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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 00:13

L’œuvre publiée de Marie-Jo Gobron se clôture par un solide recueil de cinquante-cinq poèmes en néerlandais, Onder de maretak (2001, Sous le gui), auquel le philologue Luc R.C. Deleu consacra un bel essai, De ayatana's in de poëzie van Marie-Jo Gobron (également à télécharger sur www.mariejogobron.com).

*

Marie-Jo Gobron dédia un poème à son fils cinéaste (voir : www.alcyonfilm.com).

 

La danse du cameraman

 

Libellule glissant sur l’eau,

tu danses,

un aigle sur l’épaule ;

à la rencontre

de la lumière,

de la surprise

et de l’éclat

d’un instant de grâce

et ton corps se balance

si légèrement

qu’on le voit se mouvoir

comme en rêve bouge

une image.

Mais c’est lui, Jean-Noël, qui a fixé l’image de Marie-Jo et de Roger Gobron, réalisant Portrait de mon père aquarelliste (1987) et ce surprenant Portrait de ma mère poète (2008).

 

www.alcyonfilm.com

Henri-Floris JESPERS

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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 00:02

Le troisième recueil de Gobron, Instants, dédié à Caprine Carême (née Andrée Gobron) ; parut en 1984. Ce sera le dernier à être illustré par son mari. Sorti des presses de la célèbre imprimerie Sainte-Catherine à Bruges en septembre 1984, ce recueil réunit près de quatre-vingt poèmes. Mis à part les quelques signalements bienveillants publiés dans les revues et revuettes que seul les poètes lisent, ce seront de nouveau quelques témoignages personnels qui enchanteront Marie-Jo.  

Jeanine Moulin (1912-1998), exégète perspicace et érudite de Nerval et d’Apollinaire, relève la ‘fraîcheur de l’inspiration et la robustesse du style’ de la poésie de Gobron, ‘un don de l’image tout à fait exceptionnel’ et épingle quelques poèmes ‘d’une incontestable originalité’.1

Le poète Pierre Menanteau (1895-1992), avec qui Marie-Jo partage l’amour des animaux, constate que si les poèmes de Gobron sont courts, ils n’en sont pas moins chargés de sens et évoquent des instants d’éveil.2

Lucienne Desnoues (1921-2004) lui écrit une longue lettre :

...nous avons des passions en commun : l’amour, les arbres, le végétal, l’eau, les mots, les notations sensorielles. Vous parlez de la pluie comme personne et cela donne à votre travail une fluidité frisonnante, une espèce de longue allégresse en larmes.

Vos instants sont pleins de petites trésors qu’on regarde briller avec reconnaissance. Vous ne laissez pas passer la vie sans la piller.

Vous ne regardez pas passer le temps sans vertige, mais vous avez toujours des sursauts courageux, enthousiastes, sensuels qui sont bien d’une femme, et d’une terrienne, et se traduisent avec une prestesse, des couleurs, des trouvailles qui me ravissent.3

Marie-Jo Gobron soumet un nouveau recueil aux éditions Saint Germain des Prés à Paris. Le comité de lecture émet un avis favorable :

Cet auteur, qui a compté parmi les familiers de Maurice Carême dont nous avons publié certaines poésies, nous livre ici des poèmes pétris comme des tailles douces, brefs, forts et drus. L’intelligence n’y écarte jamais la sensibilité et l’intuition.

La culture, de même, fait bon ménage avec l’instinct. IL y a aussi un ‘accent’ particulier, un style d’une belle efficacité, une invention, une imagerie tout à fait originales. On décèle, ici et là, un zeste de classicisme vite absous par la modernité de la pensée.

Michel Breton annonce à Marie-Jo Gobron que son recueil Paysage intérieur est retenu pour la collection ‘À l’écoute des Sources’, ‘destinée à accueillir les nouveaux écrivains d’aujourd’hui’.4

Paysage intérieur réunit quarante-cinq poèmes et paraît en été 1990. La quatrième de couverture fait état de

poèmes pétris comme des tailles douces, brefs, forts et drus. [...] Le poète travaille dans le creuset de ses sensations. La nature et ses sortilèges l’illuminent, nourrissant un atelier de métaphores qui disent le quotidien dans tous ses états, sereins ou inquiétants, pour mieux enchanter le réel.

Ce fut à l’occasion de la parution de Paysage intérieur que je publiai un essai consacré à l’œuvre de Marie-Jo Gobron, avec qui j’étais en correspondance et que j’avais rencontrée à Bruges peu après la parution du recueil, lors d’une visite à la librarie d’Arthur van de Velde, érudit inoubliable et passablement excentrique (‘Een sterke stem’, in Diogenes, juli-augustus 1991, pp. 85-87, à télécharger sur www.mariejogobron.com)

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

1Lettre de Jeanine Moulin à MJG, Bruxelles, le 29 décembre 1984. Coll. privée.

2 Lettre de Pierre Menanteau à MJG,. Issy-les-Moulineaux,  le 26 novembre 1984. Coll. privée.

3 Lettre de Lucienne Desnoues à MJG,. Montjustin,  le 25 janvier 1985. Coll. privée.

4 Lettre de Michel Breton à MJG,. Paris,  le 22 avril 1987. Coll. privée.

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12 janvier 2009 1 12 /01 /janvier /2009 23:35

Parmi les articles consacrés au second recueil  de Marie-Jo Gobron, De visage à visage (1961), celui de Marie-Claire d’Orbaix (1920-1990) – une pleine page avec photo dans Le Journal des Poètes – est sans conteste le plus important en termes de reconnaissance par l’institution littéraire. 

Qu’elle est éprise de liberté, Marie-Jo Gobron l’affirme jusque dans son écriture. D’aucuns le lui reprocheront peut-être, heurtés par certaines rudesses de ton, telle impertinence, mais n’est-elle pas sympathique, cette audace d’être soi-même, avec les dangers que cela représente ?

Ivre de joie, de vie, de crainte, le poète le crie : voici une voix qui n’admet pas de sourdine, voici des textes sans fadeur, sans artifices, mais non sans art. Marie-Jo Gobron sait créer une musique suggestive ; et soit à cause de son ascendance flamande, soit parce qu’elle est la compagne d’un peintre, elle possède le don de la couleur, du mouvement, de l’image. [...]

Parfois, elle endigue son élan, elle s’accomode des règles de la métrique et nous offre des strophes graves [...] Mais Marie-Jo Gobron nous paraît plus à l’aise dans une forme moins contrôlée, plus spontanée.[...]

