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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 06:18


André de Ridder et Paul-Gustave van Hecke exerçaient la direction de la revue anversoise Sélection, « chronique de la vie artistique et littéraire », dont Georges Marlier assumait le secrétariat de rédaction. Au comité de rédaction figuraient entre autres E. L. T. Mesens et Paul Neuhuys.

Au sommaire du numéro du 15 juin 1925 (4me année, no 9) figurent entre autres des poèmes de Tristan Tzara, un compte rendu du livre d’André Germain De Proust à Dada par René Beeken, ainsi qu’une note critique d’André De Ridder à l’occasion de l’inauguration  de la galerie « La Vierge poupine » de Geert van Bruaene qui accroche Floris Jespers à ses cimaises. L’important article de Georges Marlier, « Conséquence de Dada » (pp. 257-265), n’a rien perdu de son actualité. Il y pose d’emblée un problème dont les prolongements sont bien réels :

Les tenants du surréalisme auront beau proclamer la mort de Dada, cela n’empêchera oas leur mouvement de n’être que la continuation d’un des aspects du dadaïsme et précisément de celui qui se trouvait être le moins original, le plus proche de certaines tentatives littéraires antérieures. Il est même assez paradoxal que les surréalistes – qui ne laissent échapper aucune occasion de manifester le dégoût que les lettres leur inspirent – se dépensent en faveur d’un moyen d’expression qui accuse un caractère esthétique beaucoup plus aigu que le dadaïsme primitif. « Vraiment, s’écrie à bon droit Ribemont-Dessaignes, c’était la peine d’avoir voulu détruire le système de la gravitation universelle et le placer sur le bout de son doigt ou de son nez, pour venir mettre au jour un joli système littéraire... Une petite côte de Dada, voilà ce qu’est le surréalisme ».

 

Lors de ses entretiens hebdomadaires avec Alexandre Grenier, dont j’ai perçu les échos à distance, Michel Seuphor répond avec acuité à la question de savoir si Dada est un pont qui mène au surréalisme :

Je sais que c’est là une idée généralement admise, mais je réponds « non » avec force. Tout sépare Dada du surréalisme ! Cela n’a rien à voir ! Dada, c’est la révolte absolue, le surréalisme n’en est pas la la suite, mais la négation. Les faits sont là : où il y a-t-il une tête à Dada ? Nulle part. Dada est une hydre à neuf têtes. Personne n’est directeur ni dictateur. Tous ont une valeur et une importance égales. Le surréalisme naît avec un conducteur, un « duce » : Breton. Le dadaïsme à Zurich est immédiatement international. il est français, roumain, suisse, allemand, etc. Le surréalisme, lui, est français. Il est même, plus exactement, parisien et xénophobe. Alors que Dada, comme De Stijl du reste, est pluridisciplinaire et polyglotte, le surréalisme français ne s’ouvre absolument pas au reste du monde. Pire même, puisque Breton le rétrécit de plus en plus, ne voulant même connaître que le français. Quand il s’est réfugié en Amérique, pendant la guerre, il a refusé d’apprendre l’anglais sous prétexte que cela mettrait son beau français en danger ! Il était ainsi pétri d’idées aussi snobs que fausses.

 

« Personne n’est directeur ni dictateur. Tous ont une valeur et une importance égales. » Est Dada qui se déclare tel et jouit qualitate qua du titre de Président de Dada...

(HFJ)

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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 17:31


Philippe Noble, conseiller culturel auprès de l’ambassade de France à Vienne, consacre dans le dernier numéro de Septentrion une étude solidement documentée à la littérature d’expression néerlandaise en traduction française. Selon lui,

Le niveau actuel correspond probablement à ce que peut absorder pour le moment le marché de l’édition francophone. Il y a de bons traducteurs, dont les rangs grossissent lentement mais sûrement, des maisons d’édition assez fidèles à leurs auteurs, mais sans renoncer à de nouvelles découvertes (on leur souhaiterait parfois juste un peu plus d’audace). Bien sûr, beaucoup de livres traduits ont un public restreint, qui ne dépasse guère mille à deux mille lecteurs. C’est le cas bien souvent des premiers livres traduits, et il faut mettre des années pour élargir ce premier cercle.

Georges Lory, directeur des affaires internationales de Radio France internationale, traite de l’avenir de l’Afrikaans et Laurent Philippe Réguer de l’enseignement de l’Afrikaans à la Sorbonne. Jan Siebelink est le traducteur de À rebours, le roman décadent de Joris-Karl Huysmans (Tegen de keer, Baarn/Amsterdam,Ambo / Polak & Van Genneot, 1987). L’énorme succès de son roman largement autobiographique Knielen op een bed violen (2005, ‘S’agenouiller sur un lit de violettes’), dont les ventes dépassèrent 600.000 exemplaires, est commenté par Daan Cartens, conservateur du Letterkundig Museum à La Haye.

Hendrik Carette ne se considère pas comme « le plus grand poète flamand encore vivant à Bruxelles », mais en tout cas comme « le plus grand lecteur »... Il consacre une essai décousu mais par moments attachant sinon déroutant à ‘Bruxelles, une serre chaude’. Si le titre est somme toute trompeur, le thème n’apparaissant qu’en filigrane au fil des pages, il sert de prétexte à la publication et au commentaire d’un poème de l’auteur en traduction française.  Carette consacre également une note de lecture au beau livre de Gérard Berréby, Piet de Groof, le général situationniste (Paris, éditions Allia, 2007 – cf. notre Bulletin no 32, pp. 36-44 ainsi que divers articles sur ce blogue). La baronne Angèle Manteau (1911-2008), « éditrice wallonne d’auteurs flamands », est évoquée par Kevin Absillis. Il n’hésite pas à comparer la directrice des éditions Manteau à Gaston Gallimard et à Bernard Grasset.

