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11 juillet 2013 4 11 /07 /juillet /2013 03:24

 

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Alain Germoz  (1920-2013) était grand amateur, non seulement de jazz, mais également de polars et de bandes dessinées. Il composa un album de BD, demeuré inédit, avec son cousin germain Guy Vaes (1927-2012). Nous publions ici un extrait des mémoires de Germoz qu'il confia au poète Bert Bevers en vue de publication en traduction néerlandaise dans Mededelingen van het CDR.

Henri-Floris JESPERS

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Alain Germoz (Photo: Dirk Schiltz)


Grâce à Steven Spielberg, la tintinophilie a connu une recrudescence. Un flot de textes nouveaux, déferlant malgré tout ce qui existe déjà sur Tintin et son créateur, rend quasiment aussi prétentieux que superflu d’encore vouloir en rajouter. Et pourtant, j’ai deux raisons de le faire. Ayant fréquenté Hergé dans son studio haut perché de l’avenue Louise, où le contact se limitait à une banale interview journalistique, j’ai eu la chance, en tant que critique d’art, de visiter la galerie Carrefour animée par le colonel Stal, féru d’art moderne. Hergé n’avait qu’à descendre et faire quelques pas pour une heure de détente dans la galerie de son voisin. Débarrassé des contraintes de l’interview, on pouvait parler de n’importe quoi et c’est ainsi que je découvris un homme curieux de tout. De quoi sympathiser d’emblée. Confronté à l’art moderne, Hergé reconnaissait en toute simplicité ne pas comprendre. C’est surtout l’art abstrait qui lui posait un problème. Avec le colonel Stal, nous procédions à son initiation dans ce domaine délicat où l’on se heurte généralement au triste dicton de gustibus et coloribus non disputandum. Eh bien, non! Il faut en discuter. Ne pas combattre le goût mais tenter de l’élargir par une discussion paisible. Pourquoi paisible? Parce que les partis pris en art conduisent souvent à des clivages et des haines qui s’apparentent aux guerres de religion.

Chez Hergé, dont la renommée était déjà assurée, pas de grosse tête mais une humilité semblable à celle d’un agnostique (qu’il ne faut jamais confondre, comme c’est trop souvent le cas, avec celle d’un athée). Quelle fut la conclusion de nos discussions? La naissance de L’Alph-Art, son dernier album, malheureusement inachevé, dont une édition intelligemment conçue permet de suivre le cheminement d’une intrigue policière tant par la reproduction des crayonnés que par les dialogues censés remplir les bulles, et quelques bref textes explicatifs pour situer l’action. Les albums de Tintin ont traditionellement 64 pages, la fin de l’histoire occupant la 62e. Dans Tintin et l’Alph-Art, album double où le premier contient la transcription des dialogues, le second le découpage graphique, le récit atteint la 42e page, sans qu’on puisse deviner ce que serait la suite. D’ailleurs, Hergé a reconnu qu’il ne savait pas où le mènerait son histoire, ce qui est plutôt surprenant puisque l’aventure est conçue comme un polar. Ce n’est qu’à la 39e page qu’apparaissent des noms d’artistes, de Monet à Picasso, et qu'il profite des compressions et extensions de César pour inventer une menace terrible, Tintin ayant démasqué un faussaire et un trafic de faux tableaux de maîtres. On pourrait supposer que le vrai sujet est de crever quelques ballons. Mais lesquels? Un certain snobisme, un piège à gogos, une foire aux illusions? Ou s’agit-il tout de même d’une satire de l’art moderne? Il avait un humour singulier qu’il exprimait dans les noms de ses personnages. Endaddin Akass passera tel quel sous les yeux du lecteur francophone tandis que le Flamand, et particulièrement le Bruxellois, pouffera de rire. Vu sous cet angle, la référence au flamand permet de supposer que l’alphn’est pas un alpha tronqué mais une traduction de Half, auquel cas le titre pourrait se lire Demi-Art. Homme lucide, il est naturel que l’ironie traverse son œuvre comme elle s’exprimait aussi dans son regard et son fin sourire. Hergé emporte son secret et nous laisse rêver à sa place. Je préfère nos discussions à la réponse qu’il comptait révéler dans L’Alph-Art. Il est rare de trouver un homme qui reste à l’écoute de l’autre et qui manie une ironie polie, tel un Jean d’Ormesson qui exprime son immense vanité avec une élégance des plus séduisantes. Ce pouvoir de séduction est sans doute la qualité maîtresse d’Hergé tel que je l’ai connu. Sous le masque d’un air narquois, il celait une véritable humilité. J’en eu la preuve lorsque nous évoquions la place que d’aucuns lui accordaient dans la littérature, parmi les Simenon, Jean Ray, Baronian et autres écrivains belges connus. Il récusait cet honneur. Je me souviens de sa réponse: “Je suis un conteur d’histoires qui s’exprime par la bande dessinée. Mes textes sont plus proches du storyboard pour un film que d’un roman. Ce n’est donc pas de la littérature.” Mise au point claire et précise d’un homme lucide et d’une authentique pudeur. Rare dans une époque médiatisée où tous les honneurs sont bons à prendre. L’honnêteté intellectuelle est une denrée dont on use plutôt avec une extrême parcimonie.

Alain GERMOZ

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Published by ça ira! - dans littérature
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