire de revendication, dés-lyre…”

Lyres et délires, mais qu’il soit bien établi que le lyrisme se fait délire là où commence sa conviction.

Afin d’éclairer son discours, Blavier se borne à “quelques mises en place sommaires et approximatives selon la psychiatrie aussi classique qu’élémentaire”, sans qu’il ait “à décider si cette psychiatrie est elle-même nécessaire et suffisante”. Pour mieux marquer la gravité croissante des atteintes pathologiques, il schématise :

Le névrosé se demande s’il n’est pas en train de devenir fou ; le psychosé éprouve le besoin d’affirmer et de s’affirmer qu’il ne l’est pas ; le dément est indifférent à une question qu’il ne se pose pas, ou plus”.

S’attaquant à la monomanie, il constate :

Le malade ne déraisonne que sur un point, mais sur ce point — son point faible — il déraisonne sans trêve ni merci, avec une logique implacable, une dialectique inexpugnable, nourries qu’elles sont de l’acuité même de sa défiance. Il s’agit alors d’un 'délire d’interprétation systématique'. Le malade est un paranoïaque, un orgueilleux constitutionnel, méfiant d’abord, accusateur ensuite.”

Orgueil toujours, commente Blavier : le malade souffre d’une illusion délirante, soit d’être aimé, se croyant choisi par Dieu ou investi d’une mission personnelle et exclusive (“… nos fous littéraires se recruteront davantage parmi ces ambassadeurs des lendemains chantants …”), soit d’inventer, en “s’acharnant de préférence sur des problèmes réputés ou démontrés insolubles, se flattant de les avoir résolus et ne se faisant point faute de le faire savoir au monde”, soit d’être persécuté : “la Science officielle s’obstine à ne pas avaliser ce qu’ils ont découvert, voire à les tyranniser de toutes les manières, quand ce n’est pas à les dépouiller purement et simplement de leurs découvertes.”

Blavier reprend à son compte l’interrogation de Gaston Ferdière (“bourreau d’Artaud” selon la rengaine) : qu’est-ce qui distingue une passion normale d’une passion délirante ? Question cruciale, apparemment, mais que Blavier se garde bien de trancher. De toute manière :

une étonnante prolifération de désordres mentaux ou prétendus tels, favorisée par l’efflorescence des technocraties du béton, de la ouature, de l’informe-à-tics et autres gadgets biologiques et malodorants, incline de nos jours la psychiatrie à son propre examen de conscience. (…) Face surtout aux a priori métaphysiques, geysers d’aberration et partant de délectation, qui sous-tendent nécessairement toute interprétation, toute classification des constats cliniques. Mécanicisme versus vitalisme, organicisme versus psychologisme : voilà pourquoi les bavards ne sont pas muets… “

Et de citer avec délectation les Fragments psychologiques sur la folie (1834) de François Fleuret : ”Il ne m’a pas été possible, quoique j’aie fait, de distinguer PAR SA NATURE SEULE … une idée folle d’une idée raisonnable. J’ai cherché à Charenton, à Bicètre, à la Salpêtrière, l’idée qui me paraîtrait la plus folle ; puis, quand je la comparais à celles qui ont cours dans le monde, j’étais tout surpris, presque honteux, de n’y voir pas de différence."

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

André Blavier, Les fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2000, 1152 p., (68,6 €).

Cf le blogue du 19 février 2008.

Partager cet article
Repost0
11 mai 2009 1 11 /05 /mai /2009 17:32

Fernand Verhesen estimait que si la liberté trouvait à se manifester dans un poème, il importait de ne pas la confondre avec l’expression débridée. Il attendait de la poésie qu’elle eût de la teneur et de la tenue, qu’elle témoignât aussi d’une certaine tension de la part du poète dans son rapport au monde. Le commerce avec Fernand Verhesen, dès lors qu’on lui proposait un texte, prenait assez rapidement de la hauteur où, tout comme à l’université, il y a des matières supposées connues. Quitte, pour un jeune auteur pétri d’illusions, à revoir ses classiques, des poètes de la Pléiade à Max Jacob.


