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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 08:34

 

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Portrait de Mihel de Ghelderode dessiné et travé sur bois par Roger Van Gindertael, 1925

 

Un jeune chercheur, Gerke van der Heide, me communique un texte que j'ignorais de Michel de Ghelderode: « La peinture mémoriale de Rachel Baes », paru in Empreintes, juin-juillet-août 1951, p. 17-18.

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Ce numéro spécial présenté sous jaquette : Rachel Baes. Inédits Études. Documents sortit de presse, malgré l'achevé d'imprimer du 10 juin 1951, après le 19 novembre, date à laquelle, selon une lettre de Baes à Ghelderode, on n'attendait plus que l'article de celui-ci « pour commencer la mise en page ». (Cf Roland BEYEN, Bibliographie de Michel de Ghelderode, 1987, 913.)

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La peinture mémoriale de Rachel Baes

 

À  longtemps considérer ces toiles – trouvées des l'abord distantes et semblant proposer des clefs, à nous qui savons que le Mystère n'a pas de portes – et à m'y être aventuré comme le calme orphelin de Verlaine, riche de mes seuls yeux, j'en parlerai à l'aise, autrement que d'imageries radotant des enfances pour grandes personnes, que de tarots où se jouent les destins sans imprévu et où le soleil luit sur un cercueil. Non, cet art n'apostrophe, ni se confesse – deux attitudes pénibles et si fréquentes : il s'énonçait dans le grave, pudiquement ; sitôt qu'on tendait l'oreille, alors se faisait le silence : les volets n'étaient plus qu'entr'ouverts – mais que n'annonçaient les pénombres. Nous aimons cet a-parte, ces lèvres d'oraison en un siècle hurleur : ménagerie en odeur d'incendie ou ghetto en soif de pogrome. Non, je n'éprouve pas l'étonnement que dispense la nouveauté, ou alors, c'est la nouveauté de tout l'oublié, du révolu, du facta est qu'on exhume et qui offre cet exquis rappel de cendres, comme les flacons poussiéreux, les maîtresses automnales. Oui, l'émoi fut de qualité, que je connus à saluer cette femme à pinceaux, portant son prénom tragédien sur une creuse musique de Meyerbeer et dont les fillettes inquiètes autant qu'inquiétantes dérivent plus sûrement du journal de mode rédigé par Stéphane Mallarmé que des bouquins de Mme de Ségur, née Rostopchine !Mais qu'on y regarde de près : ces émois, nous les vécûmes en errant par les voies étroites de la Peinture – une peinture suspecte dont les vastitudes couraient plus loin que le monde des formes : de la sorte rencontrâmes-nous Cranach, William Blake, le pauvre Vincent, le Douanier, le Chagall d'origine, le Joan Miro, chef des Intersignes, et quelques tendres et cruels, dont le Thévenet de Hal et l'Ensor à trente ans – deux organistes... J'écris ceci pour qui me ressemble, trouvant recommandables ces maîtres dont on attribuerait la sélection à Rachel Baes, si sa personnalité avait besoin de halo, de cerne. Tout de même, cette généalogie aurait du sens, l'exhausserait au-dessus des lieux arides où s'enlise l'art d’amphithéâtre de nos contemporains – au-dessus des charniers abstraits où se décompose la forme humaine, dans l'obscuration du demi-siècle échu. C'est le mérite de Rachel Baes que de s'être garée des corbillards et convois forains, d'avoir traversé indemne les deux épidémies de surréalisme, dont elle fut le témoin, avec leur virus perforant – et double – luxueux et sacrilège. Entendez-moi, Rachel Baes n'est pas si innocente ni angélique qu'il y paraîtrait, et ses vertus pourraient le céder au dramatisme, à l'intensément vécu que circonscrit son œuvre. Cela signifie qu'elle a pu avoir le cœur gros, non pas la tête enflée. Cette sagesse-là, parfaitement ; et cet art-là, parfois oppressant, qui vous laisse muet, sans donner l'envie de présenter ses condoléances, ses fleurs. Cet art qui donne le sentiment de l'irrémédiable – sinon de l'indicible – et ne serait après tout qu'une peinture obligée, qu'elle fit pour demeurer éveillée plutôt que pour exprimer ses rêves, sa lente peur. Peinture mémoriale...

