Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
7 février 2008 4 07 /02 /février /2008 01:11

Traducteur américain des films de Guy Debord et d'une anthologie de l'Internationale Situationniste, Ken Knabb est également l'auteur de nombreux tracts, brochures et autres écrits, dont certains ont été traduits en une quinzaine de langues.

Commençant par les premières interventions de l'auteur en 1970, Escarmouches choisies de Ken Knabb comprend des critiques de la Nouvelle Gauche américaine et de la contre-culture hippie, et des

fragments de l'histoire des premiers groupes situationnistes aux États-Unis.

On y trouvera également nombre d'affiches, de comics ou d'articles concernant des anarchistes japonais, des dissidents chinois et des bouddhistes radicaux, la révolte polonaise de 1970, la révolution iranienne de 1979, la guerre du Golfe et le soulèvement anti-CPE de 2006 en France, ainsi que des textes moins directement politiques – articles sur l'écrivain Kenneth Rexroth, considéré comme le parrain de la beat generation, sur Georges Brassens et la chanson française, et sur les classiques de la littérature universelle. Enfin, les "Confessions d'un ennemi débonnaire de l'État", une autobiographie qui traite principalement des activités situationnistes de Knabb, comprend également ses souvenirs des années 60 et des récits d'autres aventures ultérieures, telles que la pratique de l'escalade, de la musique populaire et du zen.

Les écrits de Ken Knabb offrent un regard précieux, à la fois sympathique et critique, sur "l'autre Amérique", surtout sur les aspects les plus radicaux et les plus méconnus des années 60. En même temps, ils résument l'expérience de plusieurs décennies d'activités visant une transformation fondamentale de la société actuelle. Knabb est un des rares Américains ayant poursuivi le projet situationniste pendant quatre décennies, mais il a néanmoins maintenu son indépendance, n'hésitant pas à remettre en cause certains aspects de l'orthodoxie situ. Si ses démarches ont été mal reçues par certains tenants de cette orthodoxie, d'autres les ont ressentis comme une "bouffée d'air frais".

 

Secrets publics. Escarmouches choisies de Ken Knabb, Paris, Éditions Sulliver, 416 p., 28 €.

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 07:50

Les éditions Allia ont republié les trois seules œuvres dada de Clément Pansaers parues de son vivant, et cela nous rappelle bien des choses.

Un de mes plus lointains souvenirs, qui remonte à notre toute petite enfance à mon frère et à moi, est la banquette noire qui se trouvait à la maison dans la bibliothèque rouge. C'était celle des jeux et des rires avec notre Papa, des rires et des fous rires jusqu'à en avoir mal au ventre.

Plus tard ce fut celle des histoires qu'il inventait en nous les racontant. L'histoire de Lionel, par exemple, le petit garçon qui voyage en train et qui découvre que du dernier au premier wagon il y est tout seul… jusque dans la locomotive où il n'y a personne !…  Histoire de nous endormir ou de nous éveiller ?

Et puis ce devint la banquette de la détente et de la lecture dès que je sus lire… Allongé sur elle, je n'avais qu'à tendre le bras pour m'emparer, au hasard, d'un livre, et je me souviens, comme si c'était hier, du Bar Nicanor : Des mots, en caractère gras dans un texte courant, me sautaient aux yeux comme un fil conducteur, une table des matières, ou une réclame :

AÉRO

Soubrette 007

toujours plus haut

?

nous sommes les 20

culs

nous sommes les 20

d'keurs

con 20 culs

pri prou brou aha

……

C'était visiblement un livre d'enfant ! écrit pour faire rire les petits enfants, qui n'ont pas encore besoin de les comprendre pour jouer avec les mots… Je n'en parlais pas, naturellement, pas plus que des autres livres d'enfants et des autres réclames qu'il y avait dans la maison.