Fernand Verhesen devinait également, chez celles et ceux qui travaillaient avec lui, l’existence ou non d’ « une colonne vertébrale » ; il l’évaluait selon la capacité de chacun à se tenir debout, à s’en tenir à une ligne. Il n’avait que faire des petits arrangements qui font le lit des grandes lâchetés, une mission ne pouvant souffrir la compromission.


En bien des occurrences, son attitude (mais il s’agit de bien autre chose) était à l’image d’une droiture d’autant plus exemplaire qu’il pensait que ce n’était là que chose normale. Ainsi a-t-il expliqué sa décision de mettre un terme à la publication du Courrier du Centre International d’Etudes poétiques par le souhait que nul ne pourrait se voir accusé d’avoir agi en prédateur du Courrier en se l’appropriant. Une aventure s’est donc achevée à laquelle il avait lié sa vie ; sur le moment, nous avions eu la vague impression que c’était une façon de faire ce que les Japonais appellent seppuku, car enfin, ce n’est pas sans éprouver de la mort dans l’âme que l’on se résout à l’irrévocable. Mais d’avoir lui-même mis fin au Courrier (et s’échange-t-on encore quelque courrier aujourd’hui ?) accroît le rayonnement de son entreprise puisqu’elle n’a pas été récupérée, ni galvaudée. Je doute cependant que ce genre de calcul lui ait effleuré l’esprit. Cela allait plutôt dans le sens du dépouillement qu’il a toujours recherché et auquel il s’est trouvé directement confronté dans le quotidien le plus immédiat des dernières années.


Comme éditeur, Fernand Verhesen savait que le public lecteur de poésie était des plus restreints, la reconnaissance du plus grand nombre étant inversement proportionnelle à la connaissance approfondie de quelques-uns. Il privilégiait la qualité et s’en tenait à des tirages limités qui présentent l’avantage de ne pas mobiliser énormément d’espace. Il avait, à l’initiative de Tom Gutt, réédité Magie familière de Roger Goossens. Gutt lui adressait de temps à autre un texte de son cru, sans jamais rien demander en retour.

 Né le 3 mai 1913, Fernand Verhesen est décédé le 20 avril 2009. 

Philippe DEWOLF

Partager cet article
Repost0
27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 20:08



Xylographie du poète Guy Beyns (°1943)

 

L'éditorial de Paul Van Melle remet en mémoire que Michel de Ghelderode était sensible “à la fois au français le plus pur et aux parlers populaires de toutes origines, latins, hispaniques, flamands (je revendique cette appellation), wallons et bien sûr français”.

Il ne faut pas oublier que la langue n'est pas seulement un moyen de communication, mais autant une signature pour les écrivains. [...]

Il faut être artiste, écrivain à part entière, pour pouvoir se permettre les emprunts de Rabelais, Shakespeare, Ghelderode et même Raymond Devos aux parlers qui leur viennent à la bouche ou sous la plume. Même dans les élites (horresco referens) on ne peut confondre la parole de Marcel Proust ou de Mallarmé, immédiatement reconnaissables, avec la voix, le vocabulaire et la syntaxe pour le moins personnelle.

Les “parlers” plutôt que les langues, puisqu'il s'agit d'expressions métissées.

Van Melle rend hommage à son ami Claude Haumont (1936-2009), peintre et écrivain dont l'œuvre est importante et trop mal connue.

Dans sa tonifiante rubrique “à tous mes échos”, dont je suis un fan inconditionnel, Van Melle cite 'In hoc signo' du poète flamand Jan de Roek (1941-1971), 'une satire féroce de la société actuelle' écrite en 1970.

Comme de coutume, la dimension internationale n'est pas négligée. Au sommaire, Paul Celan, Tina Stroheker, Heloisa Helena Campos Borges et Ketty Alejandrina Lis, tous bien servis par des traducteurs chevronnés.

