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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 04:32

Le site Feuilles d'automne, “coquecigrues d'un libraire d'occasion et de ses amis”, est bien connu des internautes. Le tenancier y démontre à souhait que rien n'est plus subversivement éclairant que le bon sens 'pataphysique...

Je lui laisse la parole.


Feuilles.gif

Pourquoi je ne reviendrai pas travailler en librairie de neuf

 

Parce que, pendant des années, j’ai été obligé de me gaufrer toutes les nouveautés qui passaient pour pouvoir en parler aux clients qui, de toute façon n’y prêtaient plus du tout attention, puisqu’ils me disaient presque invariablement : « Vous savez ?... mais si, le livre à la télé, hier soir ! »
Parce que la plupart des livres sont devenus moches, imprimés à la rotative avec des couvertures inspirées par des branleurs du marketing.
Parce que les clients du neuf achètent pour la couverture.
Parce que le sale con qui vous explique la vie, l’art, ou le « complot judéo-maçonnique » pendant trois plombes.
Parce que des livres idiots, jamais vendus, jamais pris en main, déballés, empilés et remis en caisse pour être retournés.
Parce qu’on n’a jamais le livre qu’il faut.
Parce qu’il faut commander le livre.
Parce que c’est trop tard quand il arrive.
Parce que le même sale con que plus haut qui tente de vous piéger sur la littérature, l’histoire, la vie, les mouches, etc.
Parce qu’un salaire de merde (même chose maintenant, mais j’ai pas de patron).
Parce qu’obligé d’endurer les rentrées littéraires avec toujours les mêmes sempiternelles inepties, les livres pas faits, les livres que c’est pas la peine, les livres indigents, honteux, calamiteux, crétins, stupides ou alors relevant de cette idiotie pathologique - de la stupeur ? - qui a cours dans les cénacles qu’on ose à peine qualifier de « littéraires » et qui relèveraient plutôt de la dipsomanie ou de l’hystérie.
Parce que pire que plus haut : les livres écrits par des hommes politiques.
Parce que le même con, encore, qui s’avère être un auteur et qui ne comprend pas pourquoi son livre n’est pas en rayon. Mais, c’est parce qu’il n’est pas inscrit à l’office. Mais surtout parce que c’est un sale con arrogant, a-t-on envie de lui dire.
Parce que ce même con, encore lui, toujours lui qui met sa crotte en évidence sans nous demander notre avis et dès qu’on a le dos tourné en nous reprochant de ne pas faire notre boulot.
Parce que les amis de ce con qui font pareil.
Parce que certains se sont vantés devant moi de le faire en ignorant mon métier.
Parce que lorsque ce n’est pas le con ou un de ses amis, c’est le représentant de la maison d’édition – livre moche, marketing, idiot, dipsomane – qui s’en mêle et qui insiste pour « Un treize/douze si on fait un facing ».
Parce que désormais un vocabulaire de trouduc d’école de commerce.
Parce que le système des offices : le livre neuf est un commerce sans couilles.
Parce que tout le monde sait mieux notre métier que nous, comme ces deux crétins de pubards – pas dipsomanes, ceux-là, buveurs d’eau, j'en suis sûr ! - qui ont essayé de m’expliquer comment vendre des livres, l’autre fois, sur Facebook.
Parce que dans la librairie de neuf, on sait rarement ce qu’est un livre, comment ça se boutique et que rares sont ceux qui en ont la curiosité. En fait, presque tout le monde se fout de l'objet, et pourtant...
Parce que, non, BHL n’est pas un philosophe, Nothomb n’est pas un écrivain, Assouline n’est pas un critique et Mary Higgins Clark n’est pas plus du polar que Werber n’est de la SF.
Parce que j’ai été obligé de les vendre et que j’ai été obligé de mentir sur ces daubes pour avoir la paix.
Parce que tous ces cartons de livres retournés que personne n’a lu et ne lira, parce que ce gâchis par des « écrivains » qui n’ont pas eu l’humilité de se taire et à cause des éditeurs qui font marcher la pompe à fric.
Parce que, que le livre soit en papier ou électronique, il est devenu très compliqué de lire pour nombre de mes contemporains.
Parce que des tauliers – pas tous, j’ai appris la librairie avec certains – qui n’ont rien à voir avec le métier.
Parce qu’une des pires conventions collectives du commerce, qui n’est pas le secteur le plus gâté.
Parce que la tranche, eh bien c’est le dos, le dos, c’est le deuxième plat et que c’est pas un couverture souple mais un ouvrage broché (venez pas m’emmerder avec les dos collés, hein !) et que votre reliure c’est un cartonnage.
Parce qu’on a réussi après plusieurs décennies à me faire prendre le livre neuf en horreur, à changer mon plaisir en quelque chose de fastidieux, à me désincarner en machine à débiter des conneries (et certains aimeraient beaucoup que ça fonctionne aussi comme ça pour l’occasion ou l’ancien).
Parce que ces gens qui passent la tête à la porte de la librairie et qui vous expliquent que vous faites un métier si merveilleux et que ça doit être exaltant de lire du matin au soir et qu’ils projettent également de faire ce métier quand ils auront pris leur retraite.
Parce que ces mêmes, là, vous ne les avez jamais vues avant et vous ne les reverrez plus.
Parce qu’un jour, si vous continuez, vous risquez de finir par en éclater un au mur.
Parce que l’on finit par trop mentir.
Parce que trop de Lévy, trop de Musso et pas assez de livres.
Parce que l’ennui, la répétition, l’anomie : enthousiasmes d’un quart d’heure pour un titre disparu dans la demi-heure qui suit, tout le temps, à chaque fois.
Parce que les quadragénaires névrotiques, plus anxiogènes que les ménagères de moins de cinquante ans.
Parce que ce sont les mêmes qui viennent nous faire leur autofiction dans la librairie même.
Parce que je n’ai pas assez rigolé avec les personnes que j’aimais et qui passaient trop rarement, comme Marie-Ange, Alain, Eva, et d’autres encore.
Parce que je suis le Tenancier et que je fais maintenant ce qui me fait plaisir.

Yves LETORT

 

Librairie Feuilles d'automne
Yves Letort

Par correspondance uniquement.

Il est possible de retirer les ouvrages à la Librairie « La Lettre écarlate », au 114, rue Blomet dans le XVe arrondissement de Paris.

E-Mail : letort.yves@free.fr

Blog : feuillesd-automne.blogspot.com/

Feuilles d'automne

Coquecigrues d'un libraire d'occasion et de ses amis

http://feuillesd-automne.blogspot.com

Voici son adresse : Feuilles d'automne - Le val Vert - B - 3, rue Jacques Durand - 77210 Avon.

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Published by ça ira! - dans littérature
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