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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 20:52

Après le décès de Paul Colinet, Marcel et Gabriel Piqueray trouvèrent parmi ses papiers le cycle « Beelden voor de tweede stem » (« Images pour la deuxième voix »), une douzaine de poèmes non datés, dédiés « Met heimwee aan mijn verloren Lierse vrienden van ‘t gelukkig jaar 1910 » (« À mes amis lierrois de cette heureuse année 1910, avec nostalgie ») Les frères Piqueray confièrent ces poèmes à Paul de Vree qui les publia et les commenta en 1960 dans la revue De Tafelronde.

Le court texte des frères Piqueray parut en français (p. 58) — l’avant-garde étant par définition transnationale et polyglotte :

La présence — à première vue surprenante — de poèmes flamands dans l’œuvre de cet écrivain d’ascendance wallonne, s’explique par le séjour du poète dans la province d’Anvers, d’octobre 1910 à juillet 1912, afin d’y apprendre le flamand. [...] Il fréquentait l’école moyenne de Lierre et y obtint de brillants résultats. [...] Les poèmes flamands de Paul Colinet rendent à nouveau témoignage du génie verbal de ce très grand poète.

Quant à Paul de Vree, il souligne que les poèmes de Colinet « se révèlent après une lecture attentive plus qu’un objet de curiosité » (« blijken na aandachtige lectuur méér dan een curiosum »).

Paul Neuhuys se souviendra que Colinet lisait ses poèmes flamands « en articulant savoureusement chaque syllabe : « ‘De metser was vergeten de muren van het huis op te bouwen’» (« Le maçon avait oublié de construire les murs de la maison ») ; il s’agit du premier vers du poème « Het volmaakte huis » (« La maison absolue »).

(Paul COLINET, Beelden voor de tweede stem, in De Tafelronde, VI, no 2, janvier 1960, p. 59-64 ; Paul DE VREE, Bij de Vlaamse gedichten van Paul Colinet, ib., p. 57.)

*

Rappelons ici que Paul de Vree, infatigable passeur devant l’Éternel, avait avait déjà publié en 1958 des textes de Colinet et des frères Piqueray, mais également de Marcel Havrenne, de François Jaqmin, de Théodore Koenig et de Joseph Noiret dans le numéro spécial « Gedicht en grafiek 58 » (De Tafelronde, IV, no 6, mai 1958).

Bureau de rhumes de foins

J’étais marié d’un jour que le poêle, à la Section, il fonctionnait plus bien.

J’étais de retour à peine avec ma moitié qu’il y avait plus un crayon plat à utiliser.

J’étais déjà presque veuf d’une heure ou deux que le pétrole tout entier avait débordé sur les tampons.

Paul COLINET

*

Cette livraison contient entre autres un bois de Wout Hoeboer, « Verwoesting » (dévastation, destruction).

 

Wout Hoeboer : « Verwoesting »

Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 14:28

En mars 1940, alors qu’il était sous les armes, Marcel Mariën avait soumis La Chaise de sable aux éditions Ça Ira, qui lui avaient été recommandées par Jean Sasse. Ce jeune poète avait débuté en 1939 par des poèmes en prose préfacés par Francis Carco, Couleur de pluie (Anvers, à l’Enseigne du Carrousel, 1939), suivi de Zoo (Anvers, l’Arche de Noé, 1940). Son troisième recueil, La Lyre en bandoulière, poèmes d’un jeune soldat qui avait fait la campagne des dixc-huit jours, parut en décembre 1940 aux éditions Ça ira. « J’aimais ce titre, dira Neuhuys : la lyre assimilée à un vulgaire ustensile de cuisine, une mitraillette ou une gamelle. » En dépit des circonstances, il poursuivait cahin-caha ses activités éditoriales, publiant en septembre 1941 L’Oiseau qui n’a qu’une aile de Marcel Mariën.

