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23 février 2008 6 23 /02 /février /2008 03:26

Les entretiens de Gérard Berréby et Danielle Orhan avec Piet de Groof, « le général situationniste » (voir notre article du 27 janvier), apportent non seulement des éléments nouveaux quant aux relations de Walter Korun avec Guy Debord, Asger Jorn, Maurice Wyckaert et Édouard Jaguer, mais soulignent également le rôle de passeur joué par le centre artistique Taptoe, créé par Gentil et Clara Haesaert.

Laurent Six y consacre un article dans Le Mensuel littéraire et poétique et conclut :

Cet ouvrage richement illustré – mais hélas exclusivement en noir et blanc – contient des documents écrits et iconographiques que l’on n’avait jamais vu auparavant [...]. Telle une pièce de puzzle qui manquait depuis longtemps, ce livre d’entretiens affine la connaissance que l’on avait de cette période et lui donne une épaisseur qui lui faisait souvent défaut.

Gérard Berréby s’entretiendra avec Anatole Atlas et Laurent Six, le jeudi 24 avril 2008 à 20h30, au Théâtre-Poème, 30 rue d’Ecosse à 1060 Bruxelles.

 

Piet de Groof, Le général situationniste. Entretiens avec Gérard Berréby et Danielle Orhan, Paris, Éditions Allia, 2007, 298 p., 15 €.

Le Mensuel littéraire et poétique, cité Fontainas, 8 bte 43, 1060 Bruxelles, no 357, février 2008. Direction de la publication : Monique Dorsel.

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22 février 2008 5 22 /02 /février /2008 23:37

Bulletin no 3, septembre 2000

Note de lecture sur les études de Wim Meewis et de Henri-Floris Jespers, qui traitent de dada et du surréalisme, et de dada en Belgique, parues dans Gierik & Nieuw Vlaams Tijdschrift, no 64 ; et sur celle consacrée à Clément Pansaers par Henri-Floris Jespers dans le no 66.

 

Bulletin no 13, mars 2003

Paul NEUHUYS, Extraits d’articles parus dans Ça ira en 1921.

Henri-Floris JESPERS, Paul Neuhuys et Clément Pansaers.

Note de lecture consacrée à la réédition du Pan-Pan au cul du Nu Nègre et de Bar Nicanor (Bruxelles, Devillez, 2002).

 

Bulletin no 21, mars 2005

David GULLENTOPS, Une lettre inédite de Clément Pansaers à Jean Cocteau.

 

Bulletin no 26, juin 2006.

Edouard JAGUER, Meeting pansaérien.

Paul NEUHUYS, Une mise au point qui n’est point de mise.

(Repris du premier numéro de la revue Phases, 1954.)

 

Rédaction : hfj@skynet.be

 

Administration :

ça ira asbl

50, chaussée de Vleurgat

B 1050 Bruxelles

ca.ira@skynet.be

 

Coût de l’abonnement (4 numéros) :

Membre adhérent : 20 €

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à verser au compte de ça ira :

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Un numéro : 6,50 €

 

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20 février 2008 3 20 /02 /février /2008 00:00

Ce n’est pas sans quelque témérité que j’écris cet essai. Une amitié ancienne mais toujours jeune m’unit à Henri-Floris Jespers, une amitié fondée sur le souvenir partagé de certains coins d’Anvers et de Bruxelles, de certains crépuscules, de promenades à travers les polders de la Flandre maritime ou le long d’un canal silencieux, de poèmes préférés et plus que tout, fondée sur la compréhension et l’indulgence qu’Henri n’a jamais cessé de me témoigner. Comme le tendre poète Paul Neuhuys et le précieux romancier Guy Vaes, tout comme Paul Willems, le magicien  de Missembourg et Alain Germoz, le fondateur et le directeur de la revue Archipel, Henri appartient à cette même lignée d’ecrivains pour qui le français est venu par les chemins lumineux de l’enfance et de la prime jeunesse. Pour moi, pourtant issu de la cité médiévale de Bruges, le français est plutôt une sorte de latin postmoderne. Et surtout la langue de la latinité et donc de la clarté. Mais passons. Maintenant il s’agit bien du « gentleman » nommé Don Paolo Neuhuûse (1).

En 1924, le jeune Neuhuys, qui chante l’amour et le désenchantement, se marie (non pas à Pâques ou au mois d’août, mais le jour de la Saint-Sylvestre qui est, comme vous savez, le dernier jour de l’année!),  entre dans la manufacture de cigares de son père et continuera à y travailler et à la diriger jusqu’en 1946. De plus, Paul Neuhuys naquit un 16 septembre et mourut un 16 septembre; ce qui est quand-même un joli tour pour un magicien. Pourquoi ces dates ? Tout simplement parce ce que :  Les dates sont destinées à l’oubli, mais elles fixent les hommes dans le temps et elles portent en elles de multiples connotations (Jorge Luis Borges).    

De nos jours, la poésie de Paul Neuhuys semble être escamotée par la prose lourde d’un Pierre Mertens en quête d’une renommée parisienne et les élucubrations d’une jeune Amélie Nothomb qui boit du thé vert (vert comme le poison jaune d’un serpent jaune dans la jungle ). En vain, je cherche un bouquin, une revue ( Le Melon bleu , La Drogue, ça ira ) ou une plaquette ( La Fontaine de jouvence) pour retrouver des traces littéraires (2) de Paul Neuhuys.

Neuhuys, ce gentleman avec lequel j’aurais tant voulu avoir fumé des cigares, car je sais que Dieu est un fumeur de havanes (Serge Gainsbourg) et en plus parce que je suis un fervent lecteur du livre-testament (3) d’Henri Michaux, dans lequel il donne le conseil suivant : Cherchant une lumière, garde une fumée. Le même Henri Michaux dont Neuhuys a d’ailleurs été le premier éditeur; le terrible Michaux qui savait si bien ce qu’il fallait faire et surtout ce qu’il ne fallait pas faire du tout : Pas de tabac, pas de café, pas d’alcool et très peu de vin.Quelle horreur. Quelle rigidité d’esprit, mais quel courage aussi.

