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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 22:44


Frans Masereel, Autoportrait, bois, 1923

Les Archives et Musée de la Littérature (AML) ont été particulièrement bien inspirées en publiant la biographie de Frans Masereel (1889-1972). Originellement paru en 1995 en néerlandais aux éditions Houtekiet (Anvers), traduit en allemand aux éditions 8 à Zurich (1999), cet ouvrage fait le point sur une figure incontournable de l'histoire de la xylographie en Europe.

L’ouvrage compte une table des matières, un index onomastique, une bibliographie et quelques photos ou illustrations-clés qui complètent judicieusement le propos du livre. Alors que Roger Avermaete (cf. R. AVERMAETE, Frans Masereel, Antwerpen, éd. Mercatorfonds, 1976) nous avait habitué à des livres abondamment illustrés, ce qui casse le rythme de la lecture, Joris Van Parys (1944°) a choisi de privilégier le contenu, de s'en tenir à l'essentiel, c'est-à-dire de raconter le parcours d'un homme à travers ses choix techniques, politiques, philosophiques, esthétiques mais également à travers le regard de ses proches, ses amis artistes et ses promoteurs (imprimeurs, éditeurs). En annexe, le panégyrique de Masereel par Henry Van de Velde à l’occasion de sa première exposition rétrospective au Musée de Manheim (1929) constitue un document tout à fait remarquable.

La biographie est découpée en quatre parties: “Les années de jeunesse (1889-1915)”, “Genève (1915-1922)”, “Paris (1922-1940)”, “Avignon-Nice-Avignon (1940-1972)”. En examinant le nombre de pages consacrées à chaque période, il apparaît que l’auteur a choisi de privilégier la période genevoise et parisienne, en leur accordant chacune plus d’une centaine de pages par rapport aux trentaines de pages racontant ses années de début et de fin de vie. Remarquons que la période genevoise fait l’objet d’une plus grande attention encore que la parisienne en regard de la période écoulée. Car l’auteur a bien compris que l’acte fondateur, l’activité de Masereel qui va le lancer définitivement dans sa carrière est sa participation à La Feuille de 1917 à 1920. Ce quotidien indépendant “veut combattre la haine et les préjugés, en essayant de révéler la vérité et porter un jugement impartial sur tous les peuples belligérants sans distinction”. Militaristes, nationalistes, colonialistes, fabricants d’armes; tous sont dénoncés par La Feuille avec un dessin de Masereel en première page. Sa participation à La Feuille lui permet d’acquérir une renommée internationale.

Première période (1889-1915): Les multiples étapes qui construisent la personnalité de Masereel sont examinées avec précision: ses origines familiales et son éducation catholique; sa formation de typographe à l’École du Livre (Gand) et ses débuts difficiles à l’École des Beaux-Arts de Gand; son apprentissage de l’eau-forte chez Jules De Bruycker; la conscription et l'incorporation à la Garde Civique de Gand (1909); le voyage en Tunisie: l'admiration de Masereel à Paris pour l’hebdomadaire satirique L’Assiette au beurre et ses premières publications chez Le Rire et Les Hommes du Jour, et dans La Grande Guerre par les artistes et La Belgique envahie (1914) où il met en évidence les ravages de l’armée allemande. Son ralliement à la cause pacifiste anti-militariste, anti-haine des peuples, contre le revanchisme française aboutit à son arrivée à la Croix-Rouge en Suisse pour rejoindre Henri Guilbeaux et Romain Rolland. Van Parys nous brosse donc le portrait d’un jeune bourgeois francophone épris de flamingantisme pacifiste, agrémenté de multiples témoignages, d'anecdotes et de mises en contexte.

Seconde période (1915-1922): La période genevoise commence par la publication de dessins dans des revues pacifistes internationales à l’existence éphémère (Demain, Les Tablettes, La Feuille) et l’illustration de poèmes de Verhaeren. Il fait la connaissance d’écrivains (Jouve, Salives, Birioukov, Guilbeaux, Rolland), d’imprimeurs (Kundig) et d’éditeurs suisses (Jeheber, Rascher, Kundig) et allemands (Kippenberg). C’est surtout La Feuille qui va lui apporter une certaine notoriété d’une part négative de la part des patriotes français et belges et d’autre part, très positive de par l’estime de Romain Rolland et l’amitié de Stefan Zweig. Après la guerre, Masereel illustre les livres de ses amis Roland (Liluli) et Zweig (Der Zwang, Die Mondscheingasse) et publie son Livre d’heures qui lui vaut les compliments d’Henry Van de Velde. Mais l’après-guerre est surtout consacré à la fondation d’une maison d’édition (Éditions du Sablier) avec René Arcos, qui malgré le succès public, ne fut jamais une entreprise prospère. Signalons que Masereel entretient une liaison avec Thea Sternheim (la femme de Carl Sternheim, le protecteur de Clément Pansaers) et se lance également dans la création de costumes et de décors de théâtre sous la direction de Georges Pitoëff. Enfin, la période genevoise se termine par l’évocation du “Groupe des Cinq”, appellation inventée par Roger Avermaete pour distinguer cinq artistes flamands qui convergeaient dans leurs choix esthétiques graphiques: Jan-Frans Cantré, Jozef Cantré, Henri Van Straten, Joris Minne et Frans Masereel.

