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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 04:54

 

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Comme si le monde était fait de romans.

Comme si les usines étaient brûlées.

Comme une anthologie.

Comme si le feu était à craindre.

Comme si on effleurait un livre ancien,

une gravure.

Comme si la grammaire était un code.

Comme si les meubles étaient courbes, moins hostiles,

taciturnes, tendres.

Comme des commodes baroques.

Comme si chaque mot était un geste.

Comme si c'était stendhal, qui parlait.

Comme s'il n'y avait que des voyelles.

Comme si les travailleurs parlaient en rimes riches.

Comme s'il y avait encore des phrases, des césures,

des grâces, des anges.

Comme si le verbe était un orphelin sans son adverbe.

Comme si le temps n'était qu'une rivière.

Comme s'il n'y avait que des semaines saintes.

Comme si la ville n'était qu'un grand magasin.

Comme si la rue n'était qu'un étalage, une vitrine.

Comme s'il n'y avait que des danseuses, des nageurs.

Comme s'il vivait dans un parc, une piscine.

Comme si chaque après-midi était doré et jaune

et chaque soirée argentée et simple.

Comme si on s'efforçait à parler.

Comme si on s'habillait de métaphores.

Comme un miroir qui se brise.

Comme une autorité qui passe en cueillant

une rose maigre des mains d'un enfant.

Comme si les visages n'étaient qu'une longue période

latine à construire.

Comme si les siècles n'étaient qu'un musée,

une encyclopédie, un dictionnaire, étymologique déjà.

Comme si l'alphabet était une richesse.

Comme s'il n'y avait que les oiseaux.

Comme si seul un insecte le taquinait.

Comme si on se mettait à écrire des lettres, des sonnets.

Comme si l'eau seule était éloquente.

Comme autant de signatures s'envolant de ses mains ailées.

Comme si chaque femme était une maison à bras ouverts, une harpe,

une église en ruines, devant laquelle il s'agenouille,

seul.

Comme si seules les femmes faisaient du théâtre.

Comme si les hommes n'étaient que des jouets d'enfants,

des accessoires.

Comme si à chaque fenêtre se dressaient des partitions.

Comme s'il n'était qu'un musicien.

Comme si tout le monde se désarmait.

Comme une plage.

Comme une plaine.

Comme, par ennui, on fredonne.

Comme si les animaux n'existaient pas.

Jamais, il m'a dit, je n'écrirai

mes mémoires.

 

 

De Tafelronde, XVième année, été 1970, pp. 29-30.

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Published by ça ira! - dans littérature
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