Le petit (de taille, pas d’envergure) Neuhuys, « mon semblable, mon frère », avec lequel j’aurais tant voulu avoir fait le tour des maisons closes d’Anvers pour visiter une belle néréide, une Adelaïde, une Octavie ou même la sainte Eulalie. Ce Neuhuys serait-il écrasé entre la fureur froide de quelques petits Michaux plastifiés en gloire posthume de chez Gallimard et un grand Nietzsche tel qu’il est en lui-même moustachu et mondialement connu ? Entre un Maeterlinck sorti de ses serres chaudes et un Norge refroidi ? Entre un E.T.L. Mesens et un Paul Nougé ? Entre une Nephertite du Levant et une nymphe nordique ? Entre les nénuphars blancs et le nirwana de l’Orient ? En vain, en vain, je continue à scruter par rangées alphabétiques un nom caché entre la lettre M d’un Charles Maurras et la lettre N d’un Roger Nimier. Mais, je ne me décourage pas si vite et il y a toujours la bibliothèque royale où se trouvent tant de dépôts légaux et où reposent tant de dépouilles royales de nos poètes princiers.                    

Certes, nous sommes loin du ping-pong Pound-Picabia qui fut vraiment la première pilule atomique intérieure. Mais moi, je n’avale pas de pilules. Moi, je descends aux archives, je lis et puis je cavale pour constater après ma cavale : ça n’a encore une fois pas marché. (4)

Les écrits de Neuhuys sur le mouvement Dada et sur le surréalisme - avec une vue sur les origines, l’ensemble et les grandes figures de ces deux mouvements - sont vraiment d’une originalité et d’une importance inouïe. Un seul exemple qui me semble assez frappant et qui illustre très bien le langage Neuhuysien : Ce n’est pas vrai que Dada a donné naisssance au surréalisme. Le surréalisme est sorti des ‘Serres chaudes’ de Maeterlinck, en se frottant au freudisme. Le surréalisme a été pris de vitesse par l’existentialisme. Dada fut un terrorisme gai, une rébellion gratuite contre toute orientation collective grandissante. (5). Excusez du peu.  

Ce que j’aime avant tout dans la poésie de Paul Neuhuys c’est le charme.  Stevenson, ce grand auteur écossais, disait que tout manque à un écrivain s’il lui manque le charme. Le charme de la poésie de Neuhuys émane d’un triangle formé par la légèreté, la lucidité et la luminance de son langage. Je dirais presque de son accent pétillant et croustillant. Avait-il tort de prétendre dans son poème Ma poésie  : L’humour lyrique a son illumination propre. Non. Absolument pas. Car Neuhuys danse. Oui, il danse comme un enchanteur et c’est son ami de Ghelderode qui a écrit : Vive les poëtes qui nous donnent à danser. Neuhuys nous fait des confidences, c’est-à-dire il avoue d’avance et c’est là tout le secret de son charme qui continue à nous étonner. La notion de légèreté émane de ses sons et est liée à la sonorité de la voix du poète. Non pas au style. Le style peut être fatigant et selon Michaux, toujours ce Michaux dans le livre-testament susmentionné, il faut se méfier, se distancer d’un style  : Le style, cette commodité à se camper et à camper le monde, serait l’homme? Cette suspecte acquisition dont, à l’écrivain qui se réjouit, on fait compliment Son prétendu don va coller à lui, le sclérosant sourdement. Style : signe (mauvais) de la ‘distance inchangée’ (mais qui eût pu, eût dû changer), la distance où à tort il demeure et se maintient vis-à-vis de son être et des choses et des personnes. Bloqué ! Il s’était précipité dans son style (ou l’avait cherché laborieusement).(...) Et puis Michaux conclut avec cette grandiose exhortation : Tâche d’en sortir. Va suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse plus suivre. Et justement, j’ose dire que le poète Neuhuys est allé suffisamment loin. Et que son style changeant ne pouvait parfois plus suivre. Cette notion de légèreté est une notion sou-estimée dans le domaine de la poésie, souvent sous-estimée par les lecteurs et très ouvent dénigrée par les critiques littéraires qui se prennent tellement au sérieux. Neuhuys révèlera son point de vue sur le sérieux : Ne pas se prendre au sérieux pour se défendre contre le sérieux de la vie, et je faisais jouer l’inconscient par l’ironie, car seul l’inconscient ne ment pas. Le vrai langage onirique est ironique. Et la poésie devient le seul moyen de connaître quelque chose sur cette terre. (6).

La seconde notion est élémentaire. Sans lucidité le poète se dérobe rapidement comme un petit faiseur de rimes. Exemple : tous les rimeurs qui souffrent de ce péché originel de n’être pas inévitables. Nous les lisons avec ennui, avec respect ou admiration, mais nous sentons que le poète aurait pu écrire avec un bonheur égal des vers totalement différents. 

La luminance, la troisième notion, émane de la lumière ou de la noirceur (absence de lumière), de la vision (absence de vision, la situation abyssale) du poète.           

Neuhuys qui aimait bien le rire, le ricanement et les bons mots ( un seul mais très bel exemple : Le Christ fut crucifié parce qu’il n’avait pas de diplôme en théologie.),   aimait aussi les triades verbales. Non seulement il nous indique (toujours dans le même poème Ma poésie) trois thèmes qui se dégagent de ses inédits : Erotisme- Tourisme - Hermétisme, mais Guy Imperiali, évoquant ses rencontres avec Neuhuys, dans la préface Dix ans après au merveilleux livre Mémoires à dada cite un très bel exemple des beaux trios verbaux de Neuhuys : Trois hommes m’ont poussé sur le sentier poétique : Elskamp à mes débuts, Cocteau au méridien, Hellens à mon déclin ;  et trois mots auront dominé ma vie : poésie, amour et religion. Et Neuhuys nous livre à maintes reprises d’autres exemples de ce genre : Euphorie, insouciance, ironie dans ce même livre posthume (page 16). Autre exemple assez curieux : Nous étions alors un Etat solidement maintenu par des hommes politiques d’envergure : Woeste, Janson, Vandervelde (page 23). Et encore : Maeterlinck ? Un taiseux. Ce que nous aimions en lui ? L’horticulteur, l’apiculteur, le mythiculteur. (page 41). Ou bien : On chante ce que n’ose pas dire parce qu’on n’ose pas dire ce qu’on voudrait faire.(page 153). Et enfin pour conclure, car j’en passe, : Le Flamand, que ce soit Crommelinck, Ghelderode ou Dewalhens, étonne par sa verve débordante, sa faconde insolite, sa rhétorique érotique.(page 171). Un autre trio, en P majeur, est formé par les noms et les relations de ces figures flamboyantes telles que Francis Picabia, Clément Pansaers et Ezra Loomis Pound. Et cette fois-ci, pas du tout étonnés de se trouver ensemble. Ce qu’il écrira sur ce dernier dans le chapitre La cathédrale dada et dans le chapitre de veuve et vive voix de ses Mémoires à dada garde pour moi toute la faveur et toute la fraîcheur d’un homme alerte et témoin de son temps qui s’étendait de la Belle Epoque aux années 1980, les dernières années de sa vie qui encercle pour ainsi dire presque tout un siècle.         

