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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 05:23

 

Et voici, pour la bonne bouche, deux tracts à ma connaissance inédits de Gérard Van Bruaene.

Le premier, imprimé sur un beau papier léger extra Steinbach, est daté du 23 juin 1954 :

 

BruaeneCOMMUNE.jpg

 

de commune raison

 

Pour les âmes choisies “plat par terre” cependant, – ennoblies encore par un souffle de sagesse , – dans le Sentiment de la Joie que pourrait créer en Soi-Même certaine activité intelligente, de Bonne Foi ; – rien n'est plus faux que l'original.

GEERT van BRUAENE.

23 juin 1954.

 

Le second document, une carte de visite rédigée en anglais, est non datée. Jusqu'à preuve du contraire je situe provisoirement ce texte ironique dans la seconde moitié des années cinquante.

 

sir-gerard-van-bruaene.jpg

Sir Gerard van Bruaene

Earl of “The Flower in Goldpaper”

 

Petroleum and other pictures in the same style also, every day, fresh' and delicate thing for war-industry ; the best on the market in the world.

Purveyor to the most important merchants in Paris as in the United States of America.

 

Estaminet

La Fleur en Papier Doré

55, rue des Alexiens, Brussels (Belgium) – ¨Phone 11.16.59

*

En 1956, Scutenaire évoquera les

longues années au cours desquelles un siège têtu s’établit autour de Van Bruaene pour qu’il publie ses textes autrement que par des affiches manuscrites au-dessus de son comptoir.

En effet, dès1941, Magritte et Marcel Mariën tentèrent de convaincre Van Bruaene de publier un recueil d'aphorismes. S'adressant à son « cher Geert » Mag déplore que celui-ci ne paraît pas « très enthousiaste car le projet en question me plaît énormément et redresserait, à mon avis, le niveau de ce que l'on publie généralement ».

Annonçant leur visite, Magritte et Mariën espèrent toutefois pouvoir convaincre Geert. Ils seront accompagnés par Scutenaire, qui écrit à son « cher ami » que l’édition de ses aphorismes « serait un moment de charme et d’utilité » et n’entraînerait pour Bruaene « aucuns débours ni frais, bien entendu » :

J’ai lu ta belle lettre avec un serrement de cœur parce que nous nous étions attachés à ce projet avec tant de cœur que nous avions déjà trouvé un titre à te soumettre ainsi qu’un projet de frontispice par Mag (renversant). [...] J’espère que les motifs de modestie que tu invoques dissimulent une authentique paresse (d’ailleurs éminement respectable) dont tu parviendras pourtant à tirer parti en t’en départant pour les quelques minutes nécessaires à coucher le texte.

SauwenBruaene.jpgÀ tout seigneur tout honneur, signalons ici la modeste mais indispensable monographie de Rik Sauwen : Geert Van Bruaene le petit homme du Rien, publiée par Temps mêlés en 1970.

BruaeneDhaese.jpg

Roel d'Haese, Feu le Petit Gérard (ex-coll. Jo Verbrugghen)

Henri-Floris JESPERS

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 04:30

 

Annonçant en 1953 des représentations cinématographiques à l'Agneau moustique (« limitée à dix présences »), Gérard Van Bruaene renoue avec ses activités des roaring twenties  (ses années de gloire...). Un placard publicitaire dans l’unique numéro d’Œsophage  (mars 1925), la revue d’ E. L. T. Mesens, signale parmi les multiples activités du « petit Gérard » la

SALLE NOUVELLE

Tous les samedis à 8 h. 30 du soir.

La Dixième Symphonie  de A. Gance a été projetée.

On projettera le 7 mars Le Lys brisé  de D.-W. Griffith.

Optimiste, enthousiaste et toujours enclin (et matériellement obligé) de faire flèche de tout bois, Gérard van Bruaene avait en effet lancé l’une des premières tentatives de « ciné-club » en Belgique.

