Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 06:01

 

MSBisque.jpg

Dans son Anthologie de Poèmes Inédits de Belgique  (1940), Anatole Bisque (qui ne deviendra Alain Bosquet qu'à New York en 1941) compte Paul Neuhuys parmi les leaders d'une génération excessivement féconde :

Sa poésie a gardé la même juvénilité depuis près de vingt ans, et c'est à peine si elle trahit parfois quelques mélancolie ou un peu d'abattement. De plus, Neuhuys a su se renouveler dans une poésie mineure qui semble très étroite. Acrobate d'abord et dadaïste, il est devenu de plus en plus simple et nous ne lui ferons pas le reproche d'écrire aujourd'hui des proses poétiques, plutôt que des poèmes.

*

Paul Neuhuys avait confié deux inédits au jeune Anatole Bisque : 'Enfantine' (repris sous le titre 'Enfance' dans le recueil Inutilités, illustré par Léon Spilliaert,1941) et 'Confessions', poème autobiographique combien révélateur qu'il ne publiera pas en volume et que nous reproduisons donc ici.

 

Confessions

 

Je suis né entre l'Affaire Dreyfus et la Guerre des Boers

lorsque le monde, derrière le mur de dentelles du French Cancan

se préparait au bouleversement du vingtième siècle.

Comme j'étais né vers minuit

mon père ni le docteur

ne purent fixer le jour exact de ma naissance.

 

Mon enfance s'écoula au bord d'un lac suisse

Frühstuck in den Garten

et tandis que les roseaux du lac brillaient au soleil

je lisais les Confessions de Jean-Jacques.

 

À seize ans j'abordai la vie avec une appréhension épouvantée :

Un de mes condisciples dont la voix muait

se jeta du haut de la tour de la Cathédrale

avec son amie, les deux corps étroitement enlacés. (1)

 

Je me rappelle aussi un soldat déguenillé

que je rencontrai au début de la guerre.

Je lui pris la main,

mais, figé sur le bord du trottoir,

il restait là comme une statue

et la face noircie par la fumée

il regardait l'horizon déchiqueté

et la terre se joncher de débris funèbres.

 

Par une fâcheuse disposition de ma nature

j'ai toujours cru à la vertu des femmes

comme on préfère la fiction à la réalité.

Cela m'a valu certaine lucidité d'esprit

que n'ont pu conserver ceux qui furent plus heureux que moi en amour.

 

Aujourd'hui, j'ai quarante ans

l'âge où l'on ajoute le plus de prix à l'amitié

mais où les amis vous abandonnent

pour grossir les mornes cohortes de la médiocrité,

l'âge

où Molière crache le sang, où Pouchkine pleure de rage. (2)

 

En fermant les yeux,

je vois encore parfois deux charretiers

se disputer au pied de la statue du Tasse, à Sorrente,

et l'un d'eux, marchand d'oranges,

soulever respectueusement son chapeau

chaque fois que l'autre, marchand d'olives,

invoque le saint nom de la Vierge.

 

Je me revois au Musée Historique de Bâle

où un gardien me montre la mâchoire d'Érasme.

 

Je me revois à Paris, à la Sorbonne,

où un professeur oppose à l'idiosyncrasie sociale, la divine entéléchie.

 

Je me revois dans la fabrique de mon père

où une jeune fille vient m'abonner pour un franc

à la Confrérie des Anges Gardiens.

 

Je me revois à Bruxelles au grenier des poètes (3)

et puis, avec mes enfants, devant l'Escaut

à jeter du pain aux mouettes.

 

Fils imprévu, mari imprévisible, père imprévoyant

Si j'avais été peintre, j'eusse écrit en flamand.

*

Quarante ans plus tard, préfaçant Le pot-au-feu mongol  (Paris, Belfond, 1980), Alain Bosquet se souviendra que Paul Neuhuys contribua dans les années vingt, avec « l'un de ses chefs-d'œuvre, Le canari et la cerise » (1921) « à donner à l'avant-garde de Belgique son goût et son parfum inimitable. » L'admiration de l'éminent critique qui contribua de manière décisive à la nobélisation de Saint-John Perse est demeurée intacte :

Àune époque où, en France, on finit par faire à quelques poètes belges la place qu'ils méritent, rien ne paraît plus légitime que de célébrer Paul Neuhuys.

Àquatre-vingt ans, il convient de dire sa particularité, sa pensée originale et caustique, son lyrisme pincé et chaleureux à la fois, qui n'a pas vieilli d'une ride.

Ce livre-ci est né de l'admiration que le signataire de ces lignes a éprouvé à la lecture du dernier recueil de Paul Neuhuys, Octavie, paru en 1977 : dans le domaine de la nostalgie sous cape, qu'a-t-on écrit de plus poignant et de plus gifleur depuis Apollinaire ?

*

La correspondance d'Alain Bosquet et Paul Neuhuys fera l'objet d'un article dans le Bulletin de la Fondation ça ira.

Henri-Floris JESPERS

(1) Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, pp. 1996, pp. 155-156 : « Considérations sur le suicide : le suicide heureux de Pavese et le suicide à deux de Kleist. Cela me rappelle une des trois émotions choc que j’ai ressenties dans ma vie : le suicide d’un de mes condisciples qui se jeta du haut de la tour de la cathédrale d’Anvers avec sa petite amie.

Sur les bancs du collège j’avais un copain venu des rives de la Moldau : un cancre, 17 ans, une peau brune de gitan. Il avait autour des yeux un cerne bistre d’insomnieux, des yeux de velours noir et une voix grave qui parfois muait dans l’aigu. Je ne l’ai vu sourire qu’une seule fois, d’un sourire amer, lorsque les élèves nous citaient comme étant d’Homère le vers grec : « Ouk elabon polin alla gar elpis effe kaka » Ce qui n’est, je le crains, qu’un canular d’étudiant et qui se traduisait par « Ils ne prirent pas la ville, pressentant qu’il leur arriverait quelque chose de mauvais. »

Or, un matin, j’arrivai en classe avec un certain retard. C’était la leçon d’histoire. Le professeur ne me dit rien et les élèves me regardaient avec un drôle d’air. Que se passait-il ? Après tout que m’importait Alexandre de Macédoine ? Il régnait un silence inaccoutumé et comme je gagnais mon banc, un élève me chuchota en me montrant la place vide à mes côtés : « Tu sais, Moldau — c’est ainsi qu’on l’appelait — s’est suicidé. Il s’est jeté du haut de la tour, et avec une fille encore bien, sa petite amie qu’il avait serrée d’un peu trop près… »

J’eus alors l’impression de vivre dans un monde vertigineusement renversé. Une jeune fille blonde que je connaissais à cette époque m’avait assez vilainement laissé tomber et j’avais l’impression que mon copain s’était suicidé à ma place. J’étais en classe préparatoire de poésie. »

(2) L'exemplaire de Neuhuys sous la main, je tiens compte de ses repentirs. Voici les vers tels que publiés dans l'Anthologie : « pour grossir les puantes cohortes de la médiocrité, / l'âge / où Molière crache le sang et où Pouchkine pleure de rage. »

(3) L'immense grenier de Norge, rue du Musée à Bruxelles, où Neuhuys prononça une conférence sur Max Elskamp et rencontra Maurice Carême, Jan Greshoff, Éric de Hauleville, Georges Marlow, Mélot du Dy, Albert Mockel, Edmond Vandercammen, « le ban et l’arrière-ban de nos lettres, des peintres comme Tytgat, le scabreux imagier d’un folklore érotique ».

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by ça ira! - dans littérature
commenter cet article

commentaires