Le poète Neuhuys était non seulement un éditeur au nez fin (la lecture minutieuse de la liste des publications des éditions ça ira devient vite une activité époustouflante ; la liste numérotée de 1 à 98 comporte des noms d’auteurs tels que Marcel Lecomte avec Démonstrations, Paul Joostens avec Salopes, Willy Koninckx avec Lettre nordique, Michel de Ghelderode avec Masques ostendais, Camille Huysmans avec Quatre Types, Marcel Mariën avec L’Oiseau qui n’a qu’une aile et cetera) mais aussi un essayiste et un mémorialiste, sans oublier son art d’épistolier. Certes, il n’a sans doute pas écrit autant de lettres et de missives que Michel de Ghelderode, cet autre enragé de Schaerbeeks , mais Paul Neuhuys est quand-même à nouveau présent dans le sixième tome de la correspondance (1946-1949) de Michel de Ghelderode, si bien établie et annotée par le professeur Roland Beyen (7).

Un des plus beaux poèmes de Paul Neuhuys est peut-être ce petit joyau intitulé Après tant de douleurs humaines dans le recueil Le Secrétaire d’acajou (1946) avec ces mots et ces vers si simples, mais si fulgurants : Plus les hommes sont lâches plus les femmes sont cruelles... Et cette fin abrupte et cruelle : Le monde est faot pour qu’on y meure/ et personne n’est innocent.Car détrompez-vous; ce poète léger et désinvolte a bien chanté le chant tant triste du désenchantement et aimait parfois clamer : Heureusement que je suis le plus malheureux des hommes !

Un autre joyau est pour moi le poème Chanson dans le recueil Le Zèbre handicapé (1923) avec ces vers qui sont d’une légèreté et d’une sonorité admirable. On dirait le chant d’un ange descendu sur terre pour quelques moments. Ou les murmures d’un ange déchu.

Et que dire de ce grand et long poème Humanisme dans lequel Neuhuys brosse en passant un beau portrait du docteur August Borms. Ce qu’il fait d’ailleurs sans aucune amertume, sans aucun sarcasme, mais avec le respect un peu désuet de son ancien professeur à l’athénée royal de la ville d’Anvers. Et n’oublions jamais que Neuhuys fut francophone à Anvers, comme on peut être Copte en Egypte : c’est-à-dire un minoritaire.

Et que dois-je dire de ce poème intitulé Seigneur dont je ne veux et je ne peux m’empêcher de citer ici la seconde moitié :

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Le bruit des voix a remplacé le sens des mots.

Le samovar bout dans l’isba du moujik.

Les jeunes ne vivront plus selon les vieilles lois

Ils peignent des formes neuves avec des couleurs fraîches

Ils étaient las d’attendre et si las d’espérer,

et de regarder la vie à travers un vitrail décoloré.
Ce poème est une véritable prière d’un poète de la fin du monde qui ne fut pas d’accord avec Dieu. Paul Neuhuys fut-il un écorché vif ? Sans doute. En tout cas, il nous a légué sa petite musique et son spleen de petit Suisse perdu dans la haute montagne. Et personne, personne qui aime la poésie ne pourra jamais résister au charme de ces deux vers à la fin du poème Rond-point où un tout jeune Neuhuys nous avertit : et quand nous serons fatigués d’être gais/ nous serons contents d’être tristes. Neuhuys ne fut ni un petit provincial, ni un écrivain français très falaise de marbre, mais un magnifique marchand de fumée. Car les poètes assidus cherchent et trouvent la lumière, mais doivent malheureusement se contenter de la la fumée. Et pour le reste : quelle désinvolture et quelle incandescance ! Quelle poésie qui, telle une eau vivifiante, coule et nous rafraîchit.

Hendrik CARETTE
                                                               

 (1) Cfr. Michel de Gheldrode à la page 103 de L’Homme à la moustache d’or suivi de Visages et paysages de la Flandre maritime et avec une merveilleuse postface La “folie” de L’Homme à la moustache d’or : rencontre de Ghederode avec le surréalisme ? de Jacqueline Blancart-Cassou, Bruxelles : Edition Le Cri, 1997.

(2) Pour une introduction approfondie à la vie et à l’oeuvre de Paul Neuhuys et pour avoir un aperçu de  toutes ces revues chimériques, il faut lire deux textes d’Henri-Floris Jespers :Talon rouge et bonnet phrygien : initiation à la critique dans Soirées d’Anvers (notes & essais), Anvers : Pandora, 1997, cahier 5 et Mijn lach klappert als een natte vlag dans Dada! Dada ?, Antwerpen : Jef Meert, 2000.      

(3) Poteaux d’angle,  Paris : Gallimard / nrf, 1981.

(4) Titre d’un recueil de poèmes de Paul Neuhuys, Bruxelles : Phantomas, 1972.

(5) Voir la page 90 de Mémoires à dada, Bruxelles : Edition Le Cri, 1996, dans la série Les évadés de l’oubli.

(6) Ibidem, p. 57

(7) Aux éditions Labor, Bruxelles, 2000, dans la série Archives du futur.  