Mon père n'en parlait pas non plus. Il nous racontait ou lisait toujours des histoires mais ne les commentait pas. Il ne nous parlait évidemment jamais de Dada ni de poésie. Parle-t-on de poésie aux enfants ? Ils sont la poésie, et il suffirait de leur en parler pour qu'elle ne brille plus que par son absence…

Pendant la seconde guerre nous en étions à l'âge où on raconte des blagues entendues ailleurs. Lui à son tour nous raconta l'histoire, datant de sa jeunesse, d'un maire qui reçoit un ministre, lui montre fièrement son village et termine par le monument aux morts : — « Comment ? s'étonne le ministre en fronçant les sourcils, il n'y a pas plus de morts ici ?... »

Plaisanterie dada ? peut-être mais il n'y fit aucune allusion. Pas plus que quand je lui avais demandé à la même époque ce que voulait dire Pan-Pan au Cul du Nu Nègre, et qu'il m'avait répondu : « Un pan-pan c'est un revolver ou un fusil ; et un nègre tout nu ou presque dans sa brousse natale, quoi de plus courant ? » sans autre commentaire. Dada était passé de mode…

Quelques années après la guerre je ne revenais plus à la maison qu'une fois par semaine, et on se racontait ce qui s'était passé de l'une à l'autre :

— Un jeune Français, Édouard Jaguer, s'intéresse à Clément Pansaers et est venu m'en parler.

— Le fils Marc de votre ami Robert Dachy, est un enthousiaste de Dada, et il est venu me le dire.

— Un journaliste de la radio (RTBF) m'a demandé si le Président Eisenhower était dada. Je lui ai répondu oui, évidemment, pour la simple raison qu'il ne sait pas ce que c'est.

— La télévision française est venue jusqu'ici pour m'interroger sur mes souvenirs de Dada…

Dada était revenu dans le vent !

Et pour moi la banquette noire était devenue celle du repos par excellence : le meilleur lieu de l'univers ! disais-je, celui de la dolce far niente.

 

Tout ce qui vit cagnarde

L'homme seul reste forçat.

 

Cet aphorisme se trouve dans l’Apologie de la Paresse (il pourrait en être le sous-titre) et est entré dans mon langage courant. Depuis quand ? je ne pourrais le dire exactement, en tous cas à partir de ces années où Paul Neuhuys, très sollicité pour dire et écrire ce que Dada avait été pour lui, nous en parlait.

 

Mais quand on le prenait lui-même pour un poète dada, il s'en défendait : « N'est pas dada qui veut ! » nous disait-il. Il entendait par là qu'on ne devient pas un poète dada, on naît dada … Ou on ne l'est pas.

Il n'empêche que de tous les mouvements d'avant-garde qui suivirent les deux guerres du vingtième siècle, c'est Dada qu'il plaça en tête, parce que le plus pur. Et le plus pur parce qu'il a toujours fait échouer toutes les tentatives de récupération, non pas en résistant, mais en disparaissant « avec la plus virevoltante désinvolture ».

Il ne cessa pas de montrer son attachement à Dada, et lui resta fidèle jusqu'au bout. En témoignent : le titre de son dernier recueil : L'Agenda d'Agénor (1984) ; ce qu'il en a dit dans une ultime émission de la télévision flamande (BRT 1984) ; ses écrits publiés après sa mort dans les Mémoires à Dada (Le Cri 1996).

Thierry NEUHUYS

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
5 février 2008 2 05 /02 /février /2008 06:33

Michel Bartosik (°21 mars 1948) est décédé le 1er février, suite à une hémorragie cérébrale. Membre du cénacle des Pink Poets, Bartosik, poète hermétique influencé par Trakl et Celan, est l’auteur de quatre recueils :

  • Linguïstiek, Anvers, Contramine, 1975.
  • De verzamelnaam der eenzaamheid, Anvers, Pink Editions & Productions, 1976.
  • Rigor mortis, Anvers, Pink Editions & Productions, 1980.
  • Geschreven familie, Gand, Poëziecentrum, 2003 (waarin opgenomen een herziene versie van Sunt lacrimae, een bibliofiele editie verschenen in 1990).

