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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 03:48

 

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Roland Beyen

L’éloge n’est plus à faire de l'édition monumentale de la Correspondance de Michel de Ghelderode, établie et annotée par Roland Beyen. Publiant le dixième et dernier tome (623 pages), qui couvre les quinze derniers mois de la vie du dramaturge (1961-1962), augmenté d'un index abondamment illustré des tomes I à X (279 pages), AML Éditions couronnent un demi-siècle de travail acharné.

Dans l'introduction, Roland Beyen confesse :

À la fin de ce tome X, je me demande si j'ai eu raison de consacrer tant d'années à la recherche et à la publication de la correspondance de Ghelderode. […] Quoi qu'il en soit, pendant les cinquante années que j'ai consacrées à l'étude de ses écrits, Ghelderode m'a souvent irrité, fâché, abusé, fatigué, mais il n'a jamais cessé de m'intéresser et de m'intriguer par ses contradictions et, surtout, de m'éblouir par la richesse de sa langue et de son style. (1)

Beyen a rigoureusement annoté chaque document, et les notices présentées dans le copieux Répertoire des correspondants fournissent de précieuses informations bio-bibliographiques sur les personnes avec lesquelles Ghelderode a entretenu des relations épistolaires ; ces notices constituent des miniatures ou des médaillons soigneusement élaborés, souvent enrichis de citations de textes et de documents peu accessibles, ainsi que de références à des lettres inédites. En effet, Beyen précise que son édition ne constitue pas une « correspondance générale », qui demanderait plus de quarante volumes, mais un ensemble de lettres et cartes de et à Ghelderode, « choisies pour leur valeur stylistique et/ou documentaire parmi les quelque 15 000 documents épistolaires que j'ai dépistés tout au long de mes recherches ». (2)

*

Tour à tour spontanées, narquoises, calculées, dénigrantes, laudatives, affectueuses, navrantes, injustes, odieuses et terribles, les lettres de Ghelderode témoignent non seulement de ses dons exceptionnels dans le genre épistolaire, mais également d’une facilité déconcertante à prendre la couleur de son entourage selon l'opportunité du moment.

La personnalité ondoyante du dramaturge, sa tendance à la fabulation débouchant dans une mythomanie méfiante et narcissique, son désir quasi féminin de plaire, de séduire et d’être aimé, sa timidité et la crainte d’être « un être oblique et sans grâce », son opportunisme artistique enfin, sans cesse oscillant entre la bravade et la flatterie, la crânerie et la panique; tout cela, arrogances et flatteries, mensonges conscients ou inconscients, concourt à faire de sa correspondance une vaste fresque d’auto-fiction flamboyante. Ghelderode fut en effet un épistolier prolixe : “à part les rares missives sur lesquelles il traça son terrible et irrévocable ‘à classer/sans suite’, il ne laissa jamais une lettre sans réponse.” Ceci dit, Beyen constate que le dramaturge n’avait pas beaucoup d’amis, “et ceux qu’il avait, il ne les gardait pas. (...) Ghelderode vivait dans un monde imaginaire dont lui-même était le centre. “ (3)

*

Lors de la remise officielle du Prix triennal Michel de Ghelderode en 2008, Beyen annonça qu'il réservait pour ses souvenirs « l'histoire des rôles que j'ai dû jouer pour rassembler quelque 7.000 lettres de Ghelderode »:

Je puis déjà vous confier que je fus précepteur, traducteur, chauffeur, garde-malade, garde d’enfants (baby-sitter) et, surtout, garde de veuves (widow-sitter ?), car plusieurs correspondants laissaient des veuves éplorées, seules, heureuses de recevoir un homme jeune qui s’intéressait à leur mari et qui, souvent, savait sur lui des détails – je taisais respectueusement les plus croustillants – qu’elles ignoraient. Aussi ne me donnaient-elles les lettres qu’au compte-gouttes. (4)

*

Je constate avec plaisir que Roland Beyen annonce la publication d'un ouvrage-témoin :

J'espère avoir la santé et la force de publier un ouvrage racontant ma « passion pour Ghelderode », née le jour de sa mort, le 1er avril 1962, et mes contacts, tout à tour exténuants, amusants et passionnants, avec certains de ses correspondants et de ses fidèles. (5)

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

(1) Correspondance de Michel de Ghelderode 1961-1962. Établie et annotée par Roland Beyen, Bruxelles, AML Éditions, collection Archives du Futur, 2012, pp. 22-23.

(2) Correspondance de Michel de Ghelderode 1919-1927. Établie et annotée par Roland Beyen, Bruxelles, éditions Labor, collection Archives du Futur, 1991, p. 22.

(3) Roland Beyen, Michel de Ghelderode ou la hantise du masque, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1980, pp. 347-348.

(4) Roland Beyen, « Il suffit que les metteurs en scène cessent de jouer au dramaturge... », in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 36, décembre 2008, pp. 7-8. Le texte intégral du discours de Beyen a paru dans Le Papegay, Bulletin de liaison trimestriel de l'Association internationale Michel de Gehlderode, 4e trimestre 2008, pp. 21-32.

(5) Correspondance de Michel de Ghelderode 1961-1962, o.c., p. 23.

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Published by ça ira! - dans littérature
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