 

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24 septembre 2008 3 24 /09 /septembre /2008 18:47


Fairy tales: tel est le thème de l’exposition de peintures et de collages de Nancy Slangen (°1966) chez ArteVentuno.

ArteVentuno, rue Blaes 96 B, 1000 Bruxelles.

28 septembre – 16 novembre.

Jeudi/Dimanche de 11 à 18 h.

Vernissage : dimanche 28 septembre, de 15 à 18 h.

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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 19:10

Curieux destin littéraire que celui de Hellens, écrivain parfois prolixe et fuyant mais toujours attachant, publié ou réédité par les plus grands éditeurs parisiens, mais qui restera le prototype du writer’s writer : apprécié par ses pairs, ignoré du grand public. Il en était bien conscient, écrivant dans son journal le 1er janvier 1972, moins de trois semaines avant sa mort :

« Dans dix ans, quand ma personne sera réduite à une poignée de poussière, on m’aura complètement oublié. Mes livres dormiront de leur belle mort dans la poussière des bibliothèques. Si, par hasard, un de ces ‘rats’ qui fréquentent ces cimetières, mettra la main sur l’un deux, le titre l’ayant surpris, il en feuilletera peut-être quelques pages, puis le reglissera dans sa tombe. »

Même s’il n’est plus guère lu aujourd’hui, Hellens est en passe de devenir un écrivain culte. Le docteur Sourour Ben Ali Memdoub a assuré l’édition, l’introduction et les notes des Carnets d’un vieillard : l’Âge et Moi, un manuscrit découvert à la Bibliothèque royale de Bruxelles, qualifié par son auteur d’ «ouvrage capital » , « le seul peut-être, où j’ai atteint mes limites ». En annexe Mme Sourour Ben Ali Memdoub a réuni des extraits de textes de Hellens traitant des mêmes thèmes (le temps, la vieillesse et la mort) : Journal de Frédéric, Moralités peu salutaires, Dans l’automne de mon grand âge, L’Âge dur, Valeurs sûres et Cet Âge qu’on dit grand.

 Œuvre majeure, en effet, que ces Carnets d’un vieillard où Hellens déploie toute la maestria d’une prose dont il décline toutes les gammes. Il ne s’agit pas d’un ars moriendi, mais d’une leçon de vivre qui n’est pas sans évoquer Montaigne, Marcel Jouhandeau, Julien Green, quelques considérations que Marguerite Yourcenar met dans la bouche d’Adrien ou, bien sûr, Saint-John Perse (Chronique) et Cicéron (De senectute). Hellens conjugue à loisir les thèmes d’ Horace (Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume, labuntur anni...) et de Cicéron (Emori nolo : sed me esse mortuum nihil aestimo)

*

De son propre aveu, trois hommes auront poussé Paul Neuhuys « sur l’épineux sentier poétique » : Elskamp, Cocteau et Hellens.

Paul Neuhuys et Franz Hellens, La Celle-Saint-Cloud, août 1956

 

Les premiers écrits de Neuhuys sur Hellens datent de 1921 ; son essai sur « Hellens ou la fantastique acceptation du réel » parut dans un recueil d’études, de souvenirs et de témoignages offert à Hellens à l’occasion de son 90e anniversaire,  achevé d’imprimer en décembre 1971. (Hellens décède le 20 janvier 1972.) Neuhuys gardera un souvenir ému de Hellens, à qui il consacrera le premier poème du cycle « Que sont nos amis devenus », dans L’Agenda d’Agénor (1984), son dernier recueil.

 Franz Hellens

 

Excelle à déceler

la somme d’énergie d’un objet inanimé

jusqu’au fétichisme de Bass-Bassina-Boulou

 

            Sur le ponton du Steen

            haut lieu du monde

            mon grand ami des lettres

            évoque l’humour de Mélusine

            par des Conseils aux Inhumés

 

Dada n’était pour lui qu’un coup d’épée dans l’eau

 

            Et dans la forêt de Louveciennes

            je l’entends encore bougonner

            comme contre son gré:

            Aucune bête n’est sale

            seul l’homme est une sale bête

            qui s’obstine à salir sa furtive planète

 

(HFJ)

Franz HELLENS, Carnets d’un vieillard : L’Âge et Moi,  Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, Collection Centre de Recherches sur les Littératures modernes et contemporaines / Textes, 2007, 228 p., 15 €.

 

 

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 03:49

L’association Charles Plisnier a couronné de son Prix Art et Histoire De la guerre de l’ombre aux ombres de la guerre (Bruxelles, Labor, 2004) de Laurence van Ypersele et Emmanuel Debruyne, avec la collaboration de Stéphanie Claisse. Les auteurs se penchent sur l’histoire souvent oubliée de l’espionnage des Belges et des Français du Nord, enfermés dans des territoires occupés et étroitement gardés par les Allemands pendant la Première Guerre Mondiale. Au total, 6000 agents opérèrent sur l’ensemble de ce territoire pour les services secrets belges, français et, surtout, britanniques.