Dorian Cumps, maître de conférences à la Sorbonne, le comptait parmi les meilleurs poètes flamands actuels.

Michel Bartosik était professeur à la Vrije Universiteit Brussel (1994) et à l’Université Libre de Bruxelles (1997).

In memoriam détaillé (en néerlandais) sur

www.mededelingen.over-blog.com/

(HFJ)

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 03:40

Au treizième coup de minuit. Anthologie du surréalisme en Angleterre, éditée, traduite et préfacée par Michdel Remy, paraît en mars 2008 aux éditions Dilecta sous l’égide d’Infosurr.

Méconnue car inédite et difficile d'accès, victime d'une époque hantée par la Seconde Guerre mondiale, le surréalisme anglais n'en est pas moins riche, fébrile et authentique. Dans son refus du définitif et du cohérent, dans son accueil de l'unique et de l'évanescent, il témoigne, à partir de 1936, de la persistance de l'« esprit surréaliste » à la définition duquel il participe pleinement, avec une incontestable vigueur. Pour témoigner de cette grande richesse théorique et créatrice du surréalisme anglais, cette anthologie comprend les manifestes et déclarations collectives du groupe surréaliste en Angleterre, et quelques deux cents pages de poèmes et textes (1935-1980) de Roland Penrose, David Gascoyne, Emmy Bridgewater, Ithell  Colquhoun, Simon Watson Taylor, E.L.T. Mesens, Humphrey Jennings, Toni del Renzio et bien d'autres encore. Au treizième coup de minuit rassemble de surcroît, en plus d'un dictionnaire en fin d'ouvrage, un choix significatif d'une trentaine de dessins des artistes surréalistes anglais, notamment Desmond Morris - connu mondialement comme éthologue et auteur du Singe nu, mais aussi membre du groupe surréaliste en Angleterre dès 1949 - dont une illustration est reproduite en couverture de l'ouvrage.

Michel Remy, spécialiste d'art et de littérature modernes et contemporains britanniques, est considéré comme un des meilleurs connaisseurs du surréalisme en Angleterre. Fondateur des éditions Marges et de la revue Flagrant Délit, il est l'auteur d'ouvrages sur David Gascoyne (David Gascoyne ou l'Urgence de l'inexprimé, Nancy, 1985), Desmond Morris (L'Univers surréaliste de Desmond Morris, Paris-Londres, 1991), de la première étude sur le surréalisme anglais en peinture, écriture, sculpture, cinéma et politique (Surrealism in Britain, 1999) et l'un des quatre auteurs de l'anthologie bilingue de la poésie anglaise (Paris, Gallimard, La Pléiade, 2005). Il enseigne actuellement à l'université de Nice.

&

Les démêlées, durant la Seconde Guerre mondiale, de E.L.T. Mesens, pro-consul de Breton à Londres, avec Toni del Renzio (de son vrai nom Antonino Romanov Del Renzio di Castellone e Venosa) et Ithell Colquhoun sont légendaires. Mesens traitera Del Renzio de « vomi du pinceau », Del Renzio dénoncera « la banalité de Monsieur Sous Merde d’Ane » (anagramme d’Eouard Mesens) Tous deux se déclaraient fidèles à Breton... Dans cette optique, l’étude de Paul C. Ray, The Surrealist Movement in England (Cornell University Press, Ithaca and London, 1971, 331 p.) est particulièrement révélatrice.

(HFJ)

Souscription au tarif préférentiel jusqu’au 15 février.

Informations et commandes :

éditions dilecta / 4 rue de capri / 75012 paris

www.editions-dilecta.com / T. 01 43 40 28 10 / F. 01 43 40 28 62 /

contact@editions-dilecta.com

 

Au treizième coup de minuit. Anthologie du surréalisme en Angleterre. Editée, traduite et préfacée par Michel Remy. Couverture de Desmond Morris. Paris, Dilecta, 312 p., 24 €.