Mariën et Colinet entretenaient une correspondance depuis 1937 et se voyaient régulièrement. Il n’est donc pas téméraire de supposer que ce fut le bouillant et ambitieux cadet qui aiguilla son aîné vers les éditions Ça Ira, Quoi qu’il en soit, Mariën faisait souvent faire fonction d’officier de liaison auprès de l’éditeur, comme en témoigne un billet de Colinet de janvier 1942 :

Apportez-moi des nouvelles de Neuhuys et, si possible, les bulletins de souscription. J’ai vu le prospectus de crémerie. Veillez, je vous prie, à l’observance stricte de mes conditions, notamment, quant à la publication intégrale de tous les poèmes. Attention ! »

Les Histoires de la lampe de Colinet sortirent de presse en février 1942

*

Le dimanche matin 15 mars, Colinet se rendit à Anvers afin d’y rencontrer Mariën. Les deux amis avaient rendez-vous à trois heures avec Madeleine Haller à la gare centrale, mais ils l’attendirent en vain et décidèrent alors de se rendre chez Neuhuys.

Le lendemain, Colinet, mettant une citation de Neuhuys en exergue, lui adresse une relation toute personnelle de cette mémorable visite :

 

« Un voyou, savez-vous seulement ce que c’est qu’un voyou ?

 C’est un être charmant qui se défigure à plaisir,

pour ne pas sombrer dans un océan de tendresse. »

 

Étrange fut la journée du dimanche 15 mars 1942. Étrange dans tous ses alvéoles blonds et ses vésicules transparentes, soufflées de langueurs. J’attribue cette étrangeté à cette grande aile fauve, tiède et moite, à cette grande aile de démangeaison, qui traînait, ce jour-là, sur les dorures de votre ville, cette grande aile de lassitude, démêlée en mille pâmoisons, qui poissait les épaules, glissant des chatouilles sous les vêtements, accablant de plumeaux et de plumions le troupeau errant de la foule dominicale.

Ce fut suprêmement, pour Mariën et moi, la journée du tournesol : oracles, sortilèges, coïncidences, correspondances, dédales, clés magiques, songes.

Je me bornerai à en évoquer le point culminant, ajournant de parler de celle, ophéliaquement perdue, dont la découverte finale dans une malle, à la consigne, et en morceaux, ne nous aurait guère étonnés, parmi les prodiges bâillants de cette journée vouée à la représentation, grandeur nature, de la mélancolie.

Donc, voici : au beau milieu de votre maison fermée à double tour, vers 5 heures de relevée, Monsieur de la Lampisterie, entouré des hôtes invisibles, éperdument aux écoutes et résorbés dans les objets, — chaque objet étant un regard, une facette d’un œil unique —, Monsieur de la Lampisterie, en paletot de cocher céleste, en chaperon de farfadet, Monsieur de la Lampisterie, les jambes à la dérive, les doigts allongés, le torse en arrière, le chapeau dans la nuque à la manière des chevriers, s’est mis à jouer, au Pleyel, en faisant sonner solairement les crescendos, une valse de Johannes Brahms (la balancée qu’on pourrait intituler « Berline double pour les hortensias »), une valse de mouchoirs lointains, — tandis que Mariën, le cicerone thibétain, en rupture de bocal et calamistré d’algébriques baumes, se construisait, dans la fulgurance et dans le suspens interminable de l’instant, son propre monument d’indifférence et de minéralité.

Ceci dit, et même mal dit, j’ajoute, mon cher poëte, que je vous ferai, sauf contrordre, une visite normale dimanche prochain 22 courant, en compagnie de la porteuse de pain, en vue de régler avec vous les modalités de distribution efficiente des 310 lampes allumées en plein jour qui ont été construites par vos soins.

À bientôt, mon cher poëte, et bonnes amitiés

Paul COLINET

*

En 1990, Marcel Mariën évoquera ce dimanche à Deurne

Après avoir attendu vainement une poétesse (dont le nom m’échappe) et qui constituait avec Fernand Dumont (pour le Traité des Fées) et Colinet (pour ses Histoires de la Lampe) le série des trois ouvrages conjointement publiés par les éditions Ça Ira, Colinet et moi décidâmes de nous rendre chez Neuhuys. Au 62, avenue Cruys, nous trouvâmes porte close. Sortant chacun notre clé de notre poche, machinalement nous l’essayâmes sur la porte de l’absent. Nous entrâmes et circulâmes dans la maison une dizaine de minutes. Colinet changea divers objets de place puis s’assit au piano pour jouer quelques mesures de Brahms. Avant de sortir, il remonta au premier pour y transporter un vélo qui se trouvait en bas. Enfin nous partîmes, refermant la porte avec la clé jumelle.