Francophonie vivante (décembre 2007), revue trimestrielle éditée par l’association Charles Plisnier, consacre quelques articles à cet ouvrage que l’on pourrait qualifier de « rencontre entre la mémoire et le secret ». Dans cette foulée, Stéphane Brabant brosse le paysage de la résistance à l’occupant par la presse en Belgique durant le Seconde Guerre Mondiale.

Huguette de Broqueville établit un parallèle entre son dernier roman, Lydia, l’éclat de l’inachevé et De la guerre de l’ombre aux ombres de la guerre. Il lui semble que « le roman, mieux que l’essai, a le pouvoir d’incarner et de vivifier les faits du passé. »

En ce qu’il diffère de l’essai ou de la biographie, le roman a le pouvoir de plonger au cœur du mentir-vrai de la création littéraire. Comme le chat qui lèche et couture de salive chaque poil de chaque morceau de son corps, sur la trame du déjà-tout-fait, sur le canevas de la réalité, nous assistons aux joyeux mensonges d’une langue mouillée de non-savoir. Car c’est là que se passe la création littéraire, au sein du non-savoir, à la strate la plus profonde, ce point intime et ultime de l’étincelle et sa mise à mots. Le long et allègre processus de la mise à mort du néant, même si le créateur l’a « oublié », le roman seul a le pouvoir de le saisir et de l’élaborer. À cet égard, j’adhère totalement à l’opinion de Broch et de Kundera : « la raison d’être du roman est de dire ce que lui seul peut dire. » Ce petit quelque chose qui fait qu’on y croit. Qui touche à l’intime de l’être.


Le(s) paysage(s) dominent la livraison de mars. Paysages en peinture, paysages urbains d’outre-tombe, paysages de l’insomnie...

Michel Voiturier nous invite à feuilleter le paysage urbain en littérature belge actuelle, de Bruxelles à Lisbonne, de Charleroi à Prague et d’Anvers à Rome. Parmi les nombreux écrivains cités, nous croisons entre autres Jean-Baptiste Baronian, Pierre Loze, Jean-Pierre Verheggen, Jacques-Gérard Linze, Werner Lambersy et, bien sûr, Guy Vaes.

Le simple prononcé de noms de lieux fascine Pierre Guérande, qui y consacre, sous un titre emprunté à un poème de Victor Hugo, une belle étude : « Tout reposait dans Ur et Jerimadeh ».

Quand le nom seul tient déjà lieu de paysage...

Dépaysement, exotisme, ésotérisme, appropriation et revendication, Paul Neuhuys pratiquait avec délice cette technique de la sérialisation rhétorique en énumérant et mettant en scène les noms savants et communs des fleurs dans ses poèmes d’Uphysaulune.

Francophonie vivante, revue trimestrielle, 80 p., ill. Abonnement annuel : 25 € - Étranger : 28 €.

Le montant de l’abonnement doit être viré au compte 000-0077863-69 ou IBAN BE 71 0000 07786369 BICBPOTBEB 1 de l’Association Charles Plisnier, rue Joseph II, 18, B 1000 Bruxelles.

Prix de vente au numéro : 10 € - Étranger : 13 € (frais de port inclus).

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 20:55

De plaag: het stille knagen van schrijvers, termieten en Zuid-Afrika (Meulenhoff, 2002, 302 p.) est paru sous le titre Le Fléau aux éditions Actes Sud. Pierre-Marie Finkelstein signe la traduction du néerlandais.

Florence Noiville qualifie Le Fléau de ‘découverte’ (Le Monde, 4 juillet 2008) :

'Le Fléau est un premier livre inclassable qui force l'admiration. Bref, une découverte... Ce David Van Reybrouck est à l'image de son livre. Un écrivain talentueux, original et drôle, qu'il faut décidément avoir à l'œil.'

La Libre Belgique (22 juin 2008)  constate, sous la plume de Guy Duplat, que:

'David Van Reybrouck est un des plus passionnants auteurs flamands actuels. Archéologue et philosophe de formation, il a créé une forme de récit-fiction qui parle de notre monde mieux que les romans.'

Master in World Archaeology (Cambridge), David Van Reybrouck (°Bruges, 1971) obtint son doctorat à l’université de Leyde par une thèse intitulée From Primitives to Primates: a History of Ethnographic and Primatological Analogies in the Study of Prehistory.

*

‘David Van Reybrouck, auteur et narrateur de ce livre, découvre par hasard, dans le cadre de ses recherches universitaires l'étonnant destin d'un écrivain sud-africain, spécialiste des grands singes et des termites. Dans un ouvrage emprunté à la bibliothèque de primatologie d'Utrecht, il apprend que les écrits de cet homme – un dénommé Eugène Marais – auraient

fait l'objet d'un plagiat et que l'auteur de cet ‘emprunt littéraire’' ne serait autre que le grand Maeterlinck. Incroyable accusation. David Van Reybrouck est un scientifique dont l'esprit éclairé ne peut se contenter d'un savoir qui ne serait minutieusement étayé par la démonstration. Il n'est donc pas étonnant que, deux ans plus tard, sa thèse, la lecture de tout Maeterlinck achevée, le jeune Van Reybrouck, intéressé par les travaux de Marais, intrigué par le manque de fondement d'une accusation de plagiat à l'encontre d'un lauréat du prix Nobel, veuille éclaircir les choses. Un nouveau sujet s'offre à lui et une rigoureuse enquête s'impose. C'est ainsi qu'il s'embarque pour un long voyage sur les traces d'Eugène Marais, cet inconnu né en 1871 tout près de Pretoria. Un livre inclassable, une non-fiction littéraire aussi érudite que divertissante, une réflexion sur l'observation des sociétés animales et un regard passionnant sur l'Afrique du Sud.’