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 23:23

Surréalistes et situationnistes, vies parallèles de Jérôme Duwa paraît en mars 2008 aux éditions Dilecta sous l’égide d’Infosurr.

La rencontre d'André Breton et de Guy Debord n'a jamais eu lieu. Selon Debord, il allait de soi que l'un excluait l'autre : Breton et le surréalisme appartenaient au passé, celui-là même que la Seconde Guerre mondiale venait d'engloutir, en sorte que tout était à recommencer. Ce jugement expéditif à l'égard du surréalisme méritait d'être reconsidéré dans un esprit étranger à tout règlement de compte. Divergence fondamentale ou intime parenté occultée par des rivalités de façade ? Une histoire détaillée des relations mouvementée entre surréalistes de Paris et de Bruxelles avec Guy Debord et ses amis restait à écrire pour comprendre, notamment, un des ressorts de la construction de l'identité situationniste.

Cet essai, que complète une anthologie composée de tracts, d'une dizaine d'illustrations et des textes de Jean-Louis Bédouin, André Breton, Claude Courtot, Adrien Dax, Guy Debord, Tom Gutt, Simon Hantaï, Gérard Legrand, Marcel Mariën, Benjamin Péret, José Pierre, Jean Schuster, Jan Strijbosch, Raoul Vaneigem et Joseph Wolman, permet de remonter le cours tumultueux de ces vies parallèles.

Professeur de philosophie, docteur en histoire de l'art, Jérôme Duwa se consacre aux avant-gardes du xxe siècle et a publié des études sur les surréalistes et les situationnistes dans différentes revues, dont Archives et documents situationnistes et Pleine marge. Il collabore régulièrement à Infosurr, CCP et à La Revue des revues. Chercheur associé à l'IMEC, il travaille sur les revues et les fonds d'archives surréalistes conservés par cette institution et prépare pour 2008 une exposition et une publication sur Mai 68.

Souscription au tarif préférentiel jusqu’au 15 février.

Informations et commandes :

éditions dilecta / 4 rue de capri / 75012 paris

www.editions-dilecta.com / T. 01 43 40 28 10 / F. 01 43 40 28 62 /

contact@editions-dilecta.com

Jérôme DUWA, Surréalistes et situationnistes, vies parallèles. Histoire et documents, Paris, Dilecta, 240 pp., 26 €.

 

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 04:38

Enfant de la bohème qui n’a jamais connu de lois sinon celles de l’ouvrage bien fait, Wannes van de Velde est un créateur protéiforme mais témoignant toujours d’une authenticité rare. Chanteur, musicien et homme de théâtre (dans De Reis naar Dux il évoque Paul Neuhuys), peintre et xylographe, poète et prosateur, traducteur de Michel de Ghelderode, il nous parle de ses années de formation sous un titre volontairement discret.

Fasciné par l’Espagne depuis l’enfance, il rencontre à l’Académie des Beaux-arts d’Anvers le guitariste qui deviendra son initiateur, c’est-à-dire celui qui transmet la tradition : Sabas Gomez y Marin. Avant de partir mourir à Carmona, le maître malade — la persona flamenca par excellence — l’incite à s’imprégner du travail des meilleurs : Ramon Montoya bien sûr, le grand Don Ramon, et Melchor de Marchena, accompagnateur de Pastora Pavon et de son époux Pepe Pinto et des meilleurs cantaores de son temps. Après un demi-siècle, le jeu de Wannes reste marqué au coin de cette école de Melchor de Marchena à laquelle Sabas appartenait.

Décrivant le café Andalucia, avenue de Stalingrad à Bruxelles, Wannes réveille et suscite ce spleen, cette douleur impuissante de la siguiriya, ce “blues européen d’un Orient oublié”.