(Paul Colinet & Marcel Mariën, L’Histoire des deux lampes, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1990, p. 41).


Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 22:15

Dans ses mémoires, Paul Neuhuys évoque Paul Colinet, « un homme de 1900 »,

Une figure verlainienne avec quelque chose de la fraîcheur douillette et démodée de Benjamin Rabier. Une poésie à chapeau buse. Colinet, que j’appelais volontiers Paul Colinet d’Arquennes tant je lui trouvais de noblesse, était un Wallon épris de la langue flamande. Il en caressait à ravir la plasticité dans de courts poèmes ductiles qu’il nous lisait en articulant savoureusement chaque syllabe : « De metser was vergeten de muren van het huis op te bouwen » (Le maçon avait oublié de construire les murs de la maison).

Colinet était en effet parfaitement bilingue. Après son décès, des poèmes en néerlandais ont été trouvés parmi ses papiers. Marcel & Gabriel Piqueray les confièrent à Paul de Vree (1909-1982) qui les publia en 1960 dans sa revue De Tafelronde (1953-1981).

Mentionnant l’illustrateur Benjamin Rabier (1864-1939), créateur de « la vache qui rit » (« la Wachkyrie »), Neuhuys évoque discrètement les dessins de Colinet.  

"Euphuisme, marinisme, gongorisme ou préciosité surréaliste ? », Neuhuys aimait assez cette image de Colinet dans Les Histoires de la lampe :

À l’angélus du soir, pris d’un besoin urgent, j’arrose le cénotaphe de l’hamadryade et sur le réséda du point de chute, mon œil pinéal, cabotant en berne, désagrège la lettrine d’une élégie.

HFJ

Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 04:21

Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

*

Les Œuvres de Paul Colinet (1898-1957), qu’il décrivait comme un "petit catalogue buissonnier de secrets plaisirs", furent  réunies par Robert Willems et publiées en quatre volumes aux éditions Lebeer-Hossmann en 1980.

De la rencontre de Colinet avec Louis Scutenaire en 1934 naîtra une complicité fidèle, et ce sera Scut qui préfacera les Œuvres sous le titre « Monsieur Paul ». C’est à ce texte que nous empruntons les citations suivantes.

« Né de lui-même, tributaire de rien ni d'aucuns, ni de ce dont il parle tout en s'y adaptant mieux que cholestérol à l'artère, que chevron à la manche, que l'échantignole à la panne, que joug à l'épaule, badaud sans curiosité, savant pétri d'ignorance, indifférent passionné, voilà bien, il me semble, des titres à l'intérêt profond sinon à la gloire. Ce fut le Paul Féval du texte court, le Mallarmé de l'intelligible, le Germain Nouveau de l'impiété, le Louis Veuillot de l'érotisme, le Flaubert de la carabine des foires interdites, le carbonaro du confessionnal, le forgeron de la dentelle, le puceau des nuits chaudes. »
 « ...30 années durant Paul Colinet a poursuivi dans l'obscur une entreprise poétique dont la témérité n'a été approchée que par Lao-Tseu. Par lui, le langage éclate, renaît, à la fois bonheur, violence et révélation, écrasement du langage méthode-outil, du langage déjà exsangue mais déjà mortifère. D'une sûreté incomparable, l'œuvre de Colinet par son humour, abolit les plus étonnantes réussites du genre. Si nous sommes joyeux de son ludisme, nous savons que son nom est virulence tendre. Né en 1898 sous le signe du taureau dans le village picard d'Arquennes, de parents vivant des carrières de pierre, Paul Colinet perdit son père très jeune, dut quitter l'école pour gagner son pain pendant qu'il étudiait la comptabilité, ce qui le conduisit à devenir le plus expert des fonctionnaires de l'administration d'un faubourg de Bruxelles. Ce n'est pas là le moindre étonnement ressenti en face de ce personnage étrange qui à la fois résolvait les difficultés bureaucratiques les plus abstruses et ‘écoutait aux poutres’! »

*

Les Histoires de la lampe de Colinet sortirent de presse en février 1942 aux éditions Ça ira. Paul Neuhuys se souviendra de Paul Colinet comme d’un « curieux homme, un homme de 1900 ».