David Van Reybrouck est attiré par l’Afrique. Il a e.a. créé avec Josse de Pauw Die Siel van die Mier, un monologue de théâtre dont la majeure partie se déroule en Afrique. Le journal De Morgen a publié les reportages de ses voyages au Congo.

Van Reybrouck est lauréat du "Arkprijs van het Vrije Woord".

 

David Van Reybrouck et l’ « Arche de la Libre Parole », où sont gravés le nom des lauréats, œuvre de Jozef Cantré (1890-1957) conservée aux Archives et Musée de la Vie Culturelle flamande à Anvers.

 

David VAN REYBROUCK, Le Fléau, Actes Sud, 2008, 414 p., 23 €. Traduit du néerlandais par Pierre-Marie Finkelstein.

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 18:38

Le boulevard périphérique de Henry Bauchau sera publié en traduction néerlandaise par Meulenhoff / Manteau.

Le boulevard périphérique, « un roman qui éclaire le royaume des ombres » (Libération), a été couronné par le Prix du Livre Inter 2008.

Poète, romancier, dramaturge et psychanalyste, Henry Bauchau (°Malines, 22 janvier 1913) vit à Paris depuis 1975. Il est membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

 

Parce que sa belle-fille, est hospitalisée pour un lourd traitement contre le cancer, jour après jour le narrateur prend le métro, le RER, le bus ou sa propre voiture, à travers les encombrements du boulevard périphérique, sous la grisaille d'un début d'été particulièrement déprimant, jusqu'à cette chambre d’hôpital, où en alternance soufflent l'espoir (obligé) ou le pressentiment (coupable) de l'inéluctable. Et comme une ombre portée sur cette chronique d'une fin annoncée, le souvenir terriblement vivant de Stéphane. Et l'énigme de sa mort. Au début des années de guerre, en Belgique, le narrateur s'est lié d'admirative amitié avec cet homme qui lui a appris, en montagne, à escalader les parois, franchir les surplombs, dépasser sa peur. Stéphane : un homme de l’acte, au geste sûr, au charisme silencieux, au corps délié et élancé, un solitaire économe de paroles, rayonnant de l'intérieur - d'une domination évidente et naturelle. Le narrateur ne lui connaissait qu'une faille : sa crainte de l'eau. En 1943, Stéphane entre dans la clandestinité, où il conduit de dangereuses actions de résistance. Le narrateur ne le reverra plus. A la Libération, il apprend que Stéphane a été retrouvé noyé dans un étang, avec aux pieds des blessures par balles...

 

Henry BAUCHAU, Le boulevard périphérique, Actes Sud, 2008, 250 p., 19,50 €.

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31 août 2008 7 31 /08 /août /2008 01:28

En novembre 1961, Paul Neuhuys note dans ses carnets: « Bon article de Hubert Lampo sur le peintre Joostens : "Romeinse imperator in zwerver verkleed". Ce qui en dit long sur le fantastique social d’Anvers. Le clochard sanglé dans ses hardes de velours. »

Il s’agissait d’une forte évocation du peintre et de son œuvre à l’occasion de la parution de la monographie de Neuhuys consacrée à Joostens, éditée par Elsevier pour le Ministère de l’Instruction publique. Joostens n’aura pas eu la joie de voir paraître cette monographie tant espérée qu’il considérait comme un brevet de reconnaissance officielle.

Lampo signale bien sûr aux lecteurs du quotidien socialiste Volksgazet la traduction néerlandaise de cette monographie, due à August Corbet, dont les bonnes feuilles parurent dans le mensuel De Periscoop. Un an plus tôt, De Vlaamse Gids avait déjà publié le texte intégral de Neuhuys, dans une traduction du poète Willem M. Roggeman, en tous points supérieure à celle de Corbet.

L’article de Lampo, fin critique, brossant une remarquable synthèse, ne fut pas le seul à signaler la monographie de Neuhuys. Remi de Cnodder, qui avait bien connu Joostens, soulignera que l’écriture caractéristique de Neuhuys, traduisant une longue et fidèle amitié, évoque avec relief la personnalité et l’œuvre hors du commun d’un peintre à qui il est enfin rendu justice.

&

Désireux d’exposer, Joostens prit en 1949 contact avec Hubert Lampo, responsable des pages culturelles hebdomadaires de Volksgazet (« Kunst en kultuur »), afin que celui-ci lui consacre un article. Lampo s’y prêta de bonne grâce.

Suite à la visite que Lampo rendit à son atelier, rue des Arquebusiers, Joostens lui adressa, en sus d’une documentation générale, un exemplaire de la monographie de Georges Marlier, parue en 1923 chez Ça ira. Lampo informe Joostens que l’article paraîtra « jeudi prochain », et qu’il sera illustré d’un grand cliché.

À l’occasion d’une éventuelle exposition, Lampo s’engage à publier un second article, « plus approfondi et plus analytique ». Il s’engage d’ailleurs à prendre contact avec « les gens d’Artès »  (il s’agit bien sûr de la galerie du même nom, sise Longue rue de l’Hôpital, dirigée par Camille Goemans, émanation de l’association fondée par, entre autre, Carlo van de Bosch, Roger Avermaete, Leon Stijnen et Albert Lilar).