*

Les « séances cinématographiques du Cabinet Maldoror » se tenaient une fois par semaine semaine le samedi soir, à huit heures et demie à la « Salle Nouvelle », 11 rue Ernest Allard, au Grand Sablon. Du 14 février au 14 mars 1925, une première série de cinq films est annoncée, chacune débutant par une courte causerie introduisant la projection ; le prix de l’abonnement était fixé à 25 francs. À tout seigneur tout honneur, le premier film sera Genuine  de Robert Wiene (1881-1938), cinéaste de ce Caligari (Das  Kabinett des Doktor Caligari, 1919), film fondateur de l’expressionnisme, dont Genuine  (1920) est un dérivé. Seront ensuite à l’honneur : La Xesymphonie (1918) d’Abel Gance (1889-1981), Le lys brisé  (Broken Blossoms, 1919) de D. W. Griffith (1875-1948), El  Dorado  (1921) de Marcel Lherbier (1890-1979) et Kean  (1922) de Victor Tourjansky (1891-1976).

Marcel Mariën souligne que les films étaient choisis et patronnés par le groupe proto-surréaliste éditant la revue Correspondance ; que Van Bruaene en assurait la projection, mais qu’une organisation déficiente mena rapidement cette initiative à la déconfiture.

Par un tract daté du 30 mars 1925, Camille Goemans, Marcel Lecomte et Paul Nougé « tirent élégamment leur épingle du jeu » :

Depuis que le cinéma Maldoror à la Salle Nouvelle a commencé ses séances, on n’a assisté qu’à des représentations malheureuses.

Ainsi, pour avoir voulu entreprendre quelque chose on apprend ce qu’il peut coûter de faire confiance à des exécutants, on apprend la sorte de difficulté que l’on peut rencontrer, de quelle absurdité il arrive qu’elle soit faite. [...]

Pourtant, du ridicule, nous n’aurons pas à nous défendre. Il est à d’autres. Les faiblesses, les négligences ne nous concernent point. [...]

 

Bruaene évoquera ces séances dans Ole com bove  (Le Livre d'or de la Fleur en papier dorée,1951) :

 

Le souvenir des séances cinématographiques du Cabinet Maldoror.

Il arrive de recourir au « don de la parole » pour se distraire du cauchemar, le jour et la nuit.

L’Image vivante de la pensée pouvait ne pas décevoir les plus tristes parmi nous, sans même déplaire brutalement au Silence, notre amour.

Pourrait-on, après le viol, ne pas accentuer la blessure ?

L’intelligence du cinéma réserverait au sens de la parole une évidence utile, logique, sans prétention autre que de servir l’essentiel : la vie de l’image.

Que de joie cependant !

L’atmosphère obscure demeure dans la Maison Somptueuse de la Projection Cinématographique.


Ce texte figure assurément dans l'édition originale du Livre d'or, qui pose à tous les bibliographes consciencieux un véritable casse-tête chinois.

Je m'appliquerai à démêler cet écheveau.

Henri-Floris JESPERS

 


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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 03:23

 

En décembre 1949, Gérard Van Bruaene ouvre une nouvelle « boutique », Le Diable par la Queue, située au no 12 de la rue de l’Homme-Chrétien (ou Kerstenmannekenstraat) à Bruxelles,

une rue triste et abandonnée – près de la place Saint-Jean, à l’enseigne : « Gezottenvanapaiponmettegève ».(1)


La boutique sera rapidement rebaptisée L’agneau moustique. Une carte de visite de Van Brueane signale : « Expositions. Local offert gracieusement ». Et sur la vitrine on pouvait lire : « Consignation ».

BruaeneCinema1953.VERSOjpg.jpg

Van Bruaene distribuera en novembre 1953 un carton (format c.p.) mentionnant au recto

:

« Tout est affaire de bonne volonté ».

Cinéma « en famille ».

Projection de très petits films sans importance.

De pauvres images ne pouvant intéresser personne, je pense.

Limité à dix présences.

Zérar.

S'adresser à

L'agneau moustique

EXPOSITIONS CURIEUSES

12, rue de l'Homme-Chrétien

Bruxelles


Cette initiative de Van Bruaene (adepte tenace mais parfois brouillon de l'éternel retour...), remet en mémoire les séances cinématographiques (1925) du Cabinet Maldoror.

L'intervention de Zérar publiée au verso de ce carton peut être interprétée dans cette optique.

 

merde pour le cinéma parlant.

 

Deux compagnons, clair-semés dans la rue, avantagés du cœur et du cerveau, hommes de peines ou de peine quand-même, se voyaient volontiers – ô Constant – et, pour se nourrir, s'offraient les larmes de l'injure à la vocation, autant que le langage parfait, naturellementdans les bornes de la pensée propre à l'un et à l'autre, sans brusquer, sans recherches.