C’est ici qu’intervient la revue Ça ira qui publie la première gravure de Masereel en couverture de son deuxième numéro (mai 1920). À propos de cet épisode spécifique, Henri-Floris Jespers a reconstitué avec précision les éléments ou événements qui ont permis la publication de Masereel chez Ça ira une semaine avant Lumière ( cf. H.-F. JESPERS, Frans Masereel. Een documentair dossier met variaties, Schoten, éd. Djemma Galerie, 2003). Maurice Van Essche avait publié un mois plus tôt dans Ça ira un large plaidoyer contre la guerre et le capital, sous l’influence de la pensée de Romain Rolland. Dans le n° 2, Willy Koninckx encensait les éditions du Sablier dans “Les Poètes contre la guerre”, Paul Manthy fournissait une critique de Liluli de Rolland et Pays du Soir de René Arcos. Après la première année, les écrits pacifistes engagés de Ça ira s’estomperont pour faire place à l’esprit dada. En 1921, Masereel participe à deux expositions organisées par Lumière au Cercle royal artistique d’Anvers, qui rassemblent les plus dignes représentants de l’art graphique en Europe.

Il est étonnant que cet épisode belge ne fait l’objet que d’une dizaine de pages mais c’est pour mieux montrer le peu d’intérêt que suscite en Belgique le travail de Masereel. En effet, il faut attendre 1951 pour que la Belgique lui rende les honneurs en le nommant membre associé de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts, et en organisant de grandes expositions rétrospectives à Bruxelles, Gand et Liège.

Troisième période (1922-1940): À Paris, Masereel expose à la galerie Billiet et expérimente d’autres techniques picturales (peinture, aquarelle, cinéma d’animation). Malgré le peu de succès actuel de ces œuvres non-graphiques, il est important que Van Parys nous montre un aspect moins connu de sa démarche artistique car cela permet au lecteur d’appréhender l’œuvre de Masereel dans son intégralité.

En mai 1929, Masereel peut rentrer en Belgique pour retrouver sa famille à Gand et se faire acclamer en avril 1930 lors d’une cérémonie d’hommage organisée par Henry Van de Velde, le Groupe Libre et le groupe Lumière. Mais son retour en Belgique n’est que passager. Les socialistes Camille Huysmans et Emile Vandervelde avaient bien tenté de le faire revenir au pays, mais il avait fallu attendre la loi d’amnistie de 1929. Dix-huit ans d’exil, cela laisse des traces. Sa vie est désormais en France. L’analyse de Van Parys clôt la question de l’absence de Masereel en Belgique. Tout est ici clairement argumenté, documenté, circonstancié, comparé avec d’autres cas similaires (comme celui d'Henry Van de Velde par exemple); ce qui donne un coup de projecteur sur l’arbitraire d’une autorité publique qui juge ses “traîtres à la patrie”. Le mérite de Van Parys est de montrer toute la rhétorique primaire régnant dans les périodes d’après-guerre, qui provoque des erreurs de jugement. 1929 est également l’année de la première rétrospective Masereel à Mannheim, qui rassemble deux cents œuvres. L’année suivante, quinze expositions individuelles vont suivre à travers toute l’Europe: Amsterdam, Moscou, Cologne, Munich et Hambourg. Cette période est également marquée par ses deux voyages en Russie en 1930 et 1936.

Quatrième période (1940-1972): Les années d’occupation se suivent au gré de ses multiples pérégrinations à travers la France à la recherche de paix, de sécurité. On apprend ainsi ses démarches pour fuir en Amérique du Sud, qui n’aboutiront pas. C’est à Avignon qu’il trouvera un temps refuge. Dans le palais des Papes, il organise son atelier grâce à l’archiviste Chauveau. Il se réfugie ensuite dans un vieux moulin en Lot-et-Garonne pour atterrir enfin au Château de Boynet qu’il occupe jusqu’en 1949. Après la guerre, il devient professeur à l’école d’art de Sarrebruck de 1949 à 1951, date de son départ pour Nice où il rencontre Picasso. Les années 50’ et 60’ sont des années d’expositions rétrospectives, de reportages télévisés, de remises de prix, de voyages en Europe, en Chine et d’un deuxième mariage.

En conclusion, Masereel ne pouvait trouver pas mieux que Van Parys pour écrire sa biographie. Et si certains passages peuvent paraître laborieux à lecture, pêchant par trop de contextualisme ou de détails privés, l’ensemble apparaît comme une reconstitution très fidèle de ce qu’aurait pu être la vie du xylographe. Chaque activité, chaque lettre, chaque dessin est mis en regard de tel ou tel événement politique, telle prise de position de rédacteurs ou artistes qui ont pu l’influencer. Rien n’est laissé au hasard. Ce qui frappe le plus à la lecture de cette remarquable biographie, c'est la quasi absence de Masereel en Belgique, où l'historiographie de l'art ne retient souvent que son passage chez Lumière, comme si pour ne pas être ignoré, il fallait nécessairement résider au pays.

À ce propos, rappelons une anecdote symptomatique. Masereel était très populaire en Chine. Cinq ans après sa mort, lors d’une rencontre diplomatique entre la Chine et la Belgique, Mao-Tsé-Toung s'enquerre de l'artiste. Le premier ministre Léo Tindemans lui répond “qu'il se porte très bien”...

Les recherches de Joris Van Parys ont permis de rendre hommage à un artiste de renommée internationale et nous faire découvrir sa carrière dans son intégralité.

Robin DE SALLE


Joris VAN PARYS, Frans Masereel. Une biographie, Bruxelles, éd. Luc Pire / AML, collection Archives du Futur, 2008, 441 pages, 27 €. (Préface: Jacques De Decker)

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Published by ça ira! - dans arts plastiques
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