Parlerons-nous d’influences, de réminiscences ? Pourquoi ? Nous en sommes tous pétris. Ce qui compte c’est qu’au-delà d’elles, une voix s’impose bien reconnaissable parce que d’un poète authentique.1

De Visage à Visage est signalé par Robert-Lucien Geeraert (1925-1984) dans La Revue nationale (février 1962) :

Poésie de Flamande [...] qui s‘ouvre à tout ce qui est fort et dru, pur et primitif. Poésie qui continue celle de Verhaeren, en l’assouplissant, en l’élaguant, qui offre, avec celles d’Andrée Sodenkamp et de Liliane Wouters, le plus fidèle reflet de notre Belgique poétique – puisque notre pays, pour l’étranger, c’est la Flandre. De la comptine à l’incantation, c’est un roulement de poésie spontanée, musicale et colorée, sur lequel dansent les saisons et les pensers.

Andrée Sodenkamp (1906-2004), malade, lui adresse une lettre poignante :

Je suis heureuse de vous voir enfin prendre place où vous aviez droit.

Vous êtes un magnifique poète. Il y a chez vous de la force magnifique, une puissance flamande – une robustesse à souffrir, [...] un regard intelligent pour la mesure.2

Est-il téméraire de supposer que Marie-Jo Gobron fut surtout sensible au courrier que lui valut son second recueil ?

Épistolier laconique, Paul Neuhuys note :

Votre poésie me rappelle le gai pays flamand qu’un ciel livide menace d’orage : Enfant promis, Décalcomanie, j’aime cette poésie surtout lorsqu’elle ‘cerne d’un jeu serré les faux de l’été’ comme une sœur qu’entre mes bras je viens de retrouver...3

 ‘Ah ! la belle et tonique poésie’, s’élance Norge :

On caresse des crinières de cavales fouettées de grandes bises et emportées dans des galops qui parfois touchent les cimes.

Mais un courant de vie intérieure mue parfois ce lyrisme en fervente statue.4

Hélène Cadou (°1922) , poète et bibliothécaire à Orléans où elle travailla avec Georges Bataille, souligne :

Les poètes sont une famille et leurs poèmes comme des visages se répondent. J’ai lu, j’ai vu les vôtres avec beaucoup de bonheur. Ils ont l’équilibre des plaines, l’ouverture des fenêtres sur un grand ciel.5

Franz Hellens (1881-1972) a lu le nouveau recueil de Gobron avec plaisir :

Il contient maints morceaux de belle inspiration et de forme pleine ; les poèmes de métrique classique m’ont paru les meilleurs. Vous servant de cette forme de base, vous avez su renouveler la nature par des images inattendues et une sensibilité poétique d’une rare vigueur.6

En remerciement de son ‘beau livre’ où il trouve ‘à chaque page, à chaque poème, une vraie sensibilité poétique’, Pierre Albert-Birot (1876-1967), figure emblématique de l’avant-garde historique, adresse à Gobron un exemplaire de Poèmes à l’autre moi (1954), orné d’un bel envoi daté du 23 novembre 1961.

Le poète Henri Cornélus (1913-1983) ne cache pas son admiration :

C’est beau, c’est dense, c’est vertébré, c’est très viril et très féminin à la fois, ça grouille de trouvailles verbales, ça allie – est-ce que je me trompe ? – la douceur de la Meuse à la force de l’Escaut. Êtes-vous wallonne, êtes-vous flamande, avez-vous mélangé les deux courants ? Je n’en sais rien ; quoi qu’il en soit, le ‘résultat’, votre recueil, est extrêmement heureux. Dans l’assez morne production des tâcherons belges du vers, vous faites jaillir du feu et des fontaines, et je vous en suis infiniment reconnaissant. Puis, tout comme je l’ai, vous avez, très profond dans votre cœur, cette admiration pour Federico García Lorca qui vous a inspiré quelques beaux vers. [...]

Peut-être savez-vous que je passe pour avoir la dent dure et la plume acérée, pour n’avoir pas, aussi, l’admiration facile. Sans doute est-ce parce que je ne bêle pas de joie si un alexandrin se trouve avoir heureusement douze pieds ! Quoi qu’on en pense, il ne suffit pas de savoir compter pour être poète ! Et vous, vous êtes de ceux, vous êtes des rares ‘celles’ qui le sont jusqu’aux fibres : j’en mettrais ma main au feu !7

Tout comme Georges Mounin, Cornélus ne se contente pas d’exprimer ses louanges, mais consacre également une partie de sa longue missive à des considérations critiques et techniques bien concrètes. Rappelons ici, antidote à l’amnésie collective, que Cornélus est l’auteur de Kufa (Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1954 ; trad. néerlandaise, Anvers, Ontwikkeling, 1955), l’un des rares romans ‘coloniaux’ (avec ceux d’Égide Straven) qui méritent d’être tirés de l’oubli. Dénonçant les violences du système colonial, ce roman brisa la carrière d’enseignant de Cornélus.

Fidèle à son œuvre romanesque, Louis Dubrau (pseud. de Louise Scheidt, 1904-1997) apprécie tout particulièrement chez Gobron une

émotion toute intérieure qui ne doit rien à ce sentimentalisme à fleur de chair qu’on s’accorde à vouloir féminin.8

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

1 Marie-Claire D’ORBAIX, Marie-Jo Gobron, « attentive au monde qui va naître », in Le Journal des Poètes, janvier 1961.

2 Lettre d’Andrée Sodenkamp à MJG, non datée. Coll. privée.

3 Lettre de Paul Neuhuys à MJG, le 22 juillet 1961. Coll. privée.

4 Lettre de Norge à MJG, le 18 octobre 1961. Coll. privée.

5 Lettre d’ Hélène Cadou à MJG, Orléans, le 12 novembre 1961. Coll. privée.

6 Lettre de Franz Hellens à MJG, La Celle St Cloud, le 15 novembre 1961. Coll. privée.

7 Lettre d’Henri Cornélus à MJG, Bruxelles, le 26 novembre 1961. Coll. privée.

8 Lettre de Louis Dubrau à MJG, Bruxelles, le 11 décembre 1961. Coll. privée.

 

La Pomme, collage de Marie-Jo Gobron

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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 07:16

C’est au sortir d’une discussion au Cercle Wyseur entre défenseurs de la poésie classique et ‘vers-libristes’ que Marie-Jo Gobron, lauréate du Prix Marcel Wyseur, est interviewée en 1951 par Claude Vidal. Son poéte préféré ? Villon. Suivi, dans l’ordre, d’Apollinaire, de Verlaine et, ‘parmi les contemporains’, d’Henri Michaux.

Et n’oublions pas Verhaeren. Je me sens très proche de lui, peut-être tout simplement parce qu’il est Flamand.1

Lors du déjeuner offert par l’Association des Écrivains belges aux lauréats du Prix Hubert Krains2, Armand Bernier souligne dans son allocution que les poèmes de Gobron  sont ‘avant tout des poèmes passionnés, le mot passion étant pris dans son sens le plus vaste’.