Enfin, Lampo déclare « ne pas s’imaginer être une éminence grise », mais il prendra contact avec Herman Teirlinck, conseiller artistique du Ministère de l’Instruction publique. Teirlinck, directeur du Nieuw Vlaams Tijdschrift dont Lampo était secrétaire de rédaction, avait la haute main sur les achats de l’État. Lampo estime « qu’il y a de grandes chances que l’affaire s’arrangera ».

L’article de Lampo parut donc le 21 avril 1949, et un an plus tard, du 23 avril au 1er mai 1950, Joostens fut à l’honneur au Stedelijk Kunstsalon qui lui consacra une rétrospective, organisée à l’initiative du Comité des Jeunes d’Artes. Lampo tint parole et y consacra un important article illustré d’une reproduction du « Prince de Byzance », dans lequel il dénonce l’indifférence des « officiels » à l’égard d’un peintre « évincé par les promoteurs de la médiocrité » mais qui sera un jour qualifié de « génie ».

Paul JOOSTENS, Le Prince de Byzance, 1930-1936, 100 x 70, huile sur toile marouflée

En avril 1952, l’État achètera une toile de Joostens, « Paula ». C’était l’époque où Joostens s’était acquis le soutien d’un autre critique et journaliste, Alain Germoz, à qui il dut selon toute évidence l’exposition qui se tint en mai 1954 à l’Atelier à Deurne, à l’occasion de laquelle Lampo se fendit derechef d’un long papier analysant avec lucidité « le cas » Joostens.

Il n’était donc pas étonnant qu’il consacra un long article à la monographie de Paul Neuhuys.

Henri-Floris JESPERS

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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 16:00

Paul Joostens et Mark Verstockt, 1960

Du 14 septembre au 3 octobre 1957 Paul Joostens expose à la Galerie Saint-Laurent à Bruxelles, conjointement avec Michel Seuphor avec lequel il était mortellement brouillé depuis 1932. Il avait étroitement associé son vieil ami Neuhuys aux différentes phases de la préparation de cette exposition, et comptait bien sur lui “pour écraser les sales mouches qui viendraient à s’échapper du nez globe-trotter du très illustre cabinet Seuphorifique.” Il semble bien que Neuhuys ait tâté le terrain en vue d’une collaboration de Joostens à temps mêlés, mais il aura certes préféré ne pas insister vu l’opinion tranchée de Joostens sur (le regain d’intérêt pour) Dada. En témoignent ces quelques extraits d’une longue lettre assez incohérente, datée du 30 septembre 1957 :

Rendez-vous au champ d’Honneur réservé aux bébés mort-nés dans Dada. Le bourgeois et l’homme des Lettres Belles nous disent : Dada ? ça n’existe plus … c’est une foutaise de rupins. Oui, mais si les archéologues-folkloristes de Dada encensent seulement en Dada les crevés pour la cause voici 50 ans! Comme quoi il est indécent d’être dada en vie. Les vrais Dada c’est des garnements qui ont percé la barricade, après ils doivent se contenter d’être des Morts glorieux.

Les écrivains jadis dada n’ont pas le droit de ressusciter Dada ou de prolonger leurs expériences selon la terminologie trouvée jadis dada. [...]

Encore un Dedi Dodo Dada Tutu Baba Bobu d’oublié ! Mais nous ne disposons que d’une page (pour vous). Soyez heureux on figure parmi les dada, il nous reste encore quelques Tombes ouvertes …

Nous (c.à.d. l’Archigénie Nantje Berckelaers alias Seufor) nous venons à la rescousse de l’Esprit Nouveau ! En tête de liste Nous (les critiques) nous inventorions les Dépouilles signalées dans la Revue Le Minotaure. Nous réinventons les squelettes des Tombes des Dadaïstes inconnus (méconnus) morts de la gravelle voyelle. Dide, Popo Papa, cucu Pipi. [...]

Il y aura une Caserne et une Église Dada, un sous-off et un sous clergé. Le pape est nommé Bonze Dada de St. Pierre. […]

Sans l’argot, Freud et Proust, le Dada serait encore au Dodo.

Blavier informe Neuhuys que le Picabia/Pansaers “se concocte favorablement”. Cocteau, Seuphor et Bettencourt ont donné des textes sur Pansaers. Michaux “fait évidemment le mort” — “Êtes-vous en situation de le lui demander ?”. Quant à E.L.T. Mesens et Maurice van Essche, ils ne répondent pas. Neuhuys pourrait faire un chapeau excusant l’absence de ce dernier ? Et Blavier revient à charge : “Enfin, pouvez-vous, en plus de votre Microbe plus ou moins vierge m’évoquer encore l’une ou l’autre anecdote pansaersienne ?” Le 24 décembre 1957, Neuhuys confirme qu’il enverra un chapeau. “Pour ce qui est d’anecdote pansaersienne, vous pourriez vous adresser à Pierre Bourgeois qui l’a très bien connu ?”

Le numéro Picabia/Pansaers de temps mêlés paraît en 1958 (l’achevé d’imprimer mentionne le 21 mars).