 

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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 04:12

LA DISPARITION, CORNEGIDOUILLE

 

On ne le verra plus, repoussant des doigts une longue, longue mèche de cheveux gris que l’âge n’avait point raccourcis. On ne l’entendra plus, prenant son épouse à témoin, maugréer entre ses dents et son tuyau de pipe contre les inepties belgo-belges, la culture académique, les cireurs de pompes, les retards de la poste et une certaine autorité communale. Surtout manqueront dans plus d’un bistrot de Verviers ou de Liège ses jeux de mots tirant dans tous les sens, son rire franc et canaille, son humour rosse et noir, qui dégonflait, cornegidouille, plus d’une baudruche ubuesque. André Blavier, natif de Hodimont, faubourg populaire de Verviers, a définitivement cassé sa pipe dans la cité lainière, ce samedi 9 juin, à l’âge de 79 ans.

André Blavier aura, sa vie durant, revendiqué son appartenance wallonne et provinciale, même s’il avait largement ouvert les portes de sa revue temps mêlés — fondée en 1952 avec le peintre Jane Graverol — aux artistes d’ici et d’ailleurs, pour peu qu’ils soient innovateurs, curieux, naïfs, marginaux et en dehors de tout terrorisme idéologique.

Si Blavier posait des bombes, c’était en effet contre le conformisme, qu’il soit politique, littéraire ou artistique. Une méthode qui le rapprochait davantage de Dada que du surréalisme, dont il fut pourtant l’un des plus pertinents observateurs en Belgique : faut-il rappeler qu’il est l’éditeur des Écrits complets de René Magritte, peintre qu’il admirait et qu’il exposa dans une cave mal fermée  de  Verviers,  à  une  époque   l’artiste n’était pas encore une poule aux œufs d’or ?

En même temps, fidèle aux principes de la pataphysique, qui est “la science des solutions imaginaires”, André Blavier professait une (apparente) indifférence aux heurs et bonheurs pouvant survenir dans son existence.

On n’ose imaginer ce qu’aurait été l’avant-garde dans ce pays — la Belgique sauvage comme on l’a appelée — sans cet enfant terrible(ment) caustique et curieux de tout. Véritable puits de science, qui gardait de ses origines populaires la véritable modestie de l’autodidacte, André Blavier accueillait, lisait, éditait, ouvrait ses archives, ses fichiers et sa maison à une quantité invraisemblable d’artistes, de chercheurs et d’universitaires. Les autorités de sa ville et du pays n’ont que très (trop) tardivement pris conscience de l’importance réelle du petit bibliothécaire.

Car, à travers sa revue temps mêlés — il suffit d’en parcourir les sommaires, où sont voisins Pansaers, Ghelderode, Magritte, Scutenaire, Neuhuys, Jacqmin —, à travers le Fonds Queneau qu’il créa à Verviers et où atterrissaient des chercheurs venus du Québec, du Japon, des États-Unis, de France et de Navarre, à travers ses recherches sur les Fous littéraires, à travers son intérêt pour des artistes comme Enrico Baj et Maurice Pirenne, André Stas et Lionel Vinche, Christian Dotremont et Roland Topor, André Blavier a réussi là où tant d’autres avaient échoué : réconcilier le pessimisme foncier de sa nature et les passions du cœur, sans pour autant renoncer à un franc-parler souvent féroce, et à une exigence de qualité qui démontrait qu’on pouvait, n’en déplaise aux beaux esprits, faire rimer provincial avec capital.

Alain DELAUNOIS

(Paru dans le Bulletin de la Fondation ça ira, no 7, 3ème trimestre 2001.)

 

« Attention ! Ne déplacez rien. » Le grand ordre caché du désordre apparent : partout, sur toute surface plane disponible (c’est-à-dire qui ne l’est plus), empilés et répartis, feuillets dactylographiés enluminés de repentirs, fragments de photocopies retouchées, fiches, petits papiers de toutes sortes et de tous formats, épreuves adornées de signes de correction, ces insectes qui mordent la marge de la page et qui sont à la composition, mais d’une manière plus clinique et définitive, ce que biffures, ratures et surcharges sont au manuscrit... Nous voilà bel et bien dans la cuisine de l’obsédé de précision, dans la boutique du brocanteur. Étal et étalage de l’homme fait de lettres. André Blavier prépare la réédition des Fous littéraires, livre-culte quasi mythique.

Notre première rencontre avait eu lieu aux Biennales de la Poésie à Knokke-le-Zoute en 1966, où il m’avait interpellé, après une intervention que j’avais consacrée à rose mon chameau, livre-collage du poète et cinéaste flamand Patrick Conrad. Blavier, esprit curieux, dans tous les sens du terme, m’interrogea longuement sur l’évolution de la poésie expérimentale de langue néerlandaise.

Nous ne sommes pas programmés pour le hasard, ni même d’ailleurs pour la nécessité : trente-trois ans plus tard, notre ultime entrevue à Verviers, programmée et même intéressée celle-là, fut en effet placée sous le signe de Paul Neuhuys, à qui Conrad avait rendu hommage en 1984 dans un émouvant documentaire télévisé. Ce fut alors que Blavier mit généreusement à la disposition de la Fondation Ça ira un jeu de photocopies des lettres qu’il avait reçues de Paul Neuhuys.

Blavier, estafette exemplaire de cette Belgique sauvage que Phantomas célébra dans son numéro 100-101, fut pour Neuhuys, casanier, timide et effacé, un point d’ancrage vital et essentiel. Toujours “extrêmement attiré par les extrêmes”, Neuhuys soulignera que Blavier “voit l’authenticité de la poésie dans une permanente dérision, un sarcasme, un humour, un parti pris de ne pas se prendre au sérieux.”

&

La correspondance Neuhuys/Blavier sera le fil conducteur de l’article que j’ai consacré dans le Bulletin de la Fondation ça ira (no 7, 3ème trimestre 2001) à ce fin lettré, lecteur infatigable de ce qu’écrivirent les rêveurs solitaires. Nous y croisons, chemin faisant, Clément Pansaers, Édouard Jaguer, Pascal Pia, Tristan Tzara, Paul Joostens, Georges Thiry, Raymond Queneau, André Delvaux, Paul Dewalhens et le libraire parisien Robert Chatté (« un chaud lapin, ce Chatté-là ! », dixit Neuhuys, qui lui offre dans les quartiers chauds du port d’Anvers une de ces fenestrières dont le parisien se montre friand). Dans la même livraison, une longue note de lecture est consacré à la réédition des Fous littéraires.