 

Si je devais chercher à Marie-Jo Gobron des ancêtres (car nous en avons tous, n’est-ce pas et il n’y a que les orgueilleux qui se réclament de la génération spontanée), je songerais à Anna de Noailles pour le fond et à Emile Verhaeren pour la forme. 3

 

Marie-Jo Gobron n’assiste pas au déjeuner : ce 23 janvier 1954, son fils Jean-Noël est baptisé à Eeklo.

 

Houles (1955)

Le premier recueil de Marie-Jo Gobron, Houles (1955), une quarantaine de poèmes illustrés par Roger Gobron et préfacé par Maurice Carême, est fort bien accueilli. Le Soir lui consacre deux articles. Armand Bernier (le 11 janvier 1956)  y qualifie Gobron de ‘poétesse de fougue et d’accent, aux images en reliëf’ et souligne ‘sa veine d’exaltation dionysiaque, qui semble le fond de son tempérament’ :

On la dirait toujours portée par l’ivresse. C’est, dit-elle, possédée de houle et pareille au bélier, que je fonce à travers la vie.

Marcel Lobet quant à lui situe (le 25 janvier 1956)  la poésie de Gobron dans un unanimisme sans rivages :

Cette fougue panthéiste, cette participation au Grand Tout, donne au présent recueil un mouvement quasi cosmique. [...] L’unanimisme, qui est communion avec les hommes, s’élargit ici jusqu’au domaine des choses. Le poète cherche la conformité avec le réel au point de vouloir éprouver la forme et la saveur des ‘objets inanimés’. [...] Les images vernales, marines, pastorales se succèdent dans une chevauchée panique qui finit par ‘apprivoiser les jours, dans un rythme de fraternité universelle.

Marie-Jo Gobron fut surtout sensible aux réactions personnelles, plus discrètes certes, mais non moins significatives.

Paul Neuhuys (1897-1984) constate :

Il y a là un vrai tempérament de poète porté vers un lyrisme élémentaire qui m’ enchante. 4

Protégé d’Anna de Noailles et de Henri de Régnier entre autres, prix Verhaeren, Noël Ruet (1898-1965) lui confie :

Quand le facteur m’apporte des recueils de vers, je suis maintenant inquiet. Je m’impose leur lecture et je suis neuf fois sur dix attristé, irrité. Que de toc ! Cette fois, avec vous, c’est le don, c’est le cœur, c’est la force, c’est l’effusion, c’est la manière de chanter avec sa voix, sa particulière voix, les sentiments éternels, les sentiments de tout le monde. 5

Le même jour, Norge (1898-1990) lui écrit :

Le ciel de Provence tout bleu aujourd’hui, m’entre droit au cœur quand je découvre un nouveau poète, un vrai poète.

J’aime cette force, féminine certes, et qui se donne franchement pour telle – où la sève et le fruit des saisons (celles du temps, celles des sentiments) sont si ardemment présents ! 6

Gérard Prévot, un des grands auteurs fantastiques belges et lecteur chez Gallimard, est péremptoire :

Il me semble que votre voie est du côté de l’orage. Allez-y. On meurt plus sûrement d’une tiédeur que d’une brûlure. 7

Du linguiste et sémiologue Georges Mounin (1910-1993), Marie-Jo reçoit une longue lettre, leçon concrète de poétique d’un intérêt majeur qu’il serait toutefois trop long d’approfondir ici.

Naturellement, je ne prétends pas avoir raison : je vous donne le journal de ma lecture, une lecture amicale, sans raideur. [...] Ma lecture et ses réactions n’ont d’intérêt que si elles rencontrent certaines de vos inquiétudes, ou de vos insatisfactions. Je souhaite au moins que ma lettre vous ait prouvé que je vous ai lue [...].8

 Paul Hellyn (1923-1978), directeur du Musée belge de la Parole, est péremptoire:

Décidément la Belgique compte trois ou quatre grandes poétesses dont vous êtes. Lire une œuvre comme la vôtre, c’est se tremper dans une participation cosmique qui, à mon sens, est un des pouvoirs magiques primordiaux de l’authentique création artistique. 9

Trois écrivains flamands ne tarissent pas d’éloges : Julia Tulkens (1902-1995), la première poète flamande à écrire ouvertement sur la sexualité féminine ce qui in illo tempore fit un beau scandale ; l’influent critique André Demedts (1906-1992), qui lui consacre une chronique dans Het Nieuwsblad ; et le romancier Johan Daisne (1912-1978), le promoteur du ‘réalisme magique’ et adversaire déclaré de la poésie dite ‘expérimentale’, qui s’écrie :

Quel message magnifiant, ce coup d’archet qui est en même temps un splendide coup de balai dans l’art ordurier de nos jours.10

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

1 Claude VIAL, Marie-Jo Gobron, lauréate du Prix Wyseur, in La Flandre libérale, 22 septembre 1951.

2 Le jury du prix de poésie Hubert Krains 1953 était composé de Thomas Braun (président), Edmond Vandercammen, Armand Bernier, Maurice Carême et Géo Libbrecht.

Les jurés du prix de prose (Gustave Charlier, président, Pierre Nothomb, Robert Vivier, Max Deauville et Émile Terwagne) couronnent Hélène Beer (1914-1975) pour son roman Les enfants de Judith, qui paraîtra en 1957 (Paris, Plon). Internée pendant quelques mois au camp de rassemblement de Malines, Hélène Beer-Horowicz échappera à la déportation. Libérée en avril 1944, elle relate sa vie au camp dans Salle 1 (Bruxelles, Charles Dessart, s.d. [1946], 337 p.). Elle sera directrice des Amis belges de l’Université hébraïque de Jérusalem.

3 Texte de l’allocution de Bernier communiqué par Marie-Jo Gobron à HFJ, 1991.

4 Lettre de Paul Neuhuys à MJG, Anvers, le 12 janvier 1956. Coll. privée.

5 Lettre de Noël Ruet à MJG, Paris, le 22 décembre 1955. Coll. Coll. privée.

6 Lettre de Norge à MJG, St Paul (A.M.), le 22 décembre 1955. Coll. Coll. privée.

7 Lettre de Gérard Prévot à MJG, Paris, le 18 février 1956. Coll. Coll. privée.

8 Lettre de Georges Mounin à MJG, Aix-en-Provence, le 14 février 1956. Coll. Coll. privée.

9 Lettre de Paul Hellyn à MJG, Bruxelles, le 26 décembre 1958. Coll. Coll. privée.

10 Lettre de Johan Daisne à MJG, Gand, décembre 1955. Coll. Coll. privée.

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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 22:10


Le cinéaste Jean-Noël Gobron m’annonce le décès de sa mère, la poétesse et collagiste Marie-Jo Gobron (1 mars 1916 – 3 novembre 2008).