Paul Joostens meurt le 24 mars 1960. Le lendemain, Neuhuys note dans ses carnets : « Visite à Joostens cette fois dans la maison des morts. On retire le cadavre du frigo. Il est dans un long tube de verre. Après quelques minutes la condensation vous empêche de voir, c’est à peine si j’ai pu entrevoir un instant sa figure enveloppée d’une mentonnière. Il aspirait tant à mourir que je n’éprouve aucun regret. C’est sinistre. Une mort sans espoir. Toutes les femmes, il les a repoussées à la dernière minute [...] Il n’a rien cédé de son caractère jusqu’au bout … Et le voilà parti, peintre donquichottesquement religieux après tout, en colère contre ce qui le choquait chaque jour davantage. [...] Il se disait bouddhiste parce qu’il boudait toutes les autres religions. “Mijn opinie is dat religie absoluut actueel is”, comme disait le bourgmestre Craeybeckx. »

Le 14 novembre 1960, Neuhuys écrit à Blavier :

            « … notre ami Georges Thiry m’a dit naguère que vous seriez désireux de publier des inédits de Paul Joostens. En est-il toujours ainsi ? Dans ce cas je vous proposerais quelques Considérations sur la vraie nature de la verge et du vagin. Qu’en pensez-vous ? ». Blavier répond qu’il est amateur de Joostens, très, “mais ces Considérations sont à première vue un peu frappantes. Voulez-vous m’envoyer le texte, pour voir comment on pourrait publier cela (éventuellement sans fracas publicitaire).”

Entre-temps Neuhuys avait été visité par l’ombre de Chatté. Tenant parole, Blavier avait publié, dans le numéro de colmatage 39-42 de temps mêlés, achevé d’imprimer le 15 juin 1960, trois chansons de Chatté, dont deux en collaboration avec Georges Gabory, très lié avec Malraux dans les années vingt et, comme Blavier, membre du Collège de “Pataphysique”. Dans une courte notice, Pascal Pia rappelle que Chatté est mort à Villejuif, en septembre 1957, à l’âge de cinquante-six ans, “d’un cancer généralisé que, deux mois plus tôt, ses médecins habituels ne soupçonnaient point”. Marcel Jouhandeau s’était efforcé d’adoucir sa fin. “Il y est, en partie au moins parvenu, selon ce que m’ont dit des tout derniers jours de Robert Chatté les infirmières de l’Institut Gustave Roussy qui l’ont vu mourir.” Et Pia de lui tirer le portrait :

« Ce n’était en aucune façon un écrivain. Au fait, qu’était-il ? Lui-même n’a jamais cherché à se classer. De ses dons, extrêmement variés, il ne s’appliquait guère à tirer parti. Libraire sans boutique, commerçant sans patente, amateur sans spécialité, il ne se donnait pourtant pas des airs d’être détaché de tout. Au contraire, il laissait voir qu’une passion frénétique le possédait, mais il n’était pas moins visible qu’aucun objet ne pouvait longtemps fixer sa passion. Il a excellé dans la danse à claquettes, le maniement des cartes à jouer, l’art d’intéresser les dames de petite vertu, et aussi dans la mystification. Une de ses anciennes amies l’a toujours pris pour un Américain. Tout Parisien qu’il était, il ne lui avait jamais adressé la parole qu’avec l’accent yankee, même quand elle et lui s’affrontaient dans le plus simple appareil. En dépit de toutes ces aptitudes, il n’a jamais été ni l’artiste de music-hall, ni le teneur de bonneteau, ni le jules qu’il aurait pu devenir sans effort. Sans cesse il se trouvait en quelque sorte distrait de soi par l’un ou l’autre de ses personnages de rechange. Ses chansons ne sont pas des œuvres, mais des accidents. »

Neuhuys aura certes apprécié “L’âge d’or”, dont voici deux strophes :

C’était la fin d’la belle époque,

Un peu avant la der’ des der’s,

Et dans c’temps-là j’étais sinoque

Pour la grand’Léa du Colbert ?

Le lundi, auprès d’ma gagneuse,

Déguisé en marchand d’plaisir,

J’travaillais à la rendre heureuse

Afin d’occuper ses loisirs.

Mais quand j’ai dû quitter Paname

Pour m’en aller jouer au soldat,

Quatre ans, c’est trop long pour un’ femme,

Surtout comme une femm’ comm’ Léa !

Pendant que j’sauvais la patrie,

J’ai perdu mon châteaubriand.

Elle s’est mariée…à la mairie !

En province, avec un client !

Selon Blavier, les textes publiés dans temps mêlés “sont probablement les seuls qu’il écrivît jamais.” Il me les confia, peu avant de mourir, au cours d’une de ses incursions en Belgique, après avoir collationné, sur les exemplaires de la bibliothèque communale de Verviers (…), de précieux tirés à part, d’Alain, de la Nouvelle Revue Française. Je le reconduisis au train ce soir-là, et sa démarche mal assurée m’inquiéta. Je ne devais plus avoir de ses nouvelles, sinon par un colis expédié à son adresse et qui me revint de Villejuif, avec la mention brutalement crayonnée : “décédé”.

Henri-Floris JESPERS

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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 09:05

C’est dans le courant du premier trimestre de 1954, sur les instances de Paul Dewalhens, que le troisième numéro de temps mêlés est adressé à Paul Neuhuys. André Blavier — qui signe “le commis aux écritures” — incite Neuhuys à faire quelque publicité à temps mêlés dans la région anversoise, et lui envoie « deux prospecti à effet d’abonnement, car hélas nous sommes toujours à crier misère, ni l’UNESCO ni la CECA ne nous soutenant. »

            « J’espère, écrit-il, que notre effort vous plaira. Vous pouvez à tout moment vous y associer (un texte pourquoi pas ? vous voyez les dimensions). J’espère surtout, très franchement, que vous vous abonnerez. Je suis confus d’insister, mais un abonnement, c’est pour nous une page de plus à tm ! »

            Répondant le 5 mars 1954, Neuhuys déclare s’abonner et souligne que c’est Édouard Jaguer, le directeur de Phases, qui lui a signalé l’existence du groupe temps mêlés : « Je ne manquerai pas de dire combien ce nouvel effort des jeunes me paraît d’autant plus méritoire que les temps sont plus mêlés. » Il transmet l’adresse de Gilbert Sénecaut et de Georges Mariën, “un pharmacien très au courant des dernières spécialités surréalistes et qui collabora naguère à l’Invention Collective.”