Nous y reviendrons dans le prochain blogue.

HFJ

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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 08:32


Le nouveau recueil d’Alain Germoz (°1920) constitue un hommage à son ami Fernand Cuvelier (1926-2001), auteur  de l’ Histoire du livre : voie royale de l’esprit humain (Monaco, édition du Rocher, 1982, 302 p.), une méditation originale et une somme technique sur les beautés du livre. En 1996, Fernand Cuvelier publiait un recueil de courts poèmes intitulé La chose et son contraire, particulièrement apprécié par son ami Wojciech Skalmowski, l’éminent slaviste de la KUL décédé le 17 juillet 2008.

La même année 1996, Alain Germoz compose une série de brefs poèmes « dans un esprit analogue évident » : Le contraire de la chose.

« Toutefois, si la piste est identique, le cheminement l’est moins. Malgré l’admiration qui l’a motivé, le second texte procède d’un esprit de dérision dont le caractère jubilatoire, railleur, voire sarcastique, est une façon d’honorer chez Fernand Cuvelier ce qui relevait d’un non-conformisme parfois délirant dans nos discussions et devait forcément se traduire par des élans poétiques différents. Nous n’avions pas à être d’accord sur tout pour nous supporter et de nos désaccords mêmes sont nées des affinités électives dont le présent recueil, Le contraire de la chose, est l’hommage contradictoire que Fernand Cuvelier n’a jamais pu lire, le manuscrit égaré n’ayant été retrouvé que plus d’un an après sa mort. Nos contradictions s’y retrouvent, le combat verbal qui fut notre plaisir se poursuit. Sans doute aurait-il aimé qu’il en soit ainsi – que la mort ne supprime pas l’allégresse. »

En guise de conclusion de son recueil, Alain Germoz déclare :

Je suis l’un multiplié

L’un par l’autre

L’un d’eux trois

Trois fois l’autre

Subdivisé subjugué subséquent

Non tangent mais consubstantiel

L’un dans l’autre

*

‘Le moi composé’, telle est la définition dépréciative que donne Germoz de l’autobiographie dans Le Carré de l’Hypoténuse (1988). Son œuvre est toutefois simultanéité et succession du ‘moi composé‘ –mais au pluriel.

Germoz est en effet l’auteur (le facteur dirait Bachelard) de textes qui semblent courts, mais dont les ramifications multiples et diversifiées méritent largement cette approche attentive et consciencieuse qui leur a trop souvent été déniée. C’est que son œuvre participe d’une volonté d’effacement et de dépersonnalisation.

 Je suis

Une éventualité

De dur labeur

Sur les chemins interminables

D’une infinie paresse

 

Je suis

Une illusion

Qui prend corps

Avec l’âge

 

Je suis

Cornegidouille

Le petit bout de bois

Pour merdre

Dans les oreilles

 

Je suis

Plus imparfait que le subjonctif

Et je chavire volontiers

Entre deux mots à conjurer

 

Je suis

De tous les temps

Et d’une médiévale fureur

Contre une Mère Eglise

Qui persécuta les chats

 

Je suis

Un grand avocat d’Assises

Dont le talent résonne

Dans un pieux silence

Entre les murs de sa chambre

*

Le Contraire de la Chose est clôturé par une série de « scromphales ». Nés à l’improviste de l’ennui d’une communication téléphonique désespérément longue, ces personnages qui se prennent parfois pour une lettre, voire pour tout un alphabet, font leur apparition dans L’ombre et le masque (2002) et réapparaissent en couverture de La sandale d’Empédocle (2007).

« Ces petits personnages ont un caractère incontestable. C’est la spontanéité de leur naissance, leur besoin organique d’exister sans qu’il y ait à discerner une raison ou un objectif autre que la volonté d’être un peu plus que le frémissement du trait dont ils sont issus. S’ils avaient du volume, on pourrait les croire sortis de la glèbe et se cherchant une forme proche de l’humain, parfois de l’animal ou du végétal, tentative inaboutie qui n’exclut pas les sentiments. »

 

Alain GERMOZ, Le Contraire de la Chose, Anvers, Archipel édition, 2008, 89 p., 12 €. ISBN 978-90-807631-2-8.