Préfaçant Houles (1955), le premier recueil de Marie-Jo Gobron, dont le manuscrit avait emporté le Prix Hubert Krains en 1953, Maurice Carême définit l’auteur comme une force de la nature.

Comme chez tous les poètes que nous a donnés sa Flandre natale [...] réalisme et mysticisme se conjuguent étroitement chez Marie-Jo Gobron pour atteindre une sorte de magie verbale qui ne doit sa vertu explosive qu’à sa fière indépendance.

Cette indépendance, Marie-Jo Gobron la revendiqua et l’affirma dans son œuvre – et dans sa vie.  – Elle naît en pleine guerre, le 1er mars 1916, dans une ferme de Roesbrugge-Haringe où ses parents s’étaient réfugiés. À Poperinghe, en Flandre-Occidentale, où se situe la briqueterie de son père, elle connaît une enfance merveilleuse.

Mon pays vallonné, argileux et fleuri de houblon devint mon plus bel héritage. J’y goûtai toutes les joies de la liberté; une liberté presque outrancière lorsque je me remémore nos prairies, nos vergers, nos jardins, la cour de l’usine et tout ce qui était au-delà et que je m’adjugeai.

La crise des années trente provoque une déchirure. Les parents de la jeune Marie-Jo, Firmin Coevoet (1884–1971) et Marceline Camerlynck (1884-1963), perdent la majeure partie de leur fortune et sont forcés de vendre leur propriété pour se fixer dans une maison bordant les quais de Bruges.

Coupée des grands espaces, Marie-Jo devient de son propre aveu une ‘dévorante’. Revendiquer, consommer et consumer, englober et engloutir, assimiler et accaparer, transposer et transformer, délimiter voire détruire pour mieux reconstituer et réintégrer un paradis perdu.

         En 1942 Marie-Jo, alors âgée de 26 ans, tombe amoureuse du peintre Roger Gobron (Saint-Josse-ten-Noode, 1899 - Bruges, 1985). Néanmoins Roger maintient en même temps sa liaison avec Fabienne Roman (1909-1990), qui est son modèle depuis quatre ans.

En 1944 Marie-Jo, Roger et Fabienne décident de vivre ensemble. Ils se retirent au village d’Oost-Eeklo, en Flandre-Orientale.

En 1946 Marie-Jo et Roger finissent par se marier et s’installent, en compagnie de Fabienne, à Eeklo.

Par son mariage, Marie-Jo devient la belle-sœur de Maurice Carême (1899-1978) :

Maître sévère et patient, il m’explique ce qu’est la transposition et m’initie à l’art poétique. Des réunions, avec d’autres poètes chez lui, seront des confrontations hautement bénéfiques, et après une période de tâtonnements, je commence à voler de mes propres ailes.

Violoniste, Roger fait partie de la Symphonie d’Eeklo, fonde un quatuor à cordes ; expositions personnelles et collectives se succèdent, l’influent critique Jan Walravens signale son œuvre aux lecteurs du quotidien Het Laatste Nieuws (7 mai 1953).

Mon mari [...] est bon critique pour ce qui regarde ma poésie; il me trouve parfois un peu obscure (bien entendu, je ne suis pas d’accord). Nous discutons des parties de la nuit de peinture, de musique et de poésie, car pendant le jour je travaille.

Jean-Noël, l’unique enfant de Marie-Jo et Roger, naît en 1954. Marie-Jo travaille à l’extérieur en tant qu’infirmière visiteuse au dispensaire anti-tuberculeux d’Eeklo, desservant 24 communes. Fabienne s’occupe du garçon. Le ménage à trois fonctionne sans hypocrisie. La famille non-conformiste, toujours en compagnie de Fabienne, déménagera à Bruges en 1962.

En 1961, Marie-Jo Gobron publie son second recueil, De visage à visage et sept poèmes de sa main sont repris par Pierre-Louis Flouquet dans l’Anthologie de la troisième décade (Dilbeek, éditions de la Maison du Poète, 1961, pp. 237-241).

Le troisième recueil, Instants, est dédié à Caprine Carême (née Andrée Gobron); paru en 1984, ce sera le dernier à être illustré par son mari, qui décède l’année suivante. Un poème y est dédié à Akarova (la danseuse Marguerite Acarin, dite Akarova, 1904-1999)

 

La gloriette

 

Le rêve est en avance,

l’ignore l’œil endormi ;

seule une main le devance

et s’en saisit.

Je parfume de pin la gloriette,

J’alanguis l’atmosphère à souhait.

Nubile, une fille se balance,

Et la danse prend feu dans la nuit.

 

Dans ‘Ciel à huis clos’, dédié au poète Jan van der Hoeven et à sa femme Marguerite, Marie-Jo confesse :

J’attends le maître-mot

qui tendra tous les sens,

et rendra fou peut-être

l’esprit qui veut voir

s’humilier un astre et choir

jusqu’à n’être plus rien

sans nous qui l’auront vu étinceler

dans les cordages clandestins

de la pensée.

Ou encore :

Je plonge dans la bulle

des voyelles

et le poème éclate.

 

Bruits de tonnerre

des consonnes.

Levée des majuscules.

 

Parfum de lys

de la page

initiale.

 

Le poète et essayiste Jan van der Hoeven consacrera une belle étude à Marie-Jo Gobron, "une force de la nature" uit Vlaanderen (VWS-Cahiers nr. 131, Bibliotheek van de Westvlaamse Letteren, jg. 23, nr. 4, 1988).

Gobron écrit ex abundantia. ”Je ne réfléchis jamais à mes vers”, déclara-t-elle dans un entretien avec Claude Vial. ”Un chant monte en moi et je le note”. Cela aboutit souvent à la rationalisation d’images spontanées, nées du subconscient.

D’un recueil à l’autre, Marie-Jo Gobron, poète sensible mais intelligent, violent mais tendre, affermit et affirma son talent naturel : de Visage à visage (1961) à Instants (1984), jusqu’à ce poignant Paysage intérieur (1990) où elle évoque Sylvia Plath :

Sa solitude emplit le lien

essaye en vain de s’évader

mais silhouette à la fenêtre,

elle bloque la sortie et l’entrée

 

La tentation de citer est grande, et je n’y résiste pas :

Informe, minime

l’œil incandescent,

l’homme, revêtu de

sortilèges, s’interroge.

 

Le masque tombe.

L’angoisse raye le tain,

lézarde l’appui,

envahit l’espace

et se réfugie

sous la peau d’un chien.

...

Loupe insistante sur chaque lettre d’un grimoire,

Je défie, jusque dans ses replis,

Le masque d’où m’épie la mémoire.