Ce septième numéro du Bulletin est hélas! épuisé. Et si nous reproduisions ici ces articles, en hommage à Blavier, l’inimitable ? 

Henri-Floris JESPERS

 

André BLAVIER, Les fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2000, 1152 p., 68,6 €.

Signalons aux lecteurs néerlandophones le livre de Ed Schilders, Vergeten boeken. Literaire curiosa en rariora, boekenvrienden en bibliomanen (Amsterdam, Loeb, W & L Boeken, 1986, 388 p.) Et, bien sûr le blog http://www.mededelingen.over-blog.com

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18 février 2008 1 18 /02 /février /2008 05:57

L’édition des lettres de Paul Willems (1912-1998) à Jacques Ferrand (1911-2003) est présentée, établie et annotée par Francis Willems, le neveu de Paul. Grâce à la bienveillance de la nièce de Jacques Ferrand, Elza Willems-De Groodt a pu transcrire les lettres de son époux. Fabrice van de Kerckhove a revu de près les textes, apportant les corrections nécessaires ainsi que de nombreuses précisions dans les notes et commentaires. Mais quel dommage que Ferrand ait refusé la publication de ses lettres à lui, « une attitude que lui dictait sa modestie ou plutôt son mépris de l’opinion que pourraient se former des inconnus sur son style, ses idées ou ses affections », dixit Francis Willems. Quel personnage que ce Jacques Ferrand dont il brosse, dans sa (courte) préface, un portrait aussi frappant que subtil.

Dessinateur, collectionneur, bibliophile et lettré, Jacques Ferrand fit son apparition à Missembourg en 1934, venant de Paris avec les illustrations que lui avait inspirées son admiration pour La Comtesse des Digues. L’amitié qui liera ce « bibliophile, amateur éclairé de l’exceptionnel et de l’inutile, proustien jusqu’au bout des ongles », à Marie Gevers s’étendra à tous les habitants de Missembourg durant près de 70 ans.  « Bruyamment rebelle au modernisme », il travaillait dans cette tradition typiquement française dite du raffinement et du bon goût. Ses illustrations des Fables de La Fontaine s’inscrivent d’ailleurs dans la lignée d’André Hellé (1871-1945). Ferrand illustra non seulement Madame de Sévigné, Daniel Defoe, Charles Nodier, Gérard de Nerval, Francis Jammes, Sacha Guitry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud, mais également La Cuisine au fil des mois et La Cuisine au fil des saisons ainsi que des livres d’astronomie et de gastronomie, d’œnologie et de pâtisserie. Pendant dix ans, jusqu’en 1967, il se rendit deux fois par an pendant six semaines aux États-Unis, à Kansas City, sur invitation de Hallmark Cards Inc., pour y dessiner des calendriers et des cartes de vœux. Tout cela nous l’apprenons grâce au témoignage de Francis Willems.

Les lettres de Paul Willems à Ferrand, où l’humour et la fantaisie tiennent souvent une bonne part, célèbrent l’amitié, mieux encore : la complicité.

Le chat, sur la table, essaye de prendre la forme d’une barbe. C’est sa façon de se souvenir de toi. Mais on remarque tout de suite que ce chat-barbe n’est pas toi car il ne sourit pas. Or toi, tu es un sourire encadré. (p. 40)

Ce sourire l’accompagnera près d’un demi-siècle, et il confiera à son complice :

N’y a-t-il autre chose dans la vie que cet élan essentiel vers quelques uns ? (on les compte sur les doigts d’une main), non, il n’y a rien d’autre, mais cela justifie la vie. (p. 58)

Faut-il souligner que ces lettres constituent une précieuse source d'information sur les activités de Paul Willems (nous pouvons par exemple y lire ses réactions à l’occupation du Palais des Beaux-Arts en juin 1968, p. 61) et sur ses lectures ? Ces dernières nous réservent parfois des surprises : le voilà plongé dans La reine des pommes, « un bon roman policier » (p. 64) ou Rouletabille chez les Bohémiens de Gaston Leroux, « très bien fait, amusant et plein de surprises jusqu’à la fin » (p. 80). (Curieusement, dès qu’il s’agit de littérature dite « triviale » ou « d’évasion », les annotations semblent moins assurées...[1])

Willems est passé maître dans l’évocation des paysages et de leur résonance intérieure. Il y décèle parfois une pointe de violence, éclatante comme à San Stefano sur la côte italienne, ou plus secrète, comme à Pathmos.

Cher Jacques, le soleil ici, jour après jour, fonce en brandissant ses épées bleues. Chaque matin j’entrouvre les yeux, y aura-t-il un nuage ? Non... c’est déjà le combat de l’été. Qui parle de la douce Italie ? Elle est féroce, romaine, éclatante, mais de douceur, point. Nous nous levons tôt et descendons entre les rochers vers la mer. Une mer faite de pierres précieuses liquides. (p. 52)

Pathmos est une île parfaite et sévère. Aucune, mais aucune vulgarité. Tout y est fait selon le soleil, la blancheur et la sécheresse. Le meltem ou vent du nord, souffle avec force. On ne peut dire qu’il apporte de la fraîcheur, mais une sorte de légèreté féroce qui permet de longues promenades sous un soleil qui tire à la mitrailleuse.

Églises, églises, chapelles, couvents, monastères, et dans de petites cours où passe parfois un moine nonchalant, des jardins minuscules et frais qui vous protègent de tant de violence. (p. 59)

Missembourg n’est que douceur, et si l’œuvre de Marie Gevers est indissolublement liée au domaine familial, celui-ci est également la grande affaire de Paul Willems, et omniprésent dans sa correspondance.

