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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 03:35


Marcel Lecomte et Paul Neuhuys se retrouveront en 1934 dans le Florilège de la nouvelle poésie française en Belgique, composé par Norge et préfacé par Franz Hellens. De ce florilège “vivant, ébloui, sous sa belle couverture orange”, Neuhuys dira qu'il ne connaissait pas d'anthologie plus harmonieuse. Norge note que les poèmes de Lecomte “sont prononcés d'un ton confidentiel”:

C'est qu'ils ont des secrets à livrer. Mais ces secrets vont décevoir ceux dont l'oreille n'est sensible qu'aux révélations retentissantes et n'entend rien d'un langage allusif et concentré.

Les “proses”, les “récits” de Lecomte, (ce sont de précieux poèmes) ont guetté les plus subtiles connivences de l'air et des visages. Ils déchiffrent jusqu'à la minutie les significations effacées d'une saison banale ou d'une rue déserte. La même application faussement flegmatique – et parfois quelque peu narquoise – s'attache à découvrir la ligne obscure d'une aventure humaine, le sommeil d'une statue, le cri d'une pierre sous le talon, la sourde passion d'un geste. […] Ce rusé serrurier possède pour toutes les serrures des clés ténues. Et s'il néglige parfois de s'en servir, c'est qu'il a déjà deviné. […] (7)

*

Dans ses Mémoires à dada, Neuhuys signale s'être rendu un jour avec Marcel Lecomte chez Ghelderode.

L'entrevue fut glaciale et, le lendemain, je reçus une carte de Michel: “Cher ami, amène-moi une ordure, une merde, une charogne, mais ne m'amène plus Marcel Lecomte”. (8)

Neuhuys, de mémoire, fait ici allusion à la lettre de Ghelderode du 5 octobre 1937:

Ce qu'il ne faut plus jamais faire, c'est m'amener des gendelettres de l'espèce Lecomte, le plus répugnant de la ménagerie bruxelloise. M'entends-tu? Amène un crapaud, une merde, un phoetus avancé, mais jamais plus ce Lecomte! (9)

Goguenard, Neuhuys réagit le 9 octobre avec une pirouette:

Ce que tu me dis de Lecomte (à dormir debout) me frappe, car je ne le savais pas “avancé” au point d'en remontrer à un fœtus de crapaud égaré dans la merde? (10)

L'incident semble toutefois avoir frappé Neuhuys. Avec le recul, il confiera:

Je me perdis en conjectures sur l’animosité qu’il laissait paraître et demandai à Lecomte ce que Ghelderode lui reprochait : « Rien du tout, me répondit-il, nous sommes très bons copains »… Ainsi, une politique secrète faussait le sens de la gendelettrie bruxelloise et j’étais heureux de rentrer à Anvers reprendre ma place de brebis galeuse dans le bercail carthaginois. (11)

Marcel Lecomte et Michel de Ghelderode furent les deux amis de Neuhuys profondément impressionnés par Pansaers. Alors que le premier entretiendra fidèlement la mémoire de “Panse-à-herse”, le second se délectera d’un sordide assassinat posthume, publiant dans Temps mêlés une désolante Introduction aux Œuvres complètes de Clément Pansaers (1958). (12)

Ce fut Marcel Lecomte, il y aura bientôt quarante-cinq ans, qui me révéla lors d'une conversation au Petit rouge les œuvres de jeunesse de Pansaers publiées en néerlandais sous l'éloquent pseudonyme de Krekel, le grillon.

*

 

Lecomte s'était inscrit en 1919 à l'Université Libre de Bruxelles en candidature préparatoire au Droit. Il quittera l'université en 1926 avec un diplôme de candidature. En 1933, poussé par la nécessité d'un gagne-pain, il entre en fonction à l'Enseignement comme surveillant (maître d'étude) à l' École moyenne de Braine-l'Alleud et à celle de Schaerbeek en 1934, à l' Athénée royal d'Etterbeek en 1936). Il devient vite le souffre-douleur des élèves, “que sa silhouette pittoresque, sa voix lente, son profil un peu prognathe, portaient à la surexcitation”, dixit Pierre-Louis Flouquet. Estimant mener “une existence sans issue”, Lecomte souhaite s'installer à Paris.

*

Si les questions politiques ne paraissaient pas déterminantes aux yeux de Lecomte, au moins dans les années vingt, il sera membre actif de l'Association Révolutionnaire Culturelle (13) créée par Henri Storck (1907-1999) le 22 avril 1934, qui avait pour but de regrouper les intellectuels de gauche préoccupés par la montée du fascisme. La brochure-programme de l'A.R.C. fut rédigée par Lecomte et Nougé. Documents, l'organe de l'A.R.C., publia un important article de Lecomte et Mesens: “Mouvement de pensée dans la révolution”. En conclusion les deux complices affirment une “Prise de conscience définitive”:

Une esthétique marxiste, si elle pouvait être codifiée, serait aussi détestable que l'esthétique dans toutes ses phases passées. Ce que nous aimons dans les oeuvres du passé, ce n'est pas la part esthétique qu'elles contiennent, mais les apports en découvertes authentiques.

Si le dadaïsme est parvenu à ruiner la notion noble et désintéressée de l'art, fermentation des diverses couches bourgeoises qui se sont succédées depuis la Renaissance, nous n'avons plus à revenir au concept “art”. Car le surréalisme , qui est l'évolution constructive du dadaïsme, entend intégrer la poésie humaine à la vie même, c'est-à-dire qu'il se soumet donc implicitement au mouvement dialectique du devenir humain. Ses limites ne peuvent être que celles de l'homme par rapport à la terre et vice versa.

Parmi les tâches immédiates des surréalistes et de tous ceux qui, en somme, veulent défendre les valeurs de l'esprit au sein de la pensée matérialiste libératrice et non coercitive comme le sont les philosophies idéalistes et spiritualistes, il faut place en tête:

La lutte pour une autre connaissance, sans limitations.

La lutte pour une restitution intégrale du fond humain le plus authentique, étouffé jusqu'ici par d'hypocrites contraintes.

La lutte contre les religions et les idéologies protectionnistes, qui confectionnent pour l'homme des mythes propres à lui donner l'illusion d'une sécurité terrestre.

La lutte pour la défense inconditionnée de l'invention et de la découverte dans le Réel. (14)

*

La découverte dans le Réel”, n'est-ce pas là le thème central de l'œuvre de Marcel Lecomte? Encore faudra-t-il s'entendre sur les termes.

Henri-Floris JESPERS


(7) NORGE, Florilège de la nouvelle poésie française en Belgique, Bruxelles – Paris – Maestricht, éditions A.A.M. Stols, 1934, pp. XVII-XVIII.

(8) P. NEUHUYS, op. cit., p. 106.

(9) Roland BEYEN (ed), Correspondance de Michel de Ghelderode 1936-1941 , Bruxelles, Labor, 1996, p. 193.

(10) Ib., p. 196.

(11) P. NEUHUYS, op. cit., p. 106.

(12) Michel DE GHELDERODE, “Introduction aux Œuvres complètes de Clément Pansaers”, in Temps mêlés, Cahiers 31-32-33, 1958, pp. 34-40.

(13) Paul ARON, 'Les groupes littéraires en Belgique et le surréalisme entre 1918 et 1940', in Textyles, No 8, novembre 1991, p. 18, 21.

(14) Marcel LECOMTE & E.-L.-T. MESENS, “Mouvement de pensée dans la révolution”, in Documents 35, juin-juillet 1935, pp. 22-29.

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Published by ça ira! - dans littérature
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