 

Nul n’était sans savoir que Marie-Jo Gobron écrivait sporadiquement des poèmes en néerlandais, mais voilà qu’avec Onder de maretak (2001) elle réintègre résolument la langue de son enfance, prenant de plain-pied place parmi la pléiade des poétesses flamandes. « Poésie drue, directe, à hauteur de femme », notait Paul Neuhuys en 1965 à propos de Visage à visage, et cette caractérisation n’est certes pas démentie par cet unique recueil en néerlandais.

De 1998 à 1999 Marie-Jo Gobron collabore étroitement à l’établissement d'un catalogue raisonné des œuvres de son mari.

Malgré son âge avancé elle nourrit encore plusieurs projets littéraires. Elle commence l’écriture d'un second roman, entame son quatorzième recueil de poèmes, espère publier Mimi, son premier roman, ainsi que Souvenirs de Soupente, ouvrage regroupant une trentaine de nouvelles.

Huit recueils de poèmes sont demeurés inédits à ce jour.

En 2002, elle joue dans La Strada de Federico Fellini et Tulio Pinelli, dans une régie de Johanna Lesage et Dominique Berten, une production de la Koninklijke Toneelvereniging De Valk.

Depuis plusieurs années Marie-Jo réalisait des collages, qu’elle signait du nom de Marichou. Elle les exposa à Bruges, à la galerie d'art 't Leerhuys en 2001 et à la Mansarde en 2003 ainsi qu’à Mons, à l’Espace’Art Gallery en 2004.

Marie-Jo Gobron: Le grand chef

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 21:22

Un tableau nous propose une représentation singulière. Si celle-ci nous touche, il arrive qu’on veuille en rechercher au-delà de ses données picturales, les ressorts secrets et leur mouvement. On en vient ainsi à s’intéresser au peintre, à son climat spirituel, à son caractère, à sa sensibilité – et de l’esthétique on plonge dans l’humain pour alimenter une vision critique plus vaste et plus aiguë d’un artiste et de son art.

On dira qu’un chef-d’œuvre de Rembrandt se suffit à lui-même, et c’est exact. Mais toute œuvre d’art nous renseigne sur son auteur. La connaissance de l’un et de l’autre facilite la compréhension. S’il arrive qu’il y ait décalage entre les deux, on peut admettre que l’artiste ne se livre pas intégralement dans son art ou qu’il porte un masque dans ses contacts humains. C’est ici que le caractère suscite certaines déviations, certaines incompatibilités (au moins en apparence). L’authenticité de l’intégrité artistique se manifeste aussi sur le plan humain. Voilà pourquoi nous rencontrons Joostens partout et toujours pareil à lui-même.

*

Né à Anvers le 18 juin 1889 d’un père tailleur de pierres (à qui l’on doit des restaurations aux églises St Paul et St Jacques, à Anvers) et d’une mère de famille aristocrate, Paul Joostens étudiant, éprouva très tôt l’attrait du gothique. Van Eyck et Memling l’enchantaient et allaient déposer leurs sédiments sur un terrain propice – d’autant plus idoine que l’art de Joostens ne ressemblera pas à celui de ses maîtres anciens.

Envoyé à l’Académie, Joostens y suit les cours du jour et du soir. On le voit ensuite « résidant sans éclat » - selon ses propres termes – pendant un an à l’Institut national supérieur des Beaux-arts. Libérée, sa peinture ne le sera pas encore, révélant des attaches impressionnistes et, comme dans Abondance, une influence de Gauguin.

 L’artiste se jette alors dans la bagarre cubiste, mais ce sera pour y livrer un combat personnel dont il sera le premier à profiter. Son cubisme, comme d’ailleurs les objets-construction et les papiers collés qui procèdent du même esprit, le place en tête de l’avant-garde en Belgique, et surtout dans sa ville natale où des peintres retrouveront certains principes essentiels de son art trente ans plus tard ! - Il y a toujours une deuxième avant-garde qui suit la première à distance assez respectueuse pour pouvoir donner le change au grand public et à quelques enthousiastes, ignorant les performances de leurs aînés.

Une première période gothique qui, par l’inspiration, par le climat et même par la facture, révèle l’influence des primitifs flamands, conduit jusqu’aux années trente. Une seconde période, décisive celle-là, s’annonce au cours d’une exposition de 1931. Voici le gothicisme modernisé, « complètement bouleversé – dira Joostens – par la pseudo Marlène Rose-Marie en chair, en os, en paratuberculosie ». Le peintre trouve une nouvelle source d’inspiration : le corps frêle de filles du peuple qui donneront naissance aux « Poezeloes » (prononcez : Pouzelouses), son sujet de prédilection.

Les « Poezeloes », fillettes à peine nubiles, prennent dans son monde une forme qui n’est plus intermédiaire entre l’enfant et la femme mais qui synthétise les deux. Déjà le visage, qu’il tienne plus de la vierge ou de la putain, contient la dose maximale de féminité dans ce qu’elle exprime de plus troublant.

L’entrée en scène des « Poezeloes » inaugure la période de plein épanouissement. Il y avait, avant, une manière et même une empreinte joostensiennes ; il y a désormais un univers joostensien.

*

On oublie facilement les dates et les conclusions qu’inspirent certaines confrontations entre artistes méconnus et les « forts ténors » qui marquèrent de leur nom une page de l’histoire de l’Art. Pourtant, pour qu’une révolution réussisse, il importe que le terrain soit favorable ; les grandes idées germent parfois simultanément en des endroits différents, et ce n’est pas un léger décalage entre deux éclosions qui doit nous inciter à ne voir qu’imitation et désir d’être du dernier bateau là où s’exprime un besoin profond, fut-il l’expression d’une crise passagère.

Un peintre ne trouve pas d’emblée le mode qui lui sera propre ; il lui faut acquérir d’abord l’habitude de ses instruments et s’éprouver en cherchant la voie qui s’accorde le mieux aux impératifs de sa nature la plus secrète. Faire un tableau est une chose, faire une œuvre en est une autre. Considérant le chemin accompli par Paul Joostens, on comprend que l’artiste ait d’abord lutté pour vaincre la surface du tableau. La maîtrise vint très vite et, dès lors, il ne restait plus à l’esprit et à la sensibilité qu’à donner l’orientation et à traduire le climat.

Si donc Joostens passa par le cubisme – ce qu’on pourrait appeler sa maladie de chien – ce fut par besoin de libération des entraves du passé. Le danger consistait à découvrir le cubisme sans se trouver soi. Or, l’expérience cubiste de Joostens, qui se produit vers la fin de la première période picassienne de ce nom, l’enrichit en lui donnant la base de son œuvre future. C’est un point à retenir, car il subsiste un souvenir de cette période, et plus : l’armature même de l’univers joostensien.