Missembourg, le 17, 18 ou 19 ou 21 novembre, je ne sais, mais en tous cas : samedi par temps maussade, d’une humidité glaciale. Plus de feuilles aux arbres, sauf au chêne près du pont. Ses branches, à ma fenêtre, sont si glorieusement jaunes, qu’à chaque instant je lève les yeux en pensant : « Le soleil ? ». Non, pas question de soleil : une couche de nuages uniformément gris maintiennent le crépuscule depuis le matin jusqu’au soir. Nous avons déjeuné à la lumière des lampes, ce midi. Ce mi-jour, tu l’aimerais, Jacques, et c’est pour cette raison que je le décris. Ainsi, je date ma lettre mieux que par un chiffre, d’ailleurs oublié. J’aimerais vivre toujours entre chien et loup, c’est alors que le temps s’arrête vraiment. Le chien ne se décide pas à attaquer le loup. Tout est en suspens. (p. 32)

Estimant que la philosophie de Ferrand « cherchait des preuves de l’inexistence du temps », Willems lui adresse une lettre, non datée, comme il se doit.

Pour moi, [les merles] sont la preuve que le temps n’existe pas, que rien ne change, puisqu’ils reviennent, chaque année, malgré les cataclysmes, et chantent de leur même bec jaune, le même chant un peu fou et touchant. (p. 55)

Dess(e)in musical omniprésent et décisif, ravissement intime, le thème de Missembourg est intimement lié à cette tentative ininterrompue et soutenue de se dégager de l’emprise du temps : « comment se déprendre du siècle et remonter le temps » (p. 61). Ferrand considère qu’il « n’y a pas un temps, il y a des temps » et Willems souligne : « mon temps intérieur est d’une pièce » (p. 70) Le monde extérieur, celui qui est tributaire du temps mécanique et des fracas du siècle, c’est « le torrent furieux » (p. 30), « l’affreux tourbillon » (p. 32).

À propos de Lire, écrire (Fata Morgana, 2005), Christopher Gérard note sur ses tablettes :

Que Paul Willems évoque un signet, qui met quatre-vingts ans à tacher la dernière page lue par un aïeul, ou ces fleurs cueillies un soir d’été, bien avant sa naissance, et qui laissent une auréole jaune sur la page, il témoigne par ses rêveries sans fin du caractère profondément religieux de la lecture : « je lis comme je suppose que l’on prie ».

Dans Lire, écrire [il] livre des réflexions et des souvenirs sur la lecture, « ma joie et mon délire », que ce soit au café, au lit — seul ou accompagné (une lectrice, un chat) —, dans le train ou en avion, quand il fait moins cinquante à l’extérieur et que ronflent les voyageurs. L’endroit préféré, c’est encore, « les pieds aux chenets », à Missembourg [...].[2]

Le génie du lieu, c’est le pouvoir qu’un site exerce et qui fait sa singularité. Ni décor, ni prétexte, ni même centre d’intérêt nécessaire, indispensable et impérieux, Missembourg fait fonction d’axis mundi où le passé et le présent glissent et se déglissent « avec regret de se quitter », centre rayonnant d’harmonie où l’osmose règne en reine. [3]

Dans sa communication à l’Académie royale de langue et de littérature françaises du 4 novembre 1989, Paul Willems souligne que

Missembourg ne se perçoit pas in globo. Chaque arbre, chaque herbe, chaque étoile vue de la fenêtre de la bibliothèque a son histoire. Plus que son histoire ! Elle a un nom. Ainsi les arbres chez nous ont un état civil [...] La moindre fleur jouit chez nous de ses droits de citoyenneté. [...]

Ce qui est nommé ou situé appartient à la mémoire et dès lors existe, vit.[4]

Mais toute vie est menacée, et c’est non sans quelque sérénité crispée, qu’il constate :

Toute la vie contemporaine tend à éloigner, à éliminer le style de vie qui existe à Missembourg depuis 1968, et qui existait dans tant d’autres maisons déjà disparues. C’était un essai de civilisation du livre, du jardin et de la poésie. [5]

Dans sa dernière lettre, datée du 16 avril 1994, Paul Willems confie à Jacques Ferrand :

Guldentop s’exerce à moduler pour toi les hululements de fantômes frissonnants et il te promet que tous les jours à minuit il fera craquer les jointures des armoires de Missembourg d’une façon particulièrement sinistre (p. 99).

C’est que tout est réel dans l’œuvre de Paul Willems : un empereur qui fait construire des écrans géants que l'on nomme para-lumières ; des manteaux de fourrure qui redeviennent les animaux qui ont servi à les fabriquer ; des objets d’origine végétale qui retrouvent leur existence de plantes ; des sièges de salle de concert qui se transforment en arbres ; une ville à voile ; un pays noyé; des bardes, des veilleurs chargés de chanter dans l’attente de l’éternel retour...

Henri-Floris JESPERS

Paul WILLEMS, Lettres à Jacques Ferrand 1946-1994. Édition présentée, établie et annotée par Francis Willems, Bruxelles, Le Cri / Académie royale de langue et de littérature françaises, 2005, 99 p., 9,5 €. ISBN : 2-87106-390-7.

 



[1] C’est ainsi que l’éditeur date Rouletabille chez les Bohémiens de 1907 (note 67, p. 80). Ce roman parut dans Le Matin (de Paris) du 4 octobre au 14 décembre 1922. Rouletabille fait son apparition en 1907 dans Le mystère de la chambre jaune. Quant à l’auteur de la La reine des pommes, il n’est pas identifié. Il s’agit de Chester Himes (1909-1984), figure emblématique de l’émancipation afro-américaine. La reine des pommes, considéré comme l’un des classiques du roman policier, parut en 1958 dans la Série noire de Gallimard et fut salué par Cocteau, Giono et Sartre. Wolinski en fit une bande dessinée et Bill Duke, le réalisateur d’American Gigolo, le porta à l’écran (A Rage in Harlem, 1991).

[2] Archaïon, Les tablettes de Christopher Gérard, 18 novembre 2006.

http://archaion.hautetfort.com/archive/2006/11/22/paul-willems.html

[3] Se “déglisser” : « quel néologisme plus adéquat pour évoquer dans l’œuvre de Paul Willems, ces continuels “passages” entre des “états” voisins, ou en miroir. » Alain BOSQUET DE THORAN, Quelques notes sur Paul Willems poète, in Jan HERMAN, Lieven TACK & Konraad GELDOF, Lettres ou ne pas Lettres. Mélanges de littérature française de Belgique offerts à Roland Beyen, Leuven, Presses Universitaires de Louvain,  2001, pp. 463-469 ; ici :  p. 465-466.