 

Cette nourriture ne suffisait pas.

 

Ces hommes de noble révolte ont été grossièrement assassinés, sans suite aucune, à la Foire Universelle des Faux-Monnayeurs.

C'est logique.

 

D'accord Socrate !

 

De Bonne Volonté cependant.

Zérar.

28 novembre 1953.

BruaeneCinema1953.jpg

Je reviendrai sur les séance cinématographiques du Cabinet Maldoror dans un prochain blog.


Henri-Floris JESPERS


(1) Translittération d’amateur du bruxellois: « Ge zaadt ervana paip on Mette geive » (en néerlandais : « Je zou er de pijp aan Maarten geven » ) : on en crèverait. Avec mes remerciements à feu mon ami Herman J. Claeys (1935-2009).

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 20:48

 

Évoquant la fin des années quarante, période noire s’il en fût dans son existence, Paul Neuhuys notera dans son journal :

Poète crotté, je ne me sentais plus à l’aise qu’avec des copains comme le petit Gérard qui, souvent, m’était venu discrètement en aide en me disant : « Que veux-tu, mon pauvre vieux, notre pays se girouettise en pissotière à pignoufs ».

 

À cette époque, Neuhuys était en correspondance avec Van Bruaene, qu’il connaissait depuis les années folles du Cabinet Maldoror. Il y est question de dépôt de livres, d’une gouache de Magritte, d’un pastel de Picasso et de deux petits Jan Cox.

*

En 1951, Gérard Van Bruaene publie le Livre d'or de La Fleur en papier doré, également connu sous le titre flamand (bruxellois) Ole com bove. Il s'agit d'un dossier contenant divers documents liés au célèbre estaminet bruxellois qui réunit par intermittence de nombreux artistes issus du mouvement surréaliste (Marc. Eemans, Marcel Lecomte, René Magritte, Marcel Mariën, Louis Scutenaire), de CoBrA et de la revue Tijd en Mens (Hugo Claus, L.P. Boon).

Publié sous chemise en papier Auvergne gris agrémentée d'une pièce de titre et d'une dédicace à Willem Melis, ce dossier contient des plaquettes, des photos, des tracts et des pamphlets signés Geert van Bruaene, Gérard van Bruaene, Le petit Gérard, Gédéon la Crapule, Gérard le Brocanteur, Henri de Lagardère et Gérard l’Absolu, ainsi que quelques aphorismes autographes signés 'Gérard'.

L’épigraphe est caractéristique de l’auteur : « C’est devant le miroir que l’on pense se connaître un peu de vue ». Un des textes sur feuilles volantes de cet ouvrage singulier, recueil d’aphorismes, d’inscriptions et et de remarques diverses en français, en néerlandais et en flamand bruxellois, évoque les démêlés de Van Bruaene avec des amis artistes (par ex. Max Ernst et Jean Dubuffet) qui n’appréciaient pas toujours ce qu’ils considéraient comme un manque de cohérence dans les choix picturaux de Van Bruaene.


Je me suis assez donné sans jouissance, brutalement et de manière imbécile, pour avoir aidé à arracher de leur sphère bien propre les artistes d’avant-garde, de consécration publique, et à les poser sur le marché, parmi la Bourse aux Valeurs.

Je prie Isidore Ducasse de vouloir m’en pardonner.

Ces artistes d’avant-garde, amis de mes péchés d’antan, sont devenus de puissants ennemis, armés jusqu’aux dents, parce que je ne peux pas séparer l’art, comme on appelle ça, du Rien, clairement humain.

Je dois, par conséquent, me défendre platement. Les hommes instruits veulent me ravir la croûte de pain.


*

L'excellent et érudit libraire anversois Demian (qui emprunte son enseigne à Herman Hesse) propose le Livre d'or à 450 euros. Il s'agit de l'exemplaire offert le 13 novembre 1953 au poète hollandais Simon Vinkenoog (1928-2009), adorné d'un chaleureux envoi de Van Bruaene :

Voor mijn Edele/ dichter/ Simon Vinkenoog,/ dit goudene/ boekje van/ liefde./ le petit Gérard,/ 13 nov. 53.