 

Companera de mi alma

Mirame por Dios !

Con la limosna de tus ojos

Me alimento yo !

 

Compagne de mon âme

Regarde-moi au nom de Dieu !

Tiens-moi en vie

Avec l’aumône de tes yeux.

 

Wannes évoque avec chaleur son amitié virile avec José Aguilar y Lobato, originaire de Jerez de la Frontera, surnommé Chato, qui lui apprit dans les années soixante que le flamenco, loin d’être une configuration lyrique, se révèle surtout une façon de penser et surtout : d’être. Être, sans grandiloquence, avec un accent tonique sur “courage” : lucidité d’une volonté de vie consciente, combat avec la fatalité de nos limites — c’est-à-dire avec Madame la Mort. Mais où donc est sa victoire ? Car elle n’a pas le dernier mot : rien ne nous empêche de la chanter — et de telle manière que nous la vainquions, aussi longtemps que perdure le chant. Après le décès de sa femme, Chato s’en alla ouvrir un café marginal à Bruxelles, où régnait une ambiente andalouse combien plus intense — le “Chato de Jerez” dans les Marolles, “où les chiens sur le seuil, hurlaient à la lune”…

Clôturant ce livre témoignant d’une admirable économie de moyens, Wannes van de Velde nous confie que ce fut à Séville qu’il découvrit qu’une chanson de Maurice Maeterlinck recèle tous les éléments d’un cante por siguiriya, tant dans l’atmosphère que dans la structure :

 

On est venu dire,

                        (Mon enfant, j’ai peur)

On est venu dire,

                        Qu’il fallait partir…

Ma lampe allumée

(Mon enfant, j’ai peur)

Ma lampe allumée,

                        Me suis approchée…

À la première  porte,

                        (Mon enfant j’ai peur)

À la première porte,

                        La flamme a tremblé…

À la seconde porte,

(Mon enfant j’ai peur)

À la seconde porte,

                        La flamme a parlé…

À la troisième porte,

                        (Mon enfant, j’ai peur)

À la troisième porte,

                        La lumière est morte….

 

HFJ

 

Wannes VAN DE VELDE, Flamencoschetsen, Leuven, P, 2001, 44 p., ill., 15 €.

 

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
2 février 2008 6 02 /02 /février /2008 04:27

La parution de Littératures belges de langue française pourrait bien marquer un tournant. Ce guide substantiel et diversifié a “essentiellement pour objectif de faciliter l’accès au domaine, en multipliant les points de vue possibles”. N’ayant aucune ambition de s’ériger “en vérité ultime à propos d’aucune période, d’aucune œuvre et d’aucun genre” [1] , il ouvre des perspectives libératrices et suscite des réflexions stimulantes. Marc Quaghebeur rappelle à ce propos que l’essentielle et monumentale Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique (1958)[2] “passe sous silence la totalité du travail littéraire des avant-gardes” et que ce ne fut que la fin des années septante qui verra enfin “la sortie du corpus des avant-gardes historique du déni dans lequel les tenait l’institution littéraire”.

L’époque de la dénégation “qui exclut tout ce qui ne ressortit pas à l’ esthétique  néoclassique” semble en effet bien révolue. [3]  

L’intérêt pour les avant-gardes historiques —même récupérées ou, pire, banalisées — n’est pas affaire de nostalgie mais de reconnaissance. Ne restitue-t-il pas un climat de rassurante camaraderie posthume, un sentiment de ralliement à une unité et une identité quasi mythiques ? Frottis comme effacés, oblitérés par le temps, les féroces et déchirantes querelles de famille sont oubliées, et l’adhésion, pour distante qu’elle soit, n’en reste pas moins spontanée et agissante.

Le grand jeu des avant-gardes, agité, bruyant et souvent désordonné, fut le fait d’équipes déployant une dynamique multidisciplinaire, pluriculturelle et souvent polyglotte. Réduit aux exigences souvent hasardeuses sinon futiles de la nomenclature, il est dûment catalogué dans l’encyclopédie des biens symboliques.