[4] Paul WILLEMS, Le Fonds Marie Gevers et ses prolongements, in Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, tome LXVII, no -3-4, pp. 257-269 ; ici : pp. 263-264.

[5] Ib., p. 269.

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17 février 2008 7 17 /02 /février /2008 05:20


Missembourg.jpg

(Missembourg)


Je m’appelle Astrophe et je suis un chat. Nous sommes tout pour tous et rien pour personne. Vous êtes mes chats quoique ne les étant pas et je ne suis pas votre homme. Tristan Tzara aussi était un chat. Il vivait dans un chapeau avec des bouts de papier. On a beau pousser, le temps s’arrête. Il vaut mieux dormir en boule que veiller en fumée.

Paul WILLEMS, Nuit avec ombres en couleurs.

 
Après une présentation du « surréalisme face à la littérature » (cf. le bulletin no 28 du quatrième trimestre de 2006)), voici que la revue Indications publie un hors-série consacré à Paul Willems (1912-1997).

Amélie Schmitz souligne avec raison que l’architecte de La cathédrale de brume « ne recourt jamais qu’à des formulations limpides pour dire ce qui nous semble toujours si difficile à saisir ». En ouverture, un texte concis mais complet de Christian Angelet (KUL et UA) éclaire avec cette aisance qui trahit la maîtrise, sans fioritures ni concessions aux jargons du jour, les thèmes et motifs d’un univers complexe : le double, la hantise du paradis perdu, les êtres mutilés par la vie ; et ces questions centrales :« le rapport entre le mal moral et la beauté artistique » et « la légitimation de l’activité artistique dans la société qui nous entoure, et qui est vouée à la souffrance, à l’injustice et au mal ». (p. 24). Frédéric Dussenne, Paul Émond, Suzanne Émond, Thierry Robrechts et Angélique Tasiaux apportent des témoignages vécus, et la quasi-totalité des ouvrages disponibles de Willems est approchée et mise en carte dans une série de courtes mais judicieuses notices. Enfin, la pièce radiophonique Plus de danger pour Berto, créée en allemand par le Süddeutscher Rundfunk en 1966, est publiée pour la première fois. Notons au passage l’expressive photo de couverture due à André Janssens.

Le but d’Indications est de « faire découvrir une œuvre exceptionnelle à cette nouvelle génération de lecteurs et de critiques qui permet à la revue de se renouveler ». Christian Angelet conclut :

En définitive, le théâtre de Willems est inséparable de ses romans, mais aussi de ses écrits autobiographiques et de ses essais critiques. Il faut absolument lire Paul Willems.

&

Il y a plus de quarante ans, ce fut Guy Vaes qui me fit connaître les proses de Willems, introuvables à cette époque déjà lointaine. Je connaissais (mal) le théâtre d’un écrivain qui, mieux encore que l’un de ses personnages, mérite d’être paré du nom combien éloquent de Vélicouseur, ange et assassin (il y aurait une belle étude à écrire sur l’imaginaire de l’anthroponymie chez Willems). Et s’il a été fait état ici, à l’occasion de la publication des lettres de Paul Willems à Jaques Ferrand, du génie du lieu et de Missembourg faisant fonction d’axis mundi, c’était déjà le thème de cette superbe Chronique du cygne (1949) dont le fil conducteur « est constitué par le conflit qui oppose le monde des jardins au pouvoir de l’argent que rien n’arrête » (Angelet). L’opposition entre les deux clans qui se disputent le pouvoir, celui des marchand et celui des jardiniers, annonce d’une manière prégnante un conflit qui a pris des dimensions planétaires.

&

Jacques de Decker souligne que Willems

se méfie de la verve, du déferlement locutoire. Chez lui, le mot est traité en objet, pas en tant que perle dans des phrases qui sont autant de colliers de joaillerie. Willems savait trop, parce qu’il était polyglotte actif, le poids de chaque vocable [...].

Le mot traité en objet, le poids de chaque vocable, le glissement des langages : ce sont là les champs magnétiques qui déterminent la charge de modernité de l’univers willemsien. Tout est réel ici, en effet. Plus que d’un fantastique réel ou d’un réalisme magique, il s’agit d’un réalisme sans rivages.■

 

Indications, 64ème année, octobre 2007, Hors-série Paul Willems 126 p., 6 €.

http://www.indications.be

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17 février 2008 7 17 /02 /février /2008 05:17

Au cours de ses entretiens avec Thérèse Marlier sur les surréalistes bruxellois qu’il a fréquentés depuis le début des années soixante, Christian Bussy –dans son rôle nouveau d’ intervieweur interviewé – entendait « faire revivre, à travers mille petits faits vrais, tantôt anodins, tantôt significatifs, ce qu’à été leur vie de tous les jours ». Il y réussit à merveille : ces entretiens conservent tout le charme de la parole spontanée et des tâtonnements de la mémoire qui n’hésite pas à sauter du coq à l’âne, charriant inévitablement quelques imprécisions ou erreurs marginales. Il faut rendre gré à Bussy d’avoir refusé de prendre de la distance – et de préférer ainsi les dérives de la culture piétonnière gauloise à la ligne droite des voies militaires romaines. 

Nous lui devons déjà Tout reste à dire, un entretien avec Marcel Mariën (Bruxelles, Didier Devillez, 1997, 68 p.) Si Mariën s’était choisi Nougé comme maître à penser, Bussy fera de Mariën son gourou. Bussy apporte avec chaleur le témoignage d’une longue complicité (les entretiens de Bussy complètent sur de nombreux points les mémoires de Mariën), mais il n’en garde pas moins une lucidité exemplaire. Évoquant la préparation de son film Marcel Mariën dans tous ses états, il constate avoir été piégé :

Il était méchant, aussi. Les surréalistes sont aussi méchants.

Tous ?

Oui. Tous, sans exception.

Lui, en particulier.

Non. Magritte aussi. Scutenaire pas, mais il avait d’autres défauts, mais si on commence avec les défauts... [...] Dans les défauts il y a des raisons. Les défauts ne sont pas sans qualités.