 Peu savent comme Paul Joostens coordonner les débris d’un monde révolu et d’un autre à naître, fondre le multiple dans l’unique par l’intersection de plans et l’enchevêtrement rigoureusement cohérent de lignes et des tons, sans s’abandonner au cubisme proprement dit et à ses pièges desséchant. Est-ce étonnant ? Il n’est que de voir les constructions plastiques à trois dimensions que le peintre compose en matériaux hétéroclites pour comprendre qu’il possède un sens très sûr du rapport des volumes. C’est le même sens, apparemment inné, qui se manifeste dans le cadre d’un tableau, quand les harmonies de solides se décomposent en plans sur une surface pour y recomposer l’ordre interne correspondant.

Pourtant l’artiste garde une cérébralité qui risquait de l’engager sur les voies de l’antipeinture à laquelle aboutit aussi bien une expérience cubiste poussée jusqu’à l’abstraction qu’une tendance au surréalisme à fabriquer des chromos. Paul Joostens refuse de sacrifier l’esprit à la peinture ou la peinture à l’esprit. Il ne renonce pas pour autant aux ressources de l’imagination ; mais il sait les exploiter avec mesure.

La mesure naît d’une discipline de l’artiste. Elle résulte aussi d’une polarisation de tendances extrêmes. Celles-ci prennent divers aspects et déconcertent : l’imagination puisant l’inspiration simultanément dans un Moyen âge gothique et dans l’ère des machines, climat d’un monde religieux par un artiste qui ne l’est point, goût de la fillette prépubère et du visage sophistiqué de la vamp (genre étoile du cinématographe), cérébralité et sexualité, que de contrastes dont on pourrait allonger la liste !

Ce choix paradoxal n’empêche pas Joostens de bâtir un monde cohérent qui est authentiquement le sien. On y accède en contemplant son œuvre comme en pénétrant dans son logis, au premier étage de cette maison qui fut celle de Jean Bruegel II, au no 9 de la Kolveniersstraat à Anvers.1 Sans doute n’y trouve-t-on guère la preuve tangible d’un intérêt pour les perfectionnements du monde mécanique, mais au moins y découvre-t-on une tendance parallèle que le maître de céans affirme avec un souverain mépris : l’aversion pour la Nature.

Dans « Christ retrouvé » - suite de textes réunis dans le recueil La Vierge boréale – il écrit : «  Je peux concilier le contre-fort d’églises et la cheminée d’usine – Mais je ne peux pas concilier l’homme avec la Nature de Dieu le Père ».

Jusqu’à l’alternance du jour et de la nuit et jusqu’au changement des saisons qui le crispent.

Ce sentiment est tel que Joostens n’hésite pas à exclure de son univers arbres, fleurs et verdure. Le minéral et le métal remplacent avantageusement le végétal. Dans son intérieur un morceau d’étoffe cache le bas de la fenêtre et la vue sur un jardin orné d’hélianthes.

- Ils ne dureront plus longtemps, dit-il avec satisfaction.

Pourtant cet ennemi des plantes conserve des fleurs artificielles dans un coin de sa chambre. Pourquoi ?

- Parce qu’elles restent belles pour l’éternité…

Même le soleil est proscrit. Son apparition est accidentelle, accessoire. Décanté de son pouvoir lumineux, il est tache et non source. Partisan convaincu de la lumière artificielle, c’est à elle qu’il recourt pour conférer à son univers cet éclairage insolite mais féerique, au demeurant susceptible de modifier parfois une idée préconçue du rapport des tons. Les grands révolutionnaires ne sont pas des destructeurs. Quand Joostens bouleverse une routine, c’est parce qu’il est capable de créer des harmonies nouvelles.

Si d’aventure il consent à utiliser la lumière naturelle, ce sera en la tamisant comme à travers les vitraux d’une cathédrale.

*

Il y a une époque de Joostens qu’on pourrait appeler religieuse. Ses madones sont l’œuvre d’un peintre mystique. Une certaine austérité de ton, un effacement du détail précis mais neutralisé confirme ce point de vue, si paradoxal soit-il, car il faut bien s’entendre : l’artiste se réfère à un climat spirituel, sans plus. Il s’en évadera d’ailleurs, partiellement, pour composer ce monde étrange, carrefour d’interférences inattendues d’où surgit une madone-fillette-poupée-vamp dans un décor de crime, dans une atmosphère de folie sexuelle.

Hollywood, synonyme de mauvais goût, renaît sous le pinceau de Joostens qui réussit à planter un décor, indéfendable en technicolor, mais parfaitement justifié quand il l’anime dans le cadre d’un tableau. La perversité de l’esprit s’y développe avec assez d’autorité pour laisser un doute sur la nature véritable de ses personnages. Que sont-elles, en effet, ces filles-femmes qui prennent, selon les époques, le visage de Marlène Dietrich, de Veronica Lake, de Lauren Bacall, et qui souvent hésitent à être madones ou putains ?

La question que l’on se pose sur la nature des personnages surgit du choix des couleurs autant que du tracé de la ligne. La ligne permet de construire et Joostens n’ignore nul des secrets de la composition. Mais la couleur n’est pas seulement remplissage de surfaces, nuance ou dosage de lumière, elle est aussi élément de construction. – Preuve convaincante de la santé picturale de l’œuvre, ce qui importe en premier lieu.

Par un choix de tons qui lui est propre, Joostens introduit l’équivoque de ses personnages et leur confère une sorte de dignité dans le mystère – un mystère empreint d’une gravité quasi métaphysique malgré tel aspect parfois carnavalesque. Au demeurant le mot « carnavalesque » ne vient à l’esprit que dans le sens où il est applicable sur le plan littéraire, à Michel de Ghelderode. Le sordide se déguise en arlequin. Mais précisons : il ne s’agit pas d’un sordide de taudis. Le contenu de l’art joostensien dépasse la simple revendication sociale comme il dépasse l’anecdote littéraire qui rend cet art apparemment accessible pour des raisons somme toute secondaires mais qui prêtent à confusion tant que le public attache plus d’importance à ce qui est représenté qu’à la façon de le faire.

D’ailleurs – faut-il le dire ? – comme tout peintre digne de ce nom, Joostens ne se borne pas à représenter mais s’emploie à signifier. Point de doute qu’on ne puisse consacrer un fort volume à la signification de son art.

Il nous paraît superflu d’appeler Baudelaire, Schwob ou Villiers de l’Isle-Adam à la rescousse, comme d’aucuns l’ont fait, pour expliquer le cas d’un artiste qui est le premier à ricaner quand on lui cherche de telles références. Joostens, qui écrit énormément, s’explique lui-même. Témoin ce texte :

Le 49e Salon de L’Art contemporain où il occupa une place d’honneur, lui permit de

situer une éthique européenne moyenâgeuse, non seulement par la forme plastique décorative mais en dépassant toutes les stéréotypies de l’iconographie et en y surajoutant des évidences matérielles vécues personnellement.