Atlantide fabuleuse, le continent des avant-gardes n’est plus englouti dans le déni et l’indifférence. Il a bel et bien émergé, plus imposant que jamais. Il a été exploré, balisé et mis en carte. Mais la carte n’est pas le territoire, et ce dernier d’ailleurs n’a pas livré tous ses secrets.

De toutes les revues d’avant-garde paraissant en Belgique, la plus radicalement ouverte aux métamorphoses des littératures expérimentales, Ça Ira ! (1920 - 1923) fut le porte-parole d’une équipe de conspirateurs individualistes. Les éditions qui en découlèrent furent, elles aussi, une entreprise collective. Relevant l’enseigne en 1932, Paul Neuhuys (1897-1984) en fera une aventure personnelle, reflétant fidèlement son long cheminement intérieur à travers les turbulences du siècle. Éditeur perspicace, il publiera entre autres Michel de Ghelderode (Masques ostendais, 1934 et Le Cavalier bizarre, 1938), Norge (Le Sourire d’Icare, 1936), Marcel Mariën (L’oiseau qui n’a qu’une aile, 1941), Fernand Dumont (Traité des fées, 1942), Paul Colinet (Les histoires de la lampe, 1942), Étienne Schoonhoven (Blue ocean blues, 1948) et Paul Dewalhens (Répertoire du même aux mêmes, 1959).

“Moi, disait Neuhuys, je n’ai jamais eu la prétention d’être dada, ni dada ni surréaliste; mais j’ai toujours été extrêmement attiré par les extrêmes.”

Cette attirance suscitera et entretiendra équivoques et malentendus, mais ce dédoublement, ces états multiples de l’être, permettront au poète de vivre plusieurs vies. Revendiquant avec désinvolture et volupté le droit à l’arbitraire et à la soumission à la règle la plus sévère, il prêche le droit de se contredire et celui de s’en aller et s’invente une discipline élaborée mais librement consentie. Il se reconnaîtra dans “cet homme frontière, empalé sur un poteau indicateur” dont parlait Ghelderode. Balayant le passé et l’avenir d’un même regard à la fois émerveillé et secrètement meurtri, il n’entend renoncer à rien de ce qui le fascine. Le passé et l’avenir sont des espaces à émouvoir et, pour lui, le grand ordre du classicisme le plus pur et la “cathédrale dada” coexistent, tout comme la certitude et l’inquiétude qui l’habitent.

            Il déconcertera toujours ceux qu’Alain Germoz traite de “fervents de la cohérence apparente.”

Henri-Floris JESPERS



[1] Christian BERG & Pierre HALEN, dir., Littératures belges de langue française, Bruxelles, Le Cri édition, 2000, p. 8.

[2] Gustave CHARLIER & Joseph HANSE, dir., Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique, Bruxelles La Renaissance du Livre, 1958, 656 p.

[3] Christian BERG & Pierre HALEN, o.c., p. 196, 253, 195.

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
2 février 2008 6 02 /02 /février /2008 03:57

Les idoles du marché et du théâtre jouent avec les mots dont ils sont l’enjeu. Pour Dan Van Severen, toute langue semble être devenue une langue étrangère, affectée par l’aliénation. Lassé de jouer avec les couleurs et avec les narrations picturales, il pense la loi dans le devenir et le jeu dans la nécessité.

Le trait peut sembler précis, il procède d’une hésitation comme égarée dans le grain du papier. Le geste peut sembler définitif, il naît d’une (in)certitude à la fois dévastatrice et obsédante. Posée, supposée et proposée, la ligne est tracée à l’infinitif : toutes formes conjuguées et regroupées.