 

Maintenant que je m'en éloigne, ces toiles me laissent sur un désir, un manque. De quoi, sinon d'une féerie coloriée, de jeux modulés dont je n'ai pas tout retenu ! Je leur dois de me retourner, hésitant. Vers quel appel nostalgique, et – si j'osais écrire – élégiaque ? Comme un chant d'alto qui tente de s'élever et s'inachève, dans le brouillard. Comme l'abandon d'une rose solitaire qui succombe, écartelée et en larmes, sous les coups de barre de l'orage...

Michel DE GHELDERODE

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Marcel Lecomte (1900-1966) fut le premier a attirer mon attention sur l'œuvre pictural de Rachel Baes (1912-1983). Patrick Spriet lui consacra une excellente biographie : Een tragische minnares. Rachel Baes, Joris Van Severen, Paul Léautaud en de surrealisten (Leuven, Van Halewyck, 2002, 328 p.).

Ce n’est pas par hasard que le biographe place une citation de Cocteau en exergue de son livre : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité ».

Maîtresse de Joris van Severen, « Leider » du Verdinaso, intime de Paul Léautaud et des surréalistes, Rachel Baes a épousé toutes les contradictions du vingtième siècle, déployant un dandysme à la fois attachant, souvent émouvant, parfois irritant. Avec le talent de l’écrivain pur-sang — il vous prend à la gorge dès les premières pages —, Patrick Spriet, critique littéraire de l’excellente revue Kruispunt, allie la ténacité du fin limier à la rigueur de l’historien. Il réussit le tour de force, mine de rien, d’apporter des éléments non seulement inédits mais surtout insoupçonnés, même des spécialistes des milieux tellement divergents dans lesquels Rachel Baes évoluait avec une véracité spontanée frisant l’insolence (ou l’inconscience). Journalistes affairistes de l’immédiate avant-guerre, marchands de tableaux, peintres, écrivains et gendelettres — et la faune parasite qui les entoure — sont évoqués avec précision et une pointe d’humour toute anglo-saxonne. Après d’innombrables péripéties souvent savoureuses et parfois navrantes, Patrick Spriet a eu accès, non seulement au journal inédit de Rachel Baes, mais aussi à ceux de Joris van Severen, le Chef du Verdinaso assassiné à Abbeville en 1940. Il brosse de plus une large fresque où figurent e.a. Léautaud, bien sûr, mais aussi Breton, Cocteau, Éluard, Ghelderode, Lecomte, Magritte, Michaux, Mesens, Toussaint et ces veuves inénarrables que furent Consuelo de Saint-Exupéry et Renée Maeterlinck.

Amoureux de son sujet, certes, mais de cet amour courtois qui se nourrit d’une distance lucide et stimulante, Patrick Spriet opère par touches et retouches et, de l’enfance dans un milieu artistique et grand bourgeois du Bruxelles élégant de l’avant-guerre à cette vieillesse paranoïaque recluse en Bruges-la-Morte et taraudée par une mesquine persécution cléricale, le portrait est tiré comme par enchantement.

La quête de Rachel Baes ne fut pas de tout repos, loin de là, mais aucun obstacle, ni les arrogances d’un lointain héritier vipérin par ignorance et par souci de s’affirmer, ni la mauvaise foi patente d’un collectionneur imbu de gloriole, ne purent décourager la volonté têtue de Patrick Spriet qui nous vaut le plaisir de ce maître-livre. Un éditeur avisé n’hésitera pas à le publier en traduction, car il s’adresse en premier lieu à un public francophone.

Rachel Baes a trouvé un biographe à la taille de son excentricité.

Henri-Floris JESPERS

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Published by ça ira! - dans surréalisme
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