Burssy n’hésitera donc pas à répéter des rosserie de Mariën sur le compte de Tom Gutt, de Nougé ou de Scutenaire. Glaciales et tranchantes comme un couperet de guillotine, elles témoignent toujours d’une intelligence aiguë. La plupart des personnages évoqués le sont souvent par Mariën interposé, et la vision du surréalisme de Bussy, c’est celle de Mariën :

Breton c’était l’écriture automatique, qui n’était pas sans vertu, mais sur laquelle Breton a ensuite construit une théorie, un véritable système philosophique, explique Mariën, une théorie qui élève l’inspiration naïve au rang de vérité. Ce qui l’englue, conclut Mariën, dans la mystique. Sur ce point, Breton rencontre Freud etc. Tandis que les Belges, eux c’était tout le contraire, ce n’était pas écrire en roue libre, il y avait une attention suivie d’une intention profonde. Tout ce qui était fait était réfléchi.

Mais l’auteur de l’Anthologie du Surréalisme en Belgique, (Gallimard, 1972) n’est pas un doctrinaire, et nous le voyons rompre une lance pour Saint-Exupéry remettant André Breton à sa place.

Évoquant Dada et Cobra, Bussy constate :

Leur départ est identique, c’est une sorte de recherche de la pureté, on fait table rase. Dada de la littérature et des œuvres d’art et Cobra de l’École de Paris et des peintres académiques et officiels. Et puis leur arrivée est identique : ils tombent dans le succès et le succès fait que c’est une nouvelle École académique. Le succès gomme la force des choses et aveugle les gens.

Bien sûr, on pourrait en dire autant du surréalisme. Bussy rappelle que sa première émission de radio était consacrée au catch, et sa première télévision au kitch. On peut dire qu’il était  prédestiné, car il n’y eut pas mal de catch chez les surréalistes, et beaucoup de kitch chez les ouvriers de la vingt-cinquième heure.

Les mémoires parlées de Bussy regorgent de ces anecdotes significatives « qui font la vie », de ces « petits faits vrais » qui éclairent subitement d’un jour nouveau un personnage que l’on croyait jaugé sinon jugé une fois pour toutes, mais aussi, bien sûr, de ces « petits faits faux » qui, eux aussi, mènent leur vie, car

Les petits faits faux, c’est la même chose d’une certaine façon, disons qu’ils ont parfois la même force que les petits faits vrais.

Henri-Floris JESPERS

Christian BUSSY, Les surréalistes au quotidien. Petits faits vrais, s.l. [Bruxelles], Les Impressions Nouvelles, 2007, 255 p., ill., 22 €. Préface d’Olivier Smolders.

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15 février 2008 5 15 /02 /février /2008 06:56

Il est humainement triste, tout comme le contraire, que les écritures de Monsieur Goethe soient assez goethéennes. C’est naturel.

 

*

 

Je m’excuse pour l’état des objets ferrugineux, sauf pour le petit coquillage égaré et le petit morceau de roc. Les caresses ferventes ont terni l’éclat des cristaux.

 

*

 

Le bien-faire à éplucher, l’oignon émeut jusques aux chaudes larmes, en musique pure, sans violence.

 

*

 

L’association de marchande cruauté appelée « marché mondial du tableau » sera florissante ou ne sera pas, selon que l’industrie destructive et meurtrière étale un état prospère ou périsse.

 

La manifestation de joie « tout-amour » ou de certain déplaisir, devant l’objet peint qu’on appelle tableau, est effacée, les facultés de l’individu prises en respectueuse considération, naturellement, depuis la chute de la maison civile du maître, amateur possible de quelque noble peinture :

 

Parfaitement abruti par l’attention soutenue du volant, ses ailes de géant l’empêchent de penser dans le sens de la pensée sublime.

 

*

 

La bombe H coûte très cher, mais on la donnera.

 

Gérard VAN BRUAENE

 

Les lèvres nues, no. 7, décembre 1955, p. 40

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15 février 2008 5 15 /02 /février /2008 06:50

En vue d’établir une bibliographie des livres illustrés par Floris Jespers, le Centre de Documentation & de Réévaluation recherche un exemplaire de la plaquette suivante :

Alexis DENYSE, Poèmes, édit. G. Thone, s.l. [Liège], s.d. Avec un dessin original de Floris Jespers.

Tous renseignements au sujet de l’auteur bienvenus !

http://www.mededelingen.over-blog.com

Prière de prendre contact avec hfj@skynet.be

Merci d’avance.

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14 février 2008 4 14 /02 /février /2008 04:26

Paul van Ostaijen : Si donc voulant lire des poèmes — et évidemment vous les lirez à haute voix, puisqu’il s’agit de sons et de sonorités — vous vous êtes mis à en composer et si même cet exercice est, supposons-le, resté sans résultat positif, vous en emporterez cependant cette connaissance-ci que les poèmes les plus difficiles sont ceux que tout le monde pourrait faire. On réussit assez rarement une poésie comme celle d’Apollinaire qui commence par : « Toc toc Il a fermé sa porte… » Il n’y a qu’une chose qui soit difficile en poésie : trouver et garder l’équilibre dans le facile.

 

Paul Neuhuys : La poésie n’est pour moi qu’une faculté d’émerveillement.

 

PvO — Émerveillement : je m’étonne de mon pouvoir de suivre, par mon utilisation du mot, les phénomènes dans leurs valeurs les plus imperceptibles à la seule intelligence.

PN — La poésie a toujours échappé à la sagacité des critiques comme l’étincelle vivificatrice échappe à l’investigation des cliniciens.

 

PvO — Par l’émerveillement devant le mot je sauve au cours de son extériorisation mon émerveillement devant le phénomène.

 

PN — La poésie n’est qu’une combinaison de mots qui se font valoir. La poésie ne sonne jamais faux, si l’on sait mettre l’accent où il faut.

 

PvO — Il y a deux tendances poétiques : la poésie subconsciemment inspirée et la poésie consciemment construite.

 

PN — Le « know how » de la poésie. Savoir comment ça se fabrique.

PvO — Le vrai poète est un monsieur qui écrit lui-même des poésies à sa mesure. Il joue à la fois au client et au tailleur, étant tailleur précisément parce qu’il est également client.

 

PN — Lorsqu’on me disait d’un poète qu’il avait pris conscience de la gravité de son art, je savais d’avance que je le trouverais un peu rasoir.

 

 
(Collage : Henri-Floris Jespers.)

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