Ce caractère abstrait de l’acte que l’infinitif évoque remplace la lecture par la contemplation. Aux chatoiements des somptueux glissements sémantiques, Van Severen oppose le pâle éclair d’une illumination sémiologique. Règle et relation : l’œuvre est une fin et un commencement, mesure et rassemblement. La raison débouche sur l’oraison.

Les icônes de Van Severen sont chargées d’une transparence trompeuse, d’une limpidité lucide.  Réorganisation de la perception et capacité de maîtriser sa propre énergie.

Derrière cette belle assurance que l’œuvre dénote: voix feutrée, pas furtif, bégaiements et tâtonnements. En amont, une paralysie menaçante, en aval ce vacillement de l’esprit sous un ciel de plomb.

C’est que la maîtrise se paie cher et que chaque œuvre, au point de rencontre de l’infinitif et de l’indicatif, est le produit d’une victoire durement acquise. Soudain, à la croisée de l’abstrait et du concret : co-incidence et co-naissance.

Le poète Yu sent que le poème descend par le bras droit, fait halte au coude, s’en va par les doigts. « J’ignore d’où il vient et où il va. »

(Pierre Garnier)

Comme pour les archers et les maîtres du sabre, il s’agit pour Van Severen de tirer sans viser.

Tirer la ligne.

Henri-Floris JESPERS

 

 

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 17:42

D’autres petits placards

 

Monsieur le philologue, en toute langue, il est permis de se taire.

*

À l’âge de l’instruction obligatoire, il est permis de faire des fautes d’orthographe, et non pas d’en inventer, ajoute-t-on.

*

Fondation d’une caisse de chômage, aux diplomates unis de tous les pays.

*

Certificat.

Je certifie que je peux me tromper. C’est raisonnable.

*

à Gérard,

au hasard du divertissement :

démarche inutile.

Après toute sereine intention où la parole pourrait accimpagner le Silence ; même le Silence s’exprime en paroles, à la joie du pauvre bavard.

*

Ou bien, par l’atmosphère des antichambres, il est certain que pour l’observateur odieux, de réputation précise, l’inconscience des préoccupations spirituelles accentue la sensation des douleurs physiques bien propres.

L’insensibilité parfaite aux douleurs chez les autres hommes peut outrepasser en lui les effets de la méchante humeur de triste manière.

S’agit-il, quand même, d’un manque de courage ?

Les jeux sont faits, pourtant.

*

L’apparence des jeunesses, sous l’emprise de l’uniforme scientifique, est plus cruelle encore que l’enchantement des douces réalités immatérielles.

*

À la joie du railleur ou favori de toute la Maison.

Son verbiage est une insulte à l’évidence de l’Infini parce que, cruellement, il ne ménage pas les petits hommes qui nous sont chers. Faut-il accepter la bataille Nicodème ?

*

Laisse-moi penser, mon cher André, pourrait-on s’écrier sévèrement ! – mais il n’est pas possible de penser sinon en rêverie spirituelle mensongère ou réelle, suffisante, c’est certain.

O poésie expérimentale ou non, de tous les instants !

Et se promener ainsi, par le temps qu’il fait – et saluer le naufrage.

*

Sois paisible, ô gent laborieuse ; la « terre-brûlée » n’altère pas la qualité du sous-sol.

*

À l’âge des plaisirs de la vieillesse.

Bons souhaits d’éternel nouvel an.

Mes amis, afin d’avoir le sentiment de vivre encore, chacun de nous-même, donnez-vous généreusement au « petit bonjour » et surtout de vive voix, parce que, tant que vous vous entendez parler, rien n’est ni ne sera perdu.

Les sourds-muets pourraient-ils être avantagés ?

Gérard VAN BRUAENE

Rhétorique, no 4, janvier 1962

 

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article
31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 06:45

Qualifier Bruaene de réalisateur de théâtre expressionniste[1] et de poète dadaïste est pour le moins... excessif. Quant à Paul van Ostaijen et Van Bruaene, ils n’étaient pas des amis d’enfance, et Goemans ne fut pas complice de leur éphémère entreprise commerciale. En outre, Van Ostaijen ne fit pas de conférences 'À la Vierge poupine'.