Authentifiant son envoi, l'auteur y ajouta' :

'Certificat./ Je certifie que/ je peux me/ tromper./ C’est raisonnable./
Gérard.'

*

Au cours des années, ce Livre d'or  (1951)  fut enrichi de nouvelles éphémérides. Deux ans plus tard, en 1953, Van Bruaene publie Six petites histoires banales de petit bistrot racontées par le petit Gérard et deux petits textes pour commencer et pour finir. Cette plaquette figure en bonne place dans certains exemplaires du Livre d'or, ainsi que des tracts, cartons, cartes de visite etc. datant d'après 1951. 

Il s'agit effectivement d'un livre d'or, un registre où Van Bruaene consignait ses publications diverses. Je n'ai jamais eu connaissance de deux exemplaires identiques.

Le tract reproduit ici fait indubitablement partie de l'édition originale.

Je cesse enfin de me montrer dans la coulisse, parmi les entraîneuses vénérées in-extremis.

Je me suis naturellement trompé. C'est raisonnable.

La Cause de mon erreur est claire ; « nous en avons vu d'autres. »

Mes petits hommes curieux vous n'avez pas mérité beaucoup d'attention, tout curieux que vous êtes, ni les amis hébergés dans les Maisons de fous, ô Providence Clémente, ni les primitifs et les simples, ni les délicieux petits sauvages.

Vive le Grand Bazar Universel de la fine invention unanime.

Le Diable par la Queue.

Juillet 1951.

Je-cesse-enfin.jpg

Henri-Floris JESPERS

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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 02:51

 

PaulNeuhuystwee.jpg

Glanés dans l'œuvre (et dans les carnets inédits) de Paul Neuhuys (1897-1984), voici une seconde collection d'aphorismes à l'attention des amateurs et des curieux. En grec ancien, ἀφορισμος, substantif dérivé du verbe αφοριζειν («définir, délimiter») signifie au sens propre «délimitation» d'où : «séparation», «distinction».

 

Le bonheur, c'est un fruit qui se gâte à le vouloir garder.

*

Je ne connais que deux sortes de critiques : les enfileurs de perles et les enculeurs de mouches.

*

Droit de cuissage, ceinture de chasteté ? Les « anciennes valeurs » font douter de la « nouvelle vague ».

*

J'appelle maladie poétique, une maladie au-dessus de toute thérapeutique.

*

Le bonheur est que tout pourrait être bien pire.

*

Le fruit du poète a le goût de l'aveu.

*

Du côté des morts nous serons moins seuls.

*

Joyeuse d'être jolie et jolie d'être joyeuse.

*

Le chien rit avec sa queue.

*

Pas d'humanité sans animalité.

*

Le bonheur ça file

comme l'oiseau bleu

ce n'est pas facile

d'avoir ce qu'on veut

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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 02:40

 

Neuhuys.Boudens.jpg

Luc BOUDENS, Paul Neuhuys, xylographie (2000) inspirée du portait de Neuhuys par Floris JESPERS (1923)


Glanés dans l'œuvre (et dans les carnets inédits) de Paul Neuhuys (1897-1984), voici une première collection d'aphorismes à l'attention des amateurs et des curieux.

En grec ancien, ἀφορισμος, substantif dérivé du verbe αφοριζειν («définir, délimiter») signifie au sens propre «délimitation» d'où : «séparation», «distinction»...

 

Ce que j'aime dans l'aphorisme, c'est l'euphorie métaphorique.

*

Tout s'arrange le mieux quand tout tourne au plus mal.

*

Rares sont les oiseaux qui vivent de leur plume.

*

En amour ma première impression fut la bonne.

*

Le roman de l'amour impossible est partout.

*

Trois genres de femmes : la charmante, la charmeuse et la charmeresse.

*

Improviser, c'est puiser dans le panier à provisions.

*

Je cours sur mes 75 et je n'ai jamais couru aussi vite.

*

Les femmes n'aiment pas être trompées, surtout dans leur attente.

*

Nœud comme nœud coulant et huis comme huis clos.

*

Voyant, voyeur, voyou, vieillard émerveillé.

*

S'il n'y avait pas de mauvaise poésie, il n'y en aurait pas de bonne.

*

En poésie nous sommes tous comme Villon, le chétif escholier.