 

Repères :

Henri-Floris JESPERS, Alain Germoz : Aujourd’hui, le riz condé a un goût âcre, in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 29, pp. 13-35. Voir sur ce blog la rubrique bibliographie.

Sur ce blog : les communications du 20 et 21 avril 2008.

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:30

Tels sont ceux qui constituent la pléiade Dada. Mais il est malaisé d’être démonstratif vis-à-vis de Dada, car Dada est un retour à la vie inorganisée, par un mode d’expression dépouillé de toute habitude verbale. Dada se paie d’onomatopée.

Dans l’antiquité on disait de ceux qui avaient soulevé le voile des phénomènes physiques qu’ils avaient vu le grand dieu Pan. Les bouleversements de notre époque qui ont laissé apparaître une solution de continuité dans l’évolution de l’humanité ont fait surgir une littérature panique. Sans doute Dada est un mouvement pessimiste. Mais son pessimisme est fondé sur le danger des ambitions humaines. C’est dans la Rochefoucauld et dans Schopenhauer qu’il faut chercher les préliminaires d’une entente internationale. Dada est le seul lien possible parmi les hommes, puisque son principe fondamental consiste à n’avoir raison en rien. Méconnaître Dada c’est méconnaître son temps. Dans un siècle où Lénine échoue après Wilson, Dada n’a rien qui doive nous étonner. Les dadas perdent délibérément pied. Mais s’ils sont idiots ils ne sont pas stupides. Ils ne disent rien pour rire et ne prennent rien au sérieux.

Dada est une philosophie. Dada est une morale. Dada est un art, l’art d’être sympathique dans un temps où toute supériorité est devenue insupportable et où toute grandeur humaine semble une facétie.

Dada est la fleur des ruines, non pas la petite fleur bleue de l’optimisme que les poètes veulent cueillir dans les décombres d’une civilisation, mais une azalée, une aride azalée qui plutôt que d’implorer une pluie de sang cherche à s’abreuver de sécheresse.

Paul NEUHUYS

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:25

Clément Pansaers est le seul représentant de Dada en Belgique et il n’est guère probable qu’on lui en sache jamais gré chez nous. Pourtant nul aussi aisément que Clément Pansaers n’arrive à laisser flotter son esprit à la périphérie du monde raisonnable, dans les régions difficilement accessibles de l’absurde.

Le Pan-Pan au cul du Nu Nègre est la première tentative de Clément Pansaers. Ce titre peut vouloir signifier le « Nu Nègre » suivi du « Pan-Pan », mais je crois que Clément Pansaers appelle « pan-pan » un revolver. Alors ? Ce serait différent. Clément Pansaers écoute tous les bruits discordants qui nous environnent aujourd’hui. Il semble avoir fait le tour de toutes les idées comme en témoignent certaines phrases : (« Une muselière au rhéteur de la surbrute » etc.) et il donne finalement l’impression d’un phonographe désorganisé qui, arrivé au bout du disque, se met à battre la breloque. Clément Pansaers abuse des terminologies savantes. On songe par moment à l’écolier limousin de Rabelais mais il s’en justifie en disant : « Un chimiste raté vaut le philosophe — qui en évaporant des vocables découvre des principes. »

Dans Bar Nicanor, Clément Pansaers poursuit la même tendance mais à un degré encore plus violent. Clément Pansaers se lance dans les voluptés fortes. Dans la pièce intitulée Aéro il bouleverse les quatre points cardinaux. Il roule dans le vide, exécute des « virages en balançoire ». Les oreilles lui tintent à force de « brouter les bruits bruts en gammes interplanétaires ». Il esquinte son moteur pour en tirer le plus de rendement possible.

L’ivresse lui procurera les mêmes sensations hétérogènes. Il porte les lèvres à tous les électuaires et il scrute sa mi-ébriété pour mettre à nu la parcelle d’immatérialité qui palpite en lui. Il vante le caractère éminemment cosmopolite de la saoulographie. Résoudre l’existence c’est, selon lui, « se fiche une cuite incommensurable » jusqu’à ce que les murs se bousculent tandis que le principe de l’être poursuit « la course bigarrée vers la qualité pure, dénominateur infini ramenant à zéro pan-0. »

Des sensations perverties parcourent les zones érogènes. Il saccage la femme comme le ferait un enfant d’un jouet, par dépit de n’en point recevoir de plus merveilleux encore. Clément Pansaers fait songer à un des Esseintes répondant aux plus folles audaces de l’homme nouveau.

