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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 01:10

Paul Neuhuys (1897-1984) aimait répéter que son entrée en poésie fut marquée par une exclusion. Son premier recueil, La Source et l’Infini, édité par Oscar Lamberty à Bruxelles et illustré de dessins de Paul Joostens (1888-1961), fit scandale :

[…] et mon père appelé chez le préfet de l’Athénée fut prié de me retirer de l’établissement, car j’étais devenu pour mes condisciples un exemple peu recommandable. Ce fut le prétexte à une véritable émeute scolaire. Cela se passait en 1914.

Lorsqu’il publia ce premier recueil, Neuhuys avait seize ans, mais la plupart des poèmes qu’il contient furent écrits à quinze ou même à quatorze ans. Exaltant le pouvoir d’imagination, l’écriture se fait complice de la sensualité exigeante du poète adolescent. Ces “frissons lactescents” et ces “voluptés flaves”, cette “coruscation des sèves immanentes” et cette “chair turgescente”, ces “soirs patibulaires”, ces “ventres mercantiles”, ces inévitables “ruts rutilants”, tout cela est marqué au sceau indélébile du décadentisme fin de siècle, “ce bric-à-brac gréco-préraphaélitico modern' style” dont parle Jean Cocteau.

On chante ce qu’on n’ose pas dire parce qu’on n’ose pas dire ce qu’on voudrait faire.” La poésie, 'oasis de divagations et de rêvasseries', permet au jeune poète de compenser une profonde détresse et d’exprimer ce qu’il sent en lui de trouble et d’inquiet.

Il chante “les tiédeurs de l’aube maternelle”, les “jouissances lactées” et “l’oiseau bleu” qui cherche son nid. Les “caresses ailées” et les “ailes infinies” évoquent une angélophanie intime, dramatisée sous “le ciel incandescent des ailes” et sous le signe de l’aile déchirée (“une aile se déchire en naissances nouvelles”).

Plume, aile, oiseau, le vol et le mouvement vertical (la fascination du gouffre d’en haut et d’en baset ses hyperthèmes, le bond de l’acrobate et la pirouette du clown) : cet imaginaire aérien et ascensionnel dominera l’œuvre de Neuhuys. “Les poètes sont toujours icariens”,dit-il, mais “le marbre incertain des ailes” est menacé de déchirures.

Lys sibyllins”, “roses obscènes”, “chrysanthèmes inodores”, “les soirs nuptiaux que sont toutes les fleurs” : La Source et l’infini introduit également le langage floral et le régime végétal de l’imaginaire dont la poésie de Neuhuys sera l’illustration parfaite.

Aux raccords mallarméens et au vague à l’âme de la diction maeterlinckienne s’ajoutent les amplifiants apports de l’Abbaye et de l’unanimisme (“Humanité ! Humanité ! que n’es-tu l’unanimité” ; “Je suis les nerfs tordus des foules énergiques”). À la suite de Hugo, de Sue, de Zola et de Verhaeren, le poète évoque la réalité organique de la ville (“Il est des univers dans les sensations autant qu’il est des nerfs dans la ville incongrue”), peuplée de fleurs urbaines, ces courtisanes auxquelles le poète gardera toute sa vie une tendresse empreinte de respect.

Henri-Floris JESPERS

*

Il est des univers dans les sensations

autant qu’il est de nerfs dans la ville incongrue ;

sensations des soirs, sensations des rues,

sans cesse vers l’espoir des satisfactions.

 

Là-bas vers l’or vineux des villes

où les novembres se démembrent

le long des hêtres sur les êtres

en feuilles rouges en feuilles noires,


 

Là-bas l’étreinte désultoire

qui sert la fille qu’elle serre

l’étreinte immense et somnifère

se cambre comme une agonie


 

quand sur de longs trottoirs très lents

s’en vont sans cesse les passants

promener leurs mansuétudes paresseuses.

en déchirant, en supputant

les derniers jours des trois printemps

qui s’en vont

vers les incommodités hiémales

avec de peccables intentions

dans l’indisposition

novembrale

des passants.

 

Et le long des trottoirs trotte la ville chaude

trottent les chairs en deuil des villes promiscues

quand le soir très nerveux vient quémander au monde

pour les soleils couchants un peu du sang des rues.

 

Et latemment le soir fébrile

se loge dans les nerfs rouges de la ville

et le soir rouge de novembre

sous la domination gigantine

de l’exemple solaire

descend son sang aurifère

et unanime

dans toutes les poitrines délétères.

 

Il est des univers dans les sensations

autant qu’il est de nerfs dans la ville incongrue

sensations des soirs, sensations des rues,

sans cesse vers l’espoir des satisfactions.

Paul NEUHUYS

(La Source et l'Infini, Bruxelles, Oscar Lamberty, 1914)

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Published by ça ira! - dans littérature
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