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18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 06:30

 

La première livraison de Rhétorique, « revue à parution irrégulière », date de mai 1961. « Il nous est actuellement impossible d'enregistrer des abonnements », soulignait André Bosmans, le rédacteur de cette revue patronnée (et financée) par René Magritte qui comptera treize livraisons. Tout comme les tracts de Correspondance (1924-1925), les (premiers) numéros de Rhétorique furent adressés à des destinataires différant parfois d'un numéro à l'autre.

Rhetorique4.jpg

Dans le même esprit, Rhétorique adressera des « interventions » ponctuelles. Daté du 30 mars 1963, Paul Neuhuys recevra une carte postale reprennant un texte significatif de Magritte :

La bêtise éternelle se manifeste notamment ces temps derniers en prétendant venu le moment où l'art de peindre est remplacé par un soi-disant art dit « abstrait », « non-figuratif » ou « informel » – qui consiste à déposer de la « matière » sur une surface avec plus ou moins de fantaisie et de conviction.

Mais l'acte de peindre s'accomplit pour qu'apparaisse la poésie et non pour que le monde soit réduit à la variété de ses aspects matériels.

La poésie n'oublie pas le mystère du monde : elle n'est pas un moyen d'évasion ni du goût de l'imaginaire, elle est la présence de l'esprit.

René MAGRITTE

MagritteCP1.jpgMagritteCP2.jpg

Texte à méditer par les nombreux adeptes (et historiens d'art...) « postmodernes » de Mag...

Henri-Floris JESPERS

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 04:08

À l'invitation de la Lanterne sourde, Paul Neuhuys fit le 28 octobre 1929, à la Maison des Artistes, 19, Grand' Place à Bruxelles, une conférence sur "Max Elskamp ou La poésie est un jeu dangereux". Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il occupait cette tribune.

De retour d'Egypte, Paul Vanderborght l'avait relancé le 16 septembre 1929:

Je vous demande donc de ne pas oublier la promesse que vous m'avez faite de consacrer une conférence jeune et vivante, digne de vous et du poète anversois, à Max Elskamp. Seriez-vous prêt pour le début de Novembre? Faites un petit effort et donnez-moi la joie de vous présenter, une fois de plus, à un public avec lequel j'ai moi-même perdu contact.

elskamp-voor-letterbak1.jpg

Max Elskamp (1862-1931) dans l'atelier de sa presse privée


Ce fut à cette occasion que Neuhuys prit contact avec l'éminent folkloriste Émile Van Heurck, membre avec Elskamp et Edmond de Bruyn du Conservatoire de la Tradition populaire, précurseur du Musée du Folklore à Anvers, qui lui adressa le 23 octobre une lettre dont deux extraits méritent assurément d'être cités:

Elskamp ne se déplaçait guère. Il avait l'imagination vive et parlait d'abondance de ses longs voyages en mer et de son commerce avec les marins. Mais il n'avait pas été beaucoup plus loin que Paris et je crois qu'il n'avait vu de la mer que ce que nous voyons quand nous sommes au littoral ou quand, par un beau dimanche d'été, nous allons jusqu'à Flessingue.

[…]

Hélas, aujourd'hui Max Elskamp est bien oublié de ses amis d'Anvers et d'ailleurs. Il achève dans une cruelle solitude sa lamentable vieillesse. Mais gardez-vous d'attribuer à la poésie ou au surmenage le mal impardonnable dont il souffre dans son cerveau et dans sa chair. J'en connais depuis de bien longues années l'origine et, croyez-le, la poésie ni le surmenage n'ont rien à y voir.

 

La conférence de Neuhuys sera annoncée dans le quotidien bruxellois Le Soir du 28 octobre 1929:

Le grand poète mystique et ingénu Max Elskamp est, on le sait, malade depuis quelques années déjà. Les jeunes écrivains, toutefois, ne l'oublient pas et lui consacrent un culte particulier. Lundi, à la Maison des Artistes, Grand'Place, le jeune poète anversois, Paul Neuhuys évoquera la figure de ce maître aux allures médiévales, et synthétisera son œuvre.