            En 1955, Neuhuys reçoit un coup de téléphone d’un libraire parisien, Chatté (“Chatte avec un accent aigu”): « Je vous téléphone sur la recommandation de Jean Paulhan. Je suis au buffet de la gare d’Anvers. Pouvez-vous m’y rejoindre ? Vous me reconnaîtrez aisément : je porte une casquette et ressemble à Marcel Aymé. »

Neuhuys y trouve “un homme charmant” qui veut se procurer la collection complète des éditions Ça ira. Ce sera le début d’une brève mais vive amitié.

            Lors d’une seconde visite de Chatté, le 25 mars 1956, Neuhuys le remercie à sa manière de la sympathie que le libraire lui témoigne. Il note dans ses mémoires : « … je le conduis dans les quartiers chauds du port et lui offre une de ces fenestrières dont il se montre friand. Fille d’amour, gage d’amitié. C’est un chaud lapin, ce Chatté-là ! »

            Chatté s’intéresse beaucoup à temps mêlés. Neuhuys fait part à Blavier des desiderata du libraire et joint à sa lettre le montant de son abonnement. Début avril, Blavier se rend à Paris où il voit Chatté. Dès son retour, éreinté par douze heures de chemin de fer et “(l)es yeux comme une maison de passe”, il écrit à Neuhuys : « Merci pour votre lettre, qui m’a permis de rentrer quelque argent pour tm. Merci pour votre abonnement ! Chatté me parle de vos cerises. Il est très bien, cet homme d’ailleurs. » Blavier a rapporté de Paris quelques livres pour Neuhuys, qui le remercie d’avoir bien voulu s’en charger : « J’aime beaucoup faire le voyage de Paris n’était-ce toujours si fatigant et ces émotions commencent à n’être plus de mon âge. »

            Après avoir laissé sans réponse une lettre de Neuhuys qu’il qualifie de “si gentille”, Chatté s’explique le 7 juin 1956 : « Hélas ! peu de temps après être rentré de Belgique j’ai été à nouveau malade et j’ai dû implorer la Fée Électricité, ce qui m’a beaucoup fatigué. » (En 1960, Pascal Pia rapportera que Chatté « a dû revenir périodiquement dans des maisons de santé pour y subir des traitements électriques auxquels il ne se soumettait qu’avec terreur, quand il lui était impossible de les différer. À cause de sa névropathie, ses amis craignaient qu’il ne finît par se détruire. »)

            Chatté a déjeuné avec Jean Paulhan, lui a dit le plaisir qu’il a eu à connaître Neuhuys, à qui il adresse un exemplaire de L’Aveuglette (1952) : « J’attire votre attention sur le mot de J. P. que vous trouverez glissé à la première page. J’ai pensé qu’il vous serait plus agréable de lire de sa main ce qu’il me conseillait de vous écrire et je suis tout content de vous avoir été utile si peu que ce soit. » Jean Paulhan avait écrit, de sa belle écriture ferme et nette : « C’est rudement bien l’Herbier magique d’Uphysaulune. Pourquoi ne le donneriez-vous pas à la N.R.F.? » Dans une lettre à Franz Hellens, datée du 15 juin 1956, Neuhuys qualifiera L’Aveuglette de “petit ouvrage où il est dit, à peu près, qu’en groupant les mots à l’aveuglette il nous est permis parfois de mieux les voir (en les regardant moins).”

            Chatté a également négligé temps mêlés, et Neuhuys, Monsieur Bons offices, écrit le 20 juin à Blavier : « Je reçois une très aimable lettre de Robert Chatté où il me charge de vous dire qu’il n’oublie pas la promesse de petits textes pour les temps mêlés et que seul son état de santé l’a mis dans l’impossibilité de vous écrire. »

            En 1956, Neuhuys voyage à Paris et séjourne du 19 au 30 août chez Franz Hellens à La Celle-Saint-Cloud. Prévenu, Chatté ne réagit que le 16 août : « Je suis confus du retard avec lequel je réponds à votre divine lettre du 5. Excusez-moi ; cependant je ne suis pas seul coupable. En effet, je pensais que vous aviez de mes nouvelles précises par André Blavier que j’ai vu à Paris le 31 juillet. (…) Il avait bien voulu, fort gracieusement, se charger de faire passer pour moi une annonce dans le journal le plus indiqué d’Anvers, demandant à louer, à la journée, une chambre et cuisine du 11 au 18 août. Je l’avais encore prié de faire adresser les réponses éventuelles à mon nom, à votre adresse…, etc. Depuis, aucune nouvelle de lui, sinon indirectes et charmantes. Puis vous m’avez prévenu de votre projet de venir à Paris alors que je souhaitais aller à Anvers surtout pour être proche de vous durant quelques jours de détente et d’activité très modérée. Je renonce donc à partir maintenant car je serai tout aussi content de vous voir à “Montmertre”. Êtes-vous fixé maintenant sur la date de votre séjour, je n’ai pas de projet de vacances avant septembre. » Il n’est pas probable que cette lettre ait atteint Neuhuys avant son départ. Dans ses Mémoires à dada (1996), Neuhuys note : « Certain soir j’allai relancer Chatté dans sa librairie de Montmartre, rue d’Ursel face au square d’Anvers. Chatté est libraire en chambre, tenant une véritable librairie au sens où l’entendait Montaigne. (…) La fenêtre s’ouvre sur le Sacré-Cœur. Nous descendons vers les boulevards dans le but d’y rencontrer quelque accorte péripatéticienne mais hélas, c’est l’époque des troubles algériens et nous assistons à une rafle sur le Topol. Nous échouons dans un bistrot où, devant un café serré à l’italienne, nous parlons femmes, livres, théâtre… »