*

Paul Van Melle (°Schaerbeek, 1926) a fondé, avec son épouse Jacqueline, en 1985, le Groupe de Réflexion et d’Information Littéraires (G.R.I.L.) qui organisa plus de cent spectacles, colloques et séances d'analyse de textes. Il crée en 1986 le mensuel littéraire Inédit nouveau et, en 1988, les Éditions du Gril (plus de 70 volumes à ce jour). Le groupe s'est internationalisé.

Van Melle a obtenu en 1999 le grand prix de la critique poétique de la Société des Poètes français, fondée en 1902 par José Maria de Heredia, Sully Prudhomme et Léon Dierx.

HFJ

 

Inédit nouveau, no 232, mai 2009, 32 p., ill., 11 av. du Chant d’Oiseaux, 1310 La Hulpe. Abonnement (10 numéros, 380 pages): 35 € à verser au compte bancaire 001-1829313-66 de Paul Van Melle.

Partager cet article
Repost0
25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 19:53

Il faut être reconnaissant à René Fayt, conservateur honoraire de la Réserve précieuse des bibliothèques de l'Université Libre de Bruxelles, d'avoir réuni et présenté les lettres (1922-1934) de Pascal Pia (1903-1979) à Franz Hellens (1881-1972). Fourmillant d'allusions au Disque vert, aux titres qui l'ont précédé ou suivi, ainsi qu'à leurs nombreux collaborateurs, cette correspondance éclaire tout particulièrement l'étendue du réseau littéraire du jeune Pascal Pia et le fonctionnement de celui de Franz Hellens. Mais surtout, comme René Fayt en émet le souhait dans son « Liminaire », ces missives permettent « de mieux connaître la déconcertante et séduisante personnalité de l'auteur [...], l'énigmatique Pascal Pia ».

*

Contrairement à ce que suggère René Fayt (p. 14), ce n'est pas par son ami Eddy du Perron (1899-1940) que Pia fit la connaissance de Paul Neuhuys (1897-1984) et qu'il collabora à Ça ira. En effet, les premiers contacts de Pia avec Ça ira datent de septembre 1921, et la première rencontre de Pia avec Du Perron se situe en mars ou avril 1922. En fait, Pia connut Paul Neuhuys à Anvers en septembre 1921 et collabora à Ça ira, dont il sera le dépositaire à Paris à partir du numéro 17 (mars 1922). Mais ce fut en effet grâce à Du Perron que Pia connut Paul van Ostaijen (1896-1928) « un sympathique poète, de nationalité belge et de langue batave ».

*

Les lettres de Pia à Paul Neuhuys (1897-1984) sont inédites à ce jour. Antérieures à celles adressées à Hellens, ces longues missives sont révélatrices à plus d'un titre. Elles expriment non seulement des opinions critiques tranchées sinon acerbes sur les contemporains, mais nous renseignent également sur les sujets qui occupent Pia en 1921-1922 (le tabac et ses usages, le Pimandre, Basile Valentin, Bernard le Trévisan, Brunetto Latini, Pic de la Mirandole, Marsile Ficin, Paracelse, Jérôme Cardan, les vieux alchimistes et astrologues, les romanciers érotiques romains...) .

Il y est aussi question – comme dans la correspondance éditée par René Fayt – du projet de publier Poétariat ou L'immorale Vie de Safran Corday de René Edme aux éditions Ça ira. Après la mort de ce poète, sa femme demanda que le livre ne parût point. Il fut fait selon sa volonté et elle détruisit le manuscrit original. C'est à Georges Schmits que nous devons la publication de ce texte aussi remarquable qu'encore largement ignoré. (René EDME, Poétariat ou L'immorale Vie de Safran Corday. Avant-propos par Georges Schmits. Préface par André du Bief. Éditions Complément [Complément à la bibliothèque de Pascal Pia], s.l., 1982. Tirage: trente exemplaires sur Hollande van Gelder et nonante exemplaires sur papier offset.)

