Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 14:06


Gérard Berréby définit sa maison d'édition comme “un laboratoire expérimental”. Small is beautiful. Il confie à Josyane Savigneau (Le Monde, 17 octobre) que cela ne peut se faire “sans une liberté d'esprit et, donc, une autonomie financière totale”.

Un développement quantitatif trop intense nous ferait glisser dans ce que vous nommez le métier industriel de l'édition, qui ne va pas, que je sache, sans quelques fatales concessions. Publier selon son goût aujourd'hui relève d'un luxe aristocratique. Mais Allia est la preuve que cela est possible.

*

Depuis la création des éditions Allia en 1982, Berréby a publié près de 500 titres. Personage atypique et combien attachant, c'est moins un catalogue qu'une bibliothèque selon son goût qu'il se constitue pour son plaisir, soulignant qu'il ne s'agit pas

de coller au langage d'une époque qui a perdu le pouvoir de pensée contenu dans le langage. L'édition est une chose trop importante pour qu'elle puisse être abandonnée aux seuls éditeurs.

*

Le catalogue d'Allia se présente comme un vaste essai, work in progress à savourer soigneusement. La collection consacrée à la musique populaire reste une référence, et depuis quelques années, Allia publie des premiers romans français contemporains avec succès (Valérie Mréjen, Grégoire Bouillier, Olivier Rohe).

De la première parodie épique (La Batrachomyomachie, attribuée à Homère) aux récentes investigations sur la 'surveillance électronique planétaire' de Duncan Campbell ou les Miscellanées de Mr. Schott en passant par le néoplatonisme de Marsil Ficin, par Pic de la Mirandole et Giordano Bruno, La vie des nonnes de l’Arétin ou Awopbopaloobop Alopbamboom de Nik Cohn, la bibliothèque Allia pratique ce décentrement qui illustre combien ce sont les marges qui valent le détour, même s’il faut parfois virer de bord. D’aucuns, partisans d’un certain ordre, n’y verront qu’un débraillé éclectique. Mais ce prétendu désordre cache un ordre bien fondé.

L’emblème de la maison, ces deux cavaliers qui ornent les pages intérieures de titres, représente Boris et Gleb, deux saints de l’église orthodoxe connus pour leur amitié. Autour de cette représentation court une citation de Salluste : Idem velle ac idem nolle (‘les mêmes désirs et les mêmes répugnances’) tirée de son Catilina. La suite de cette citation éclaire son lien avec l’emblème puisqu’elle se termine sur ces mots : “c’est en somme l’amitié dans toute sa force”. La suite du texte éclaire avec force le projet d’Allia :

... je sens mon coeur s’enflammer chaque jour davantage, quand je considère ce que sera notre avenir, si nous ne travaillons pas nous mêmes à conquérir notre liberté. Depuis que la République est devenue la possession, la chose de quelques grands personnages, invariablement c’est à eux que rois et tétrarques ont versé les impôts, que peuples et nations ont payé les tributs ; nous autres, les braves et les énergiques, nobles ou plébéiens, nous sommes la racaille, sans crédit, sans influence, esclaves de gens dont nous nous ferions craindre, si tout marchait bien. Crédit, pouvoir, honneurs, argent, tout est à eux ou à leurs amis ; à nous ils laissent les échecs, les dangers, les condamnations, la misère. (...) Peut-on, si l’on a du cœur, peut-on tolérer ces énormes fortunes, qu’ils gaspillent à bâtir sur la mer, à niveler les montagnes, pendant que nous n’avons pas d’argent même pour le nécessaire ? Peut-on leur laisser édifier deux ou trois maisons à côté l’une de l’autre, tandis que nous n’avons nulle part un foyer bien à nous ? Ils achètent des tableaux, des statues, des objets d’art, font démolir une maison qu’ils viennent de construire pour en bâtir une autre, bref imaginent cent moyens de dissiper et de gaspiller leur argent, sans que, par leurs folies, ils puissent jamais envenir à bout. Et pendant ce temps, c’est chez nous l’indigence, au-dehors les dettes, un présent sinistre, un avenir encore plus sombre ; en un mot, une seule chose nous reste, l’air que nous respirons pour notre malheur. Réveillez-vous donc!”

*

Paul Joostens livre Salopes aux éditions Ça Ira en 1921, l'année de la parution, aux mêmes éditions, de L'Apologie de la paresse de Clément Pansaers. La publication de Salopes. Le quart d'heure de rage ou Le soleil sans chapeau sera effective en 1922, un an avant que Ça Ira ne publie Les Rêves et la Jambe de Henry Michaux.

À la queue de l'élégante réédition de Salopes chez Allia, une notice anonyme souligne que ces trois textes constituent “le point d'orgue paroxystique de l'expression dada en Belgique”.

Henri-Floris JESPERS


Paul JOOSTENS, Salopes, Paris, Allia, 2009, 43 p., 6,10 €. ISBN: 978-2-84485-330-I

Gérard Berréby: 'Je suis attentif aux textes qui éveillent les consciences'. Propos recueillis par Josyane Savigneau, in Le Monde, 17 octobre 2009.

 

Sur ce blog:

À propos de Paul Joostens:

Exit Paul Joostens, 10 février 2008

À propos de Paul Joostens, 26 février 2008

Diatribes de Joostens contre Seuphor, 30 mars 2008

Hubert Lampo, Paul Joostens & Paul Neuhuys, 31 août 2008.

Neuhuys, Blavier, Joostens & Chatté, 31 août 2008

Paul Joostens, Paul Neuhuys & Alain Germoz, 12 décembre 2008.

Paul Joostens, 21 septembre 2009.


À propos de Gérard Berréby et des éditions Allia:


Piet de Groof, le général situationniste, 27 janvier 2008.

Partager cet article

Repost 0
Published by ça ira! - dans littérature
commenter cet article

commentaires