            Neuhuys réfléchit beaucoup à la proposition de Blavier de faire l’historique de Ça ira ! mais il lui confie le 23 octobre 1956 être “en ce moment repris par d’autres occupations”.

            « Ainsi j’ai rencontré Tristan Tzara, l’autre jour à Anvers où il faisait une conférence sur l’Art Nègre, plus spécialement le Masque dans l’art nègre. L’érudition est-elle le masque de Dada ou Dada n’a-t-il été que le masque de l’érudition ? Toujours est-il que Tzara semble vouloir minimiser le mouvement dont il fut le promoteur : “Dada, c’est le droit à l’arbitraire … on ne peut rester Dada toute sa vie…” Voilà de quoi truffer, comme vous dites, mes souvenirs sur Ça ira. Qu’en pensez-vous ? » Il informe Blavier que Tzara possède “pas mal de manuscrits et lettres de Clément Pansaers”. (Dans Mémoires à dada il qualifiera la conférence de Tzara au Musée des Beaux-arts d’Anvers de “longue comme la rue La Fayette”…) Enfin, il saisit l’occasion pour offrir à Blavier, en témoignage de l’amitié et de l’admiration qu’il porte à temps mêlés (“dont chaque numéro m’est un petit régal”) un exemplaire de l’Apologie de la paresse de Clément Pansaers, paru en 1921 aux éditions Ça ira.

            Le projet de consacrer une livraison de temps mêlés à Picabia et Pansaers prend forme et Blavier peut d’ores et déjà se réjouir des collaborations de Queneau, Man Ray et Soupault. Neuhuys lui confie “Le Microbe Vierge”, un court texte qui illustre sa manière de travailler : il ne s’agit ni d’un témoignage ni d’un essai, mais d’une juxtaposition de propositions quasi aphoristiques et soigneusement frappées :

Dada, comme l’affirmait Clément Pansaers, a voulu être le mot d’ordre d’un certain esprit.

Dada, microbe vierge, existait bien avant qu’il ne fût identifié à Zurich pendant la première guerre mondiale.

On peut parler de diaspora Dada.

Déjà le dadaïsme est une dégradation de Dada. (…)

Pansaers parle (…) de “déblayage brutal”, et serait en droit de s’écrier aujourd’hui : “Qu’est-ce que c’est Sartre, Breton ? Connais pas, connais pas.” Car ce qui attire dans Dada, c’est à la fois le nihilisme et le juvénilisme.

Entre l’existentialisme, démission devant l’absurde, et le surréalisme, rémission par le merveilleux, il y a Dada, qui est le fléau de la balance.

Le code Dada s’établit sur un critérium clair et net : Les individus se ressemblent par leur dissemblance. L’individu seul est nature et peut condenser sa pensée en un mot, un geste, un objet.

Mais aussitôt qu’un groupe de dadaïstes ne songea plus qu’à épater la galerie, il perdit sa raison d’être et devint Tam-Tam Réclame.

            Blavier — “fort encombré : plus de boulot que de fric” — semble bien avoir espéré une contribution plus concrète. Il remercie Neuhuys pour son “beau texte”, mais peut-être pourrait-il "y ajouter des souvenirs d’éditeur, non ? Ou sera-ce pour une autre fois, un cahier tm tout entier ? Je crois que ce serait intéressant : au fond, les débuts de la litt. en Belgique." Il prie également Neuhuys de voir auprès de Paul Joostens s’il n’a rien, texte ou cliché, pour le numéro Picabia/Pansaers. “Ce sera une grosse affaire, près de 100 pages.” Enfin, il lui signale que Chatté est décédé, “récemment sans doute, mon courrier revient avec la sinistre mention. J’ai de lui qq. chansons que je publierai un jour”.

            Répondant le 10 octobre 1957, Neuhuys souligne que Chatté “aimait Anvers et parlait d’y venir passer des vacances. Je m’apprêtais à le recevoir et voilà … on ne se reverra plus à l’ombre de la cathédrale, lui qui s’intéressait comme moi, en poète, à la prostitution.” En post-scriptum, il ajoute : “Je m’intéresse aussi beaucoup, comme Chatté, aux femmes de lettres. Chacune est un exemplaire original et un numéro spécial.” (Il reprendra cette formule en 1965, à propos de Jacqueline Ballman: “J’ai toujours beaucoup aimé les femmes de lettres. Qu’elle soit juchée sur les cothurnes de la suffisance ou, au contraire, d’une spontanéité dont nous avons perdu la recette, chacune est un exemplaire rare, une édition originale.”) Quant à une collaboration éventuelle de Paul Joostens au numéro Picabia/Pansaers, Neuhuys se contente de transmettre l’adresse du peintre, sans aucun commentaire. Il avait certes de bonnes raisons…

Henri-Floris JESPERS

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