*

Les 38 missives de Pascal Pia à Maurice van Essche (1890-1964), échelonnées du 7 septembre 1921 au 20 janvier 1923, sont conservées aux Archives et Musée de la vie culturelle flamande (Letterenhuis-AMVC) à Anvers. Les douze lettres à Paul Neuhuys (échelonnées du 7 septembre au 27 mars 1974) reposent dans les archives de la Fondation Ça ira. L'AMVC conserve également les copies de 35 lettres de Van Essche à Pia. Je n'ai pas encore localisé les lettres de Neuhuys à Pia. C'est là le chaînon manquant. La publication de ces correspondances, à laquelle nous nous attachons, permettra de déterminer de manière décisive la chronologie exacte des contacts de Pia en Belgique.

*

Publiant et annotant avec toute l'érudition que nous lui connaissons les lettres de Pia à Hellens, René Fayt contribue à éclairer le rôle de passeur de Pia, Satrape du Collège de 'Pataphysique, personnage combien attachant, joyeusement mystificateur, intellectuel intransigeant mais effacé, et qui a – je dois le reconnaître – toujours hanté mon imaginaire. Ami de Malraux, de Du Perron et de Camus, loin des feux de la rampe, il incarne toute la rigueur détachée qu'exige la passion de la littérature – maîtresse ingrate et implacable dont il ne faut attendre aucune faveur.

Henri-Floris JESPERS


Pascal PIA, Au temps du Disque vert, lettres à Franz Hellens (1922-1934). Texte établi et présenté par René FAYT, Institut Mémoires de l'édition contemporaine (IMEC), s.l., 2006, 108 p., 20 €. ISBN 2 – 908295-80-6.

Quelques repères:

À propos de Pascal PIA:

Georges SCHMITS, 'Pascal Pia et la Belgique', in: Jean-José MARCHAND, Marcel ARLAND, Marc BERNARD et al., Pascal Pia, Paris, Les Lettres Nouvelles Maurice Nadeau, 1981, pp. 31-58.

À propos de Maurice VAN ESSCHE:

Henri-Floris JESPERS, 'Maurice Van Essche. Dossier provisoire', in: Bulletin de la Fondation Ça ira, no 22, 2ème trimestre 2005, pp. 9-42.

Henri-Floris JESPERS, 'Maurice Van Essche. Dossier provisoire (II)', in: Bulletin de la Fondation Ça ira, no 24, 4ème trimestre 2005, pp. 2-37.

À propos d' E. Du Perron:

Henri-Floris JESPERS, 'Du Perron à Bruxelles', in: Bulletin de la Fondation Ça ira, no 23, 3ème trimestre 2005, pp. 1-5.

Kees SNOEK, 'Eddy du Perron et Odilon-Jean Périer: un réseau de relations littéraires dans les années folles', in: Bulletin de la Fondation Ça ira, no 23, 3ème trimestre 2005, pp. 6-35.

Partager cet article
Repost0
23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 17:30

Amie de longue date du peintre Dan van Severen, Lucienne Stassaert consacra un cycle de poèmes aux dessins de Van Severen, intitulé “Al nader en nader” (Lucienne Stassaert, Afscheidsliedjes, Leuven Uitgeverij P, 2001), dont la traduction française a été publiée dans le Cahier international de littérature Archipel (no 15, 2000).

 

Plus dénué, dénudé

 

Il situe le temps

sous le signe

d'une croisée

 

s'assure

de la liberté

et cède à la lumière

 

l'échappée dépouillée

d'un blanc silence

qui le met en mouvement

 

*

Comment à plusieurs reprisess

sa main, hésitante,

ouvre l'espace

 

découvre la trace d'un signe

enfin

l'inexprimable

 

habite la blancheur

avant de se lover, toujours plus absent,

sur un inéluctable point de fuite

*

Dan, parmi le deuil

d'une paix perdue

ce qui, vivace

 

se retire

contient un signe

qui se déride, cruciforme

 

dans tes mains,

jusqu'à atteindre

la limite de ta vie

 

afin de léguer sa qualité

dans une abondance

d'absence

 

l'affranchir

de tout ce qui lie

à la douleur la vacuité

 

Lucienne STASSAERT

(traduction du néerlandais: Henri-Floris Jespers)

Partager cet article
Repost0
10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 04:27

Dans la foulée des notes de lecture à propos du livre de Mélanie Alfano (cf. Bulletin 36, pp. 41-44), c'est au tour de René Fayt d'évoquer La Lanterne sourde, ce mouvement artistique et littéraire en prise directe avec son temps (1921-1931).