Je fus au service d’une Europe délinquante qui n’a pas honte d’avouer son déclin en invoquant les splendeurs de son passé et j’ai le droit d’inventer Mon Empreinte selon des lois qui me sont propres.

J’ai travaillé, pensé, peint, écrit pour rendre témoignage de la vie morale de l’humanité toujours en marche, jamais immobile.

L’amateur trouvera là une confirmation de la position affirmée et réaffirmée par une œuvre picturale et graphique d’une part et d’autre part par une œuvre littéraire sur laquelle s’étend le mystère de l’inconnu, l’auteur n’ayant publié que deux recueils. Si le premier, Salopes (1922), exemple de littérature d’avant-garde, opère une sorte de reclassement des mots qui éclatent sous un éclairage nouveau et témoigne des préoccupations esthétiques du moment, le second, La Vierge boréale (1939), traduit un climat spirituel avec ses obsessions particulières et révèle une autre équivalence, notamment avec le monde pictural post-gothique, élaboré dans l’entre-deux guerres et enrichi depuis lors.

Ces textes sont une nouvelle garantie d’authenticité. Ils éclairent un point sur lequel l’œuvre peinte pourrait inspirer des illusions : le climat religieux de tant de tableaux. Une sorte de ferveur à rebours anime ces compositions sans qu’il soit possible d’en distinguer au premier abord le caractère de révolte – cette révolte qui apparaît comme la foi d’un artiste vivant hors catholicisme mais qui rejoint Christ par dessus tous les catholicismes, parce qu’il est des sillages dont on ne s’évade pas.

Hors catholicisme devient synonyme de hors la loi. Joostens en forge une nouvelle, à l’usage de ses créatures, recueillies comme pour vivre à fond leur destin d’apocalypse.

Tout ceci ne serait que vaine littérature si Joostens se contentait d’une expression académique. Heureusement, il peint. Les amateurs d’étiquette ont beau faire, il ne se laisse pas embrigader sous un pavillon-isme. Que d’aucuns le relèguent parmi les tenants du surréalisme illustre assez la confusion des esprits en matière de tendances esthétiques. S’il fallait pourtant sacrifier à la mode des étiquettes, le mieux serait d’en inventer une. Et c‘est le plus bel hommage que l’on puisse rendre à un artiste original.

Alain GERMOZ

(A propos de la genèse de ce texte, voir notre blogue du 12 décembre 2008.)

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 23:43

"Avant, j’aurais dit: la Belgique n’existe que dans l’imagination de quelques colonels et de leurs maîtresses. Personne à Anvers ne se sent belge, à part quelques artistes, qui aiment le côté indécis. On se sent donc Bruxellois, Wallon… Personnellement, j’ai une tendance: je me sens comme un flamingant francophone ! Toute ma jeunesse a été baignée par le souci d’avoir une patrie flamande. La question belge a aussi un côté loufoque: pourquoi chercher des ancêtres ? Ou bien ils sont là ou bien non. On ne peut pas les forger à partir d’un néant. Chez nous, avant la guerre, pendant la guerre, on a cherché désespérément des mythes, une histoire. Dès mon jeune âge, j’ai eu la conscience d’appartenir à une communauté, la Flandre, qui a un passé, alors que la Belgique n’a pas de passé. Alors ce pays a-t-il un avenir? La vraie question est: la planète a-t-elle un avenir? Je vous assure que je n’ai pas été élevé chez les Jésuites…"

Hugo CLAUS

(René ZAHND, Entretien avec Hugo Claus,

In : Le Passe Muraille (Lausanne), no 33, décembre 1997.)

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 22:47

Je ne chicanerai pas Mme Alfano sur des vétilles – trop nombreuses à mon sens ; je ne m’étendrai pas sur les coquilles : René Didischeim (p. 48), Kasimir Edchmid (p. 68), De Driehoeck (p. 104), Willy Konninckx (p. 132), Museum voor Schoone Kunsten (p. 147), Valéry Larbaud (pp. 113, 130 et 167 – mais est-ce bien une coquille... ?) –  bien qu’elles déparent une publication qui se veut le produit d’une recherche rigoureuse ; je n’insisterai pas sur les citations de deuxième ou de troisième main – bien qu’ainsi isolées elles ne reflètent pas toujours la démarche de l’auteur avec la fidélité exigée ; je ne m’occuperai pas de relever les formulations d’une naïveté navrante, les poncifs, les télescopages et autres broutilles.

À la limite, je pourrais considérer «  La Renaissance d’Occident, de Pierre Fontaine » (p. 92) comme un lapsus calami ... Mais ce n’est pas la seule revue que Mme Alfano ne semble connaître que par le biais de deux sources secondaires, dont l’une est d’ailleurs parfois sujette à caution.

À trop vouloir en dire, Mme Alfano s’embourbe dans son propos, que ce soit au sujet du symbolisme, des poètes modernistes, des Anciens, de la poésie traditionnelle et de l’air du temps (p. 89) ou, pire encore, dans son approche « des nombreux changements de mentalités que connut l’après-guerre sur le plan de l’unité de la nation belge » (pp. 96-97). Mais, hélas, quand elle est péremptoire, la proposition est sommaire (et ne résiste pas toujours à l’examen). Avancer qu’en Belgique « les années vingt ont connu un bouillonnement et un renouveau artistique plus marquant qu’en France ou en Allemagne » (p. 15) me semble une thèse pour le moins audacieuse...

À propos de « la touche de nouveauté et de modernité originale » que la Russie soviétique apporte dans les domaines artistiques et littéraires, Mme Alfano avance que « Les Lanterniers furent de véritables précurseurs dans l’intérêt porté à ce renouveau littéraire et artistique » (p. 63). Et de signaler en bas de page : « voir la lettre de félicitations de Trotsky en 1925 ». « C’est donc dès 1925 [...] que Pierre Bourgeois [...] s’attache plus particulièrement à la découverte et à l’accueil de la littérature russe contemporaine » (p. 64).

Dès 1925, c’est-à-dire cinq ans après les articles de Paul Manthy et Nico Bunt dans Ça ira, quatre ans après les publications d’Elie Ehrenbourg dans Signaux de France et de Belgique, trois ans après la publication du numéro de Lumière auquel Serge Essénine, Vladimir Maïakovski, Elie Ehrenbourg, Ossip Mandelstamm en Marina Tsvetaïeva collaborèrent.

Quant à la lettre attribuée par Mme Alfano à Trostky, elle est en fait de la main d’Anatoli Vassilievitch Lounatcharski, Commissaire soviétique à l’Instruction d’octobre 1917 à 1929 !