Clément Pansaers et son fils Ananga, 1921

Dans L’Apologie de la paresse, un ébranlement morbide semble résulter de ce constant effort d’intervention mentale. Des secousses soudaines comme des sonneries électriques crépitent dans sa tête. Clément Pansaers a été tour à tour « un dompteur de tribades », « un paria ès démolitions », « un violateur de l’identité humaine ».

Les hommes lui apparaissent comme des insexués. Avec une indifférence érasmienne il fait l’apologie de la paresse. Qu’est-ce que le cynisme, sinon la paresse ? La paresse est la condition souveraine de la raison humaine.

 

C’est fâcheux

mon encéphale est désaccordé.

Impossible de remettre mon entendement

au diapason des volitions cosmiques à la mode.

 

Il se résigne à sacrifier à la paresse :

 

Je te révolte ?

Toute révolte avorte.

 

À quoi bon s’insurger ? Faisons donc comme les autres. Au lieu de faire la révolution, faisons la grève générale. Tout est là. La paresse d’ailleurs s’étend jusqu’aux premiers éléments terrestres.

 

Morbidesse spasmodique

La mer et la terre

s’entrepénètrent

et la commotion est comateuse

 

« Fainéante » se dit Clément Pansaers en proie à une lassitude organique. Clément Pansaers est un homme moderne dans ce que cette expression peut atteindre de plus excessif.

Paul NEUHUYS

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:18


Francis Picabia ne songe pas aux réalisations. Il emploie à tout détruire une sécheresse systématique. On chercherait en vain, ailleurs, une absence plus complète de sens moral.

C’est dans le trouble consécutif à l’amour que Francis Picabia cherche à se former une conception de l’humanité dépouillée de toute illusion

 

Lisez mon petit livre

après avoir fait l’amour

devant la cheminée en caoutchouc

 

Il appelle ce petit livre : Pensées sans langage. Car il ne veut pas être dupe des mots.

Il ne discerne plus les valeurs. Amour, art, religion : réactions chimiques. C’est un dadaïsme physiologique. Le cœur ressemble à la prostate, le ventre au cerveau. Et Francis Picabia dira :

 

Les événements de ma vie

se passent dans la sauce

des pulsations de mon cœur

 

Dans la Fille née sans mère, poèmes accompagnés de dessins, il s’attache à voir fonctionner le mécanisme érotique. Il tient le désir pour la seule réalité et il n’est pas grand-chose à quoi il ajoute foi en dehors du zoïde séminal.

La vie, selon Picabia, n’est pas un « chou à la crème », c’est une « vieille boîte à musique » qui émet toujours le même refrain. Quant au prix qu’il attache aux connaissances humaines ? Les hommes pensent, dit-il, « en chinois libre ».

Francis Picabia éprouve un plaisir innocent à lancer des boules puantes dans les écoles et les académies. L’odeur des cacodylates ne semble plus l’incommoder.

Dans Jésus-Christ Rastaquouère, la philosophie si désabusée de Picabia semble vouloir un instant sortir de son incohérence. Mais si Picabia s’explique un peu plus clairement que de coutume, c’est pour retourner comme un gant le sens commun. Son esprit volontairement désorienté s’amuse à renverser l’échelle des valeurs. « Ce sont les mots qui existent, dit-il, ce qui n’a pas de nom n’existe pas. » Et par je ne sais quel dépit métaphysique il s’exerce avec une adresse de prestidigitateur à jongler avec les locutions traditionnelles :

 

Je ne donne ma parole d’honneur que pour mentir

Trichez donc, mais ne le cachez pas !

Trichez pour perdre, jamais pour gagner, car celui

qui gagne se perd lui-même, etc.

 

et il résume son opinion sur la vie sous la forme d’une petite histoire, « l’histoire d’un homme qui mâchait un revolver ! »

 

Cet homme était vieux déjà, depuis sa naissance il se livrait à cette étrange mastication ; en effet son arme extraordinaire devait le tuer s’il s’arrêtait un instant ; pourtant il était averti que, de toute façon, un jour, irrévocablement, le revolver partirait et le tuerait ; cependant, sans se lasser, il continuait de mâcher…

 

Francis Picabia, si étrange qu’il paraisse, est un poète tragique.