Durant les années folles, surtout dans les milieux d'avant-garde, des liens étroits se tissèrent entre les lettres française et néerlandaises de Belgique. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer ici Paul van Ostaijen, l'un des directeurs des Compagnons de la Lanterne Sourde.

Marcel Lecomte se souviendra jusqu'à la fin de sa vie de l’effet de surprise produit par Van Ostaijen chantant ses poèmes lors de sa conférence à La Lanterne Sourde sur « Le renouveau littéraire en Belgique ». Henri-Floris Jespers évoque également la critique désinvolte d'Odilon-Jean Périer consacrée à l'anthologie Poètes belges d'Esprit Nouveau (1924), composée par Paul Vanderborght, ainsi que la conférence sur Max Elskamp que Paul Neuhuys prononça à la tribune de la Lanterne sourde en 1929. Enfin, Jespers signale des publications récentes qui éclairent les réseaux littéraires de ces passeurs infatigables et éclairés que furent Pascal Pia et Franz Hellens, tous deux liés d'amitié à Paul Neuhuys.

Dans son livre L'Art, un sens à la vie (cf. Bulletin 36, pp. 39-41), Yves Bossut relate une visite effectuée au domicile des Scutenaire. Soulignant combien le souvenir peut être tronqué par le temps, Philippe Dewolf apporte une correction significative à ce témoignage évocateur des rites secrets de l'auteur d' « Une force sans justice ».

Nele Bernheim, historienne de la mode, souligne l'importance de la Maison Norine, l'incontestable précurseur de la mode d’avant-garde belge, qui à partir des années 1980 acquit une notoriété mondiale. « Aucun récit sur la relation entre l’art et la mode ne peut être considéré comme complet sans Norine. »

Durant les roaring twenties, la Maison Norine fut en effet un haut-lieu de convergence artistique. Simone Périer souligna en 1969 que la couturière Norine, compagne du flamboyant Paul-Gustave Van Hecke,

Elle la première, et seule, s'est rebellé contre cette intégrale servitude […] aux couturiers parisiens. […] Chaque collection de Norine est une création personnelle, une œuvre originale... et tout comme l'on reconnaît une robe de Patou, de Chanel ou de Lanvin on se mit aussi à reconnaître une robe de Norine.

Nele Bernheim est historienne de la mode. Ayant obtenu un Masters à la Fashion Institute of Technology de New York, elle prépare une thèse intitulée Couture Norine, Brussels : The Embodiment of the Avant-Garde, 1916-1952. Ses recherches bénéficieraient grandement de tout apport d’archives et de créations de la maison Norine. Toute personne disposant de quelque matériel pertinent est priée de la contacter à info@nelebernheim.org.

*

Nele Bernheim rend également justice à Van Hecke, inspirateur en premier, père spirituel et inventeur du style de Norine. Personnage plus grand que nature, incarnant toutes qualité et tous les défauts des gay twenties, affairiste et généreux, Van Hecke fut également un grand passeur devant l'éternel. Directeur des revues Het roode Zeil, Sélection et Variétés, homme de théâtre et poète animateur de l' Atelier d’Art contemporain Sélection, cet inlassable propagandiste des peintres expressionnistes flamands sera épaulé dans ses entreprises, dans les années vingt, par son ami André de Ridder.

Paul Neuhuys se souviendra des années folles comme des plus belles de sa vie. Dans ses mémoires, il souligne que ce fut Georges Marlier qui l'introduisit à Sélection.

Plutôt qu’un mouvement, la revue Sélection me paraissait destinée à défendre les intérêts de collectionneurs.