 

Selon le même journal, la séance de La Lanterne sourde connut 'le plus vif des succès'. Paul Neuhuys 'parla de son maître et ami, avec une émotion de choix et dans une forme des plus pures'. Neuhuys ne tint toutefois pas compte de l'injonction de Van Heurck de ne pas attribuer à la poésie ou au surmenage le mal d'Elskamp, comme en témoigne le compte-rendu paru dans l'hebdomadaire Pourquoi Pas?:

C'est Paul Neuhuys, poète curieux, fantaisiste, au jeu mesuré, qui s'était chargé d'évoquer l'œuvre d'Elskamp, une page combien émouvante de la poésie. Et quelle chose atroce que de penser que le maître d'Anvers, bien malade, moralement atteint, est aujourd'hui incurable ! Les paroles de Neuhuys ont résonné dans un silence poignant. L'esprit du maître s'est élevé trop haut, dans un ciel trop ouvert. Il est retombé sur le sol. La poésie est un jeu dangereux. Elskamp avait écrit: Nous n'irons plus au ciel / Nos ailes sont coupées... Il faut louer Paul Neuhuys et maints poètes jeunes de chez nous d'avoir, eux aussi, voué à Max Elskamp un culte si fervent.

 

Toute sa vie, Neuhuys est resté fasciné par Elskamp, le « maître mystérieux » qui l'a poussé « sur l'épineux sentier poétique ».(1)


Henri-Floris JESPERS

 

(1) Cf. Henri-Floris JESPERS, 'Vlaanderen: van droom tot nachtmerrie', in Gierik & Nieuw Vlaams Tijdschrift, no 76, automne 2002, pp. 60-77 ; 'Max Elskamp et Paul Neuhuys : correspondance inédite', in Textyles, Revue des lettres belges de langue française, no 22, Bruxelles, Le Cri, 2003, pp. 67-81 ; 'Max Elskamp: van droom tot nachtmerrie', in Mededelingen van het CDR, nr. 34, 26 octobre 2004, pp. 2-5 ; 'Max Elskamp en het Volkskundemuseum', in ib., no 35, pp. 6-9 ; 'Max Elskamp en zijn vrienden', inib., no 36, 23 novembre 2004, pp. 9-14 ; et ib., no 37, 7 décembre 2004, pp. 14-16.

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 19:43

Le rôle de passeur qui fut celui de Paul van Ostaijen lors de son séjour à Bruxelles (octobre 1925 - avril 1926) mérite un examen approfondi. Co-directeur, avec Gérard Van Bruaene, de la galerie La Vierge poupine, il fréquentera le groupe proto-surréaliste et se liera d’amitié avec Marcel Lecomte (1900-1966).


Kopie-van-VanOstaijen.jpg

Paul van Ostaijen évoqué par Jan Scheirs


Van Ostaijen accepta une proposition de Pierre Bourgeois de l'assister avec le poète René Verboom à la direction des « Compagnons de la Lanterne sourde ».

L’architecte Victor Bourgeois et le poète Pierre Bourgeois, « couple inséparable du mouvement moderne », donnaient le ton à l’hebdomadaire 7 Arts,qui se voulait le porte-parole du mouvement constructiviste en Belgique. Pierre Bourgeois se profilait également en théoricien de l’architecture. La Cité Jardin de Berchem Sainte-Agathe illustre l'étroite collaboration des deux frères. À l'invitation de la revue Ça ira, Pierre Bourgeois avait donné le 3 mars 1923 une conférence sur l' « Architecture moderne » à Anvers. 

Le 15 septembre 1925, Pierre Bourgeois adresse une lettre dactylographiée à Van Ostaijen, dans laquelle il assure ne pas partager l' « admiration » de Paul Vanderborght pour l'Université Libre de Bruxelles. Bourgeois considère « cet organisme comme étant réactionnaire effroyablement à 90 % de sa composition ».

Mais cela n'a pas d'importance.

L'essentiel est que les directeurs de la Lanterne sourde puissent collaborer loyalement, amicalement. Pourquoi exiger l'identité des conceptions? […] Nous sommes on le sait les enfants terribles de la gauche, enthousiasme et esprit subversif. Cette indépendance batailleuse crée un lien plus ferme que l'emboîtement précis des doctrines.

Bourgeois assure Van Ostaijen avoir eu des incidents avec des personnalités qui se sont produites à la Lanterne sourde.