Paul NEUHUYS

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:15

Paul Éluard poursuit une transformation complète du langage. « Essayons, dit-il, c’est difficile, de rester absolument purs ». Le langage tel qu’il nous parvient par la force de l’usage ne signifie plus rien. C’est un bavardage qui, selon Paul Éluard, n’a plus aucune raison d’être et il veut instituer en poésie la simplicité la plus élémentaire.

Dans Les Animaux et leurs hommes… il s’efforce de rafraîchir sa vision du monde par des images simplifiées et des analogies initiales : le poisson dans l’air et l’homme dans l’eau. L’herbe devant la vache, l’enfant devant le lait. Paul Éluard ne veut retenir des choses que les rapports essentiels pour arriver à une pureté complète de sentiment. Voici un exemple de cette poésie élémentaire :

 

MOUILLÉ

 

La pierre rebondit sur l’eau,

            La fumée n’y pénètre pas.

                        L’eau telle une peau

            Que nul ne peut blesser

                        Est caressée

Par l’homme et par le poisson.

 

            Claquant comme corde d’arc

Le poisson, quand l’homme l’attrape,

            Meurt, ne pouvant avaler

Cette planète d’air et de lumière.

 

Et l’homme sombre au fond des eaux

                        Pour le poisson

            Ou pour la solitude amère

De l’eau souple et toujours close.

 

Ce qui offusque souverainement le parti-pris de simplicité de Paul Éluard, c’est « l’allure distinguée ». La poésie doit être, selon lui, quelque chose de « naïf comme un miroir ». Il conçoit une poésie où « le temps ne passe pas ». C’est difficile car l’homme se meut dans une atmosphère épaisse. Il dira dans ses Exemples : l’homme, le scaphandrier de l’air. Pourtant il perçoit confusément une unité universelle qui lui permet de déclarer : « J’ai traversé la vie d’un seul coup. »

Paul NEUHUYS

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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:00


Louis Aragon n’a pas abjuré tout scrupule d’art. Il semble parfois même demeuré attaché aux anciennes formes prosodiques. Louis Aragon a néanmoins trouvé son salut en Dada. Il intitule son recueil Feu de Joie. C’est un feu de joie où il sacrifie toutes les vaines acquisitions de l’esprit pour un ordre de choses nouveau qui surgira des absurdes suggestions de la conscience. La couleur neutre — bitume ou réséda — n’est pas la couleur dominante chez Aragon. Nous y trouvons même des couleurs vives que les dadas n’affectionnent que médiocrement en général.

Aragon, dans une pièce intitulée Secousse, nous indique comment s’est produite une mutation brusque dans l’orientation de sa pensée :

 

BROUF

Fuite à jamais de l’amertume

Les prés magnifiques volants peints de frais tournent

            Champs qui chancellent

Le point mort

Ma tête tinte et tant de crécelles

Mon cœur est en morceaux le paysage en miettes

 

Le poète se souvient de son adolescence, de ces années contrariées par le latin et l’algèbre, et il résumera sa jeunesse dans ce poème : Vie de Jean-Baptiste A.

 

ROSA la rose et ce goût d’encre ô mon enfance

                        Calculez Cos &

                        en fonction de

                                   tg a/2

Ma jeunesse     Apéro qu’à peine ont aperçu

les glaces d’un café lasses de tant de mouches

Jeunesse         et je n’ai pas baisé toutes les bouches

 

Le premier arrivé au fond du corridor

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 MORT

Une ombre au milieu du soleil dort, c’est l’œil.

 

Mais maintenant que le poète s’est affranchi des étroites conventions humaines, un espoir flambe, un feu de joie à la lueur duquel il entrevoit des constructions neuves, des transformations salutaires.

 

Alors se lèveront les poneys

les jeunes gens

en bande par la main par les villes

 

Louis Aragon est parmi les dadas le seul qui semble préparer un terrain de conciliation entre les suggestions de la conscience et les exigences de la raison.

Paul NEUHUYS

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