Voilà que me revient en mémoire un passage du journal de Paul Neuhuys : « Il est toujours gênant d’entendre parler les gens de ce qu’ils ne connaissent pas. »

Henri-Floris JESPERS

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 22:43


La Lanterne sourde est une revue d’étudiants de l'ULB, fondée en 1921 par Paul Vanderborght (1899-1971), qui connaîtra quatre numéros. Le groupe est surtout connu par la centaine de manifestations culturelles (concerts, expositions, conférences) auxquelles participèrent notamment James Ensor, Blaise Cendrars, Le Corbusier, Stéphane Zweig.

L'ouvrage est le fruit d'un mémoire de fin d'études présenté en 2001 à la section de philologie romane de l'Université de Liège, sous la direction du professeur Jean-Marie Klinkenberg. Dans son introduction, l'auteure précise les objectifs de son étude: relater la genèse de la revue, étudier l'esprit général de ses animateurs, se demander si l'on peut qualifier La Lanterne sourde de groupement moderniste ou avant-gardiste, quelles tendances littéraires et formes d'art ont prévalu, dans quelle optique doivent s'envisager ses rapports avec les littérateurs flamands. À la suite de ces objectifs, les cinq chapitres confortent une première impression.

La jeune licenciée se contente en effet de nous citer brièvement les éléments qui ont permis l'éclosion du groupe : le talent d'animateur de Paul Vanderborght, président de l'AG des étudiants de l'ULB, les réunions estudiantines dans les cabarets bruxellois, les revues estudiantines à l'ULB et le bouillonnement culturel des années vingt. Une description de la Belgique culturelle des Golden Twenties, ainsi que des notices biographiques de Paul Vanderborght et Pierre Bourgeois clôturent le premier chapitre.

Le chapitre II est l'occasion de s'arrêter, au point de vue strictement formel ou événementiel, sur le choix du nom du groupe, sur les interventions de la séance inaugurale de la revue, les articles et les dessins composants les quatre numéros de la revue.

Ce que le troisième chapitre présente comme l’aventure internationale du groupe n'est en fait que l'action d'un seul homme (Paul Vanderborght) qui, suite à sa présence professionnelle en Égypte dans une mission enseignante belge, organise différents événements artistiques et littéraires (conférences, banquets). Sans mise en contexte, le lecteur ne peut qu’être admiratif devant tant de dynamisme déployé dans des associations de dialogue culturel aux titres pompeux: Amitiés belgo-égyptiennes, La Lanterne sourde d'Egypte, FABER (Rapprochement belgo-russe), comité Rupert Brooke, Amitiés hispano-belgo-américains. La période égyptienne est résumée par la mention des différentes conférences et de ses intervenants.

Les deux derniers chapitres sont consacrés l'un à la vision littéraire du groupe et l'autre à sa vision artistique. L’auteure tente de nous convaincre qu’il s’agit d’un groupe moderniste « partisan de la joie de vivre, de la fraternité, de la liberté, de la tolérance », ouvert aux Lettres flamandes. Au point de vue artistique, c’est principalement le groupe de 7 Arts  (Flouquet, Servranckx, Gaillard, Baugniet) qui bénéficia du soutien de La Lanterne sourde. Ce soutien s’explique, selon l’auteure, par l’engagement de Pierre-Louis Flouquet dans les comités internationaux de La Lanterne sourde. Au vu des arguments et des faits exposés, il semble qu’il s’agisse plutôt d’un groupe voulant représenter « l’esprit de l’époque », épris de philanthropie culturelle sans point de vue particulier, qui soutenait tel ou tel artiste par connivence plutôt  que par une affinité particulière pour une certaine forme d’art ou de littérature.

Il est difficile d'écrire une étude lorsque l’auteure décide de prime abord de saucissonner les activités d’un groupe d’animateurs culturels et de thématiser son action sous les cases « art » et « littérature ».  La Lanterne sourde n’apparaît pas subitement sous l’inspiration des Golden Twenties et de la mode des revues. Il s’agit plutôt d’un groupe hétérogène fruit de plusieurs rencontres aux motivations convergentes ou contradictoires. Il est clair que le rôle de Paul Vanderborght est déterminant dans cette aventure et qu’il faudrait commencer par là. Ensuite, décortiquer les liens qui se tissent avec les artistes mais également avec les autorités officielles pour aboutir à telle ou telle activité. Ce n’est pas en énumérant des événements, qu’on arrive à synthétiser ou à comprendre La Lanterne sourde.

Pour conclure, la fin de l'ouvrage est tout à fait inutile. La conclusion n'est pas une conclusion. On se serait passé des extraits d'appréciations d'écrivains ou experts connus – d'ailleurs sans référence des sources - ainsi que des extraits d'article qui n'apportent rien à l'étude de la question. La bibliographie exclusivement francophone est  peu structurée. Un index onomastique aurait été utile tout comme une bibliographie complète de Paul Vanderborght et la liste des activités de La Lanterne sourde publiée par La Nervie. Cela aurait clairement pu remplacer ces 15 pages d’annexes indigestes.

À propos de Paul Neuhuys...

À la page 74, il est mentionné que Marie Gevers, Edmond Van Offel et Paul Neuhuys (noté Neuhys!) étaient membres de la section anversoise du comité Rupert Brook. À la page 104,  la revue Ça ira devient Caira. Enfin, à la page 168, est signalée une citation sibylline de Paul Neuhuys sans référence des sources: « ... j'ai été ravi de la relire » ( à propos de Plaine). Comprenne qui pourra.

Robin DE SALLE

 

Mélanie ALFANO, La Lanterne sourde 1921-1931. Une aventure culturelle internationale, Bruxelles, éditions Racine, 2008, 183 pp, 19,95 €.  Préface de Marc Danval.

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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 05:48

Janus au double visage, l’un jeune et l’autre âgé, dieu romain des arches et des portes, surveillant et protecteur des passages de l’extérieur à l’intérieur, garde le passé et l’avenir toujours présents à ses yeux.

Décembre et janvier sont placés sous le signe de cette déité aussi vigilante qu’impassible qui nous apprend qu’il ne peut être question de n’observer la route que dans un seul sens. Toutes les voies nous sont ouvertes, à condition de n’en emprunter aucune. Déblayer les passages suffira, balayer le passé et l’avenir d’un même regard à la fois naïvement émerveillé et secrètement meurtri.

*

En ce début d’année, les portes du temple de Janus restent hélas ouvertes. Nous ne pouvons ignorer les remous du siècle.

Soyons prudents, car 2009 est placé sous le chiffre du déséquilibre et de la dualité.

*

Comme pour les archers et les maîtres du sabre, il s’agit de tirer sans viser.

Tirer la ligne.

Henri-Floris JESPERS

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