Des conférenciers amis tels Auguste Vermeylen par exemple ont parlé des lettres flamandes dans un sens que je n'admets pas. Mais ce que je sais c'est que l'ensemble de la Lanterne sourde depuis 2 saisons constitue esthétiquement et socialement une force de pousséevers la gauche. Ce n'est pas – et nous ne voulons pas que cela soit – une association de combat artistique précise (telle que 7 Arts par exemple) c'est un groupe de ralliement des indépendants qui suit l'actualité dans l'intention de l'animer selon une cadence audacieuse.

En ce qui concerne le fait de « casser l'encensoir sur le nez des officiels » je le fais moins que quiconque.

Soucieux de dissiper les dernières réticences de Van Ostaijen, Bourgeois souligne que les directeurs de la Lanterne sourde ne sont pas liés par « un contrat », mais par « une tendance ».

Ils ne se ressemblent en rien sinon par l'orgueil artistique, un besoin de fraternité, la haine du poncif. Pourquoi aurions-nous des statuts? Qu'on nous juge à nos œuvres.

J'ai bien réfléchi: y a-t-il le moindre contradiction entre ces directives et votre lettre?

L'incorrigible jacobin peut compléter très bien la galerie des directeurs de la Lanterne sourde......

Et d'y ajouter en post-scriptum que Paul Vanderborght ne voit pas pourquoi l'acceptation de Van Ostaijen ne serai pas définitive.

*

C'est René Verboom, qui avait avait collaboré à la revue Résurrection  (1917-1918), dirigée par Clément Pansaers, qui eut l'idée d'ouvrir la saison 1925-1926 par la présentation des trois directeurs, le jeudi 29 octobre à la Maison des Étudiants, Palais d' Egmont. Au programme: « les poètes Bourgeois, Van Ostaijen, Verboom par eux-mêmes: à-propos techniques et lectures ». Une partie de la soirée serait un « hommage de la jeunesse universitaire et artistique au compositeur-pédagogue bruxellois Paul Gilson ». L'annonce était signée par les trois directeurs et, « pour le Comité estudiantin », par les étudiants R. Didisheim en P. Vermeylen. Bourgeois se souviendra que René Verboom s'est abstenu de paraître à la séance. « C'était son genre ». Marcel Lecomte et Marc. Eemans se souviendront jusqu'à la fin de leur vie de l’effet de surprise produit par Van Ostaijen chantant ses poèmes.

Dans son édition du 1ernovembre, 7 Arts publia un compte-rendu de la soirée par Paul Werrie ainsi que l'allocution de Pierre Bourgeois (« Bavardages autour de la poésie »). La profession de foi de Van Ostaijen (« Le renouveau lyrique en Belgique »)  parut dans l'édition du 15 novembre.

*

Pierre Bourgeois situa exactement les dernières semaines de Van Ostaijen à La Lanterne sourde:

Le 7 avril 1926 il m'écrit du 44, rue Albert, à Anvers, me demandant de le prévenir quand sa présence sera nécessaire à La Lanterne sourde. Le 18 du même mois, il me présente sa démission comme... membre du directoire. Une séance avait été organisée à son insu (Je suppose que le changement d'adresse en était la cause). Cette démission ne changeait pas la nature de nos relations. Il terminait sa lettre en me serrant la main: toutes nos divergences artistiques à part, je suis très heureux de pouvoir t'appeler mon camarade. Ce bonheur était réciproque.

Henri-Floris JESPERS

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 06:49

 

Neuhuys1922.jpg

Paul Neuhuys, 1922


Paul Neuhuys figure ave cinq poèmes dans l'anthologie de Paul Vanderborght des poètes belges d'esprit nouveau (1924), entre autres « Art poétique », paru dans Le Canari et la cerise(1922):

 

Écrire en vaut-il la peine

Des mots, des mots

Pourtant il ne faut pas dire: Hippocrène

je ne boirai plus de ton eau.

 

La poésie,

je la rencontre parfois à l’improviste

Elle est seule sous un saule

et recoud ma vie déchirée.

 

Écoute le son de la pluie dans les gouttières de zinc

Aime les formes brèves et les couleurs vives

Foin des natures mortes et des tableaux vivants

Fous-toi de la rime

Que la tour d’ivoire devienne une maison de verre

et se brise

 

Épitaphe:

 

Encor qu’il naquit malhabile

Il ne resta point immobile

Et disparut chez les Kabyles

D’un accident d’automobile.

 

Neuhuys reprendra ce thème à plusieurs reprises.

HFJ

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Published by ça ira! - dans littérature
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