Le plus beau souvenir de mon passage à Sélection fut aussi un pèlerinage, mais non littéraire cette fois, un pèlerinage vers une colonie d’artistes, ceux qu’on appelle le groupe de Laethem : Permeke, De Smet et Van den Berghe. Je me revois à la kermesse du village d’Afsnee, pleine de villageois endimanchés, De Smet dans sa vareuse de laine blanche à col roulé, sa tenue de canotier sur la Lys. Il y avait là le comité de rédaction de Sélection, dont je faisais partie, au complet : Van Hecke, De Ridder, Mesens, Marlier…

De dandy à dandy, Neuhuys adresse le 18 août 1926 un exemplaire de son roman Les dix Dollars de mademoiselle Rubens à Paul-Gustave van Hecke, orné d’un quatrain :

Comme on donne aux pauvres enfants neurasthéniques

un ours articulé, un lapin mécanique

si je vous adresse un de ces livres, ce n’est que

pour mon plaisir et non pour le vôtre, Van Hecke !

  Pégé interpréta cet envoi au pied de la lettre et ne prit pas la peine de découper son exemplaire...

Partager cet article
Repost0
6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 06:47



Dormir


Dormir dormir à la fois bien et mal –

Notre lit est le train qui de nuit glisse

À travers des pays marqués sur nulle carte –

Le Grand Inconnu plus fort que Fantômas

A maquillé les numéros des wagons

Pour le compte du redoutable patron

Qui attend à la prochaine station:

L'inquiétude pour le jour de demain.


Si tu cries nous sommes perdus –

Laisse ma main débloquer les freins –

Nous glissons

Nous passons

À côté du wagon blanc fantôme

Des West-Indian-Bananas

Perdu sur la voie du Nord

C'était ainsi prévu par le Maître –

Faisons semblant de dormir

Le bonheur est au bout du sommeil

Le train est à bout de tout –

Ma main qui a froid et qui sent la nuit

D'avoir travaillé dehors

Se repose sur ta hanche.

Paul-Gustave VAN HECKE

(Poèmes 1920-1923, p. 71.)

Partager cet article
Repost0
6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 06:27

Paul-Gustave van Hecke inspirateur en premier, père spirituel et inventeur du style de Norine”, dédia son recueil Poèmes 1920-1923 (Anvers, éditions Sélection, 1924) à sa compagne Norine. Tout comme comme Paul Joostens et Paul van Ostaijen, Van Hecke était entiché du septième art. Van Ostaijen n'aimait pas Van Hecke. Il le considérait comme un “agioteur littéraire” et s'exclamera en conclusion de sa critique particulièrement acerbe de Poèmes 1920-1923: “À bas le modernisme métèque” (Vlaamsche Arbeid, XV, 1, janvier 1925, pp. 30-34).

Le poème “Cinéma” (pp. 90-91) est prémonitoire: après la Seconde Guerre mondiale, Van Hecke lancera le Festival du Cinéma de Bruxelles et sera distributeur de Pathé en Belgique.


Cinéma

Mes parents

Plus que moi fervents

Des épisodes par kilomètres

En veulent pour leur argent

Et ainsi respectent leur habitude et la mienne

En m'emmenant dormir au cinéma.


Soudain

Enfin

Dans ma boîte crânienne

Au milieu de la séance

Aiguë jouissance

J'ai mal à l'imagination

Déclic de silence

Dans ma tête à l'abandon -

Le dernier film remue

Buées et vibrations perdues

Dans le gris de mes yeux

Qui plus loin que l'écran

Sont déjà avec eux:

Agfa

Ali-Baba

Monte-Cristo

Charlot

Keraban

Nick Carter

Fatty

Caligari

Tom Mix

Le siffleur tragique

Le grand inconnu

Le maître du rail

La terre du diable

Marianne la femme aux seins de cuivre

Ou l'empoisonnement par le vert-de-gris

Et la main coupée pour la bague-mystère

Qui toute la nuit dernière

A tracé des mots animés

Sur mon sommeil agité -

Cinéma cinéma cinéma Pathé!

Paul-Gustave VAN HECKE

Partager cet article
Repost0