&

C’est à Rik Sauwen que revient le mérite d’avoir brossé non seulement un portrait attachant de Van Bruaene, mais également d’avoir esquissé un essai sommaire de biographie du « petit homme du Rien », source principale des commentateurs ultérieurs.

Sauwen reconnaît d’emblée que

rares sont les dates qu’il est permis d’avancer avec certitude dans la vie du petit Gérard ; donnons en deux de caractère relativement définitif : sa naissance à Courtrai le 23 juin 1891 ; sa mort à Bruxelles pendant le nuit du 21 au 22 juillet 1964. La plupart des autres indications temporelles que nous nous effforcerons de fournir n’auront pas l’exactitude de ces deux dates terminales : on voudra bien nous en excuser.[2]

Débarqué à Bruxelles vers 1909, Van Bruaene se lance aussitôt dans le théâtre :

Il joue à cette époque dans la Candida de G. B. Shaw qui, aussi surprenant que la chose puisse paraître, assura lui-même la régie de sa pièce.[3]

Tout indique que Sauwen se base (avec prudence d’ailleurs) sur une affirmation de Jan Walravens (1920-1965). Peu après la mort de Van Bruaene, Walravens écrit en septembre 1964 que celui ci, « né en 1873 » avait à peine dix-huit ans quand il joua Candida de Shaw, sous la direction du maître en personne. Je n’ai pas vu de photos de cette représentation, confie Walravens, je ne m’explique pas la présence de Shaw à Bruxelles, mais Geert m’a montré une affiche bleue annonçant la représentation.[4]

&

Mettons les choses au point.

Candida est publié en 1898 (dans le recueil Pleasant Plays) et ira en première le 14 avril 1904. Les éditions Wereldbibliotheek publie la première traduction néerlandaise en 1912. La pièce figurait au répertoire du Vlaamsche Volkstoneel (VVT, compagnie créée en 1920), comme en témoigne un article paru dans le Middelburgsche Courant du 22 avril 1922. À cette époque, Van Bruaene, ayant signé son contrat le 6 juin 1921, faisait partie de la troupe et gagnait 750 francs par mois (il quittera le VVT en pleine saison, en décembre 1923).[5]

Si les erreurs de dates peuvent être mises au débit du journaliste Waltravens, les détails précis qu’il avance sont assurément le reflet de ses conversations avec Van Bruaene, sculpteur de sa propre légende et légèrement sinon joyeusement mythomane, qu’il fréquentait d’ailleurs depuis le début des années cinquante.

Henri-Floris JESPERS

 



[1] Affirmation reprise telle quelle par Jos JOOSTEN, Feit en tussenkomst. Geschiedenis en opvattingen van Tijd en Mens (1949-1955), Nijmegen, Vantilt, 1996, 528 p., p. 240.

[2] Rik SAUWEN, Geert Van Bruaene le petit homme du Rien, Verviers, Temps mêlés, 1970, 31 p. ; p. 4.

[3] Ib.

[4] Jan WALRAVENS, Jan Biorix, i.c., p. 197: “Geboren in 1873, was Geert van Bruaene amper 18 jaar toen hij te Brussel Candida speelde in een regie van... George Bernard Shaw zelf. Ik heb geen foto’s gezien van de opvoering, zou ook niet kunnen zeggen hoe Shaw in die tijd te Brussel verzeild is geraakt, maar wel toonde Geert mij een blauwe affiche waarop de voorstelling aangekondigd stond.”

[5] Frank PEETERS, Jan Oscar De Gruyter en Het Vlaamse Volkstoneel 1920-1924, een theaterhistoriografische studie, Leuven, Peeters, 1989, 568 p. [Vlaams Theater Instituut – Wetenschappelijke Reeks]; p. 244; 326-327; 368; 440.

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article