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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 22:33

Paul Neuhuys (1981)

Le 15 septembre 1985, la BRT diffusa sur sa seule chaîne télévisée une émission intitulée Dada Tristesse, cadrant dans une série d’émissions littéraires Moeder Vlaanderen en haar Franstalige Kinderen (‘Mère Flandre et ses enfants francophones’), lancée par le producteur Dirk Christiaens. La série s’était donné pour objectif de familiariser le public flamand avec une partie peu visible de son patrimoine culturel, et ce dans une série de portraits d’écrivains tels Michel de Ghelderode, Jean Ray, André Baillon, Eugène Baie, Michel Seuphor, Neel Doff, etc. L’émission Dada Tristesse, sous-titrée L’Agenda d’Agénor, réalisée par Patrick Conrad, est sensiblement différente du reste de la série, vu qu’elle combine une fiction poétique de Patrick Conrad avec des fragments d’interview de Paul Neuhuys.

L’équilibre entre les deux composantes, fiction et témoignage, est précaire. Ainsi, selon le point de vue, est-il permis d’y voir le développement purement cinématographique et hautement stylisé de l’histoire d’un couple à la dérive servant de toile de fond à l’interview ou, au contraire, des fragments d’interview dans lesquels Paul Neuhuys tente d’expliquer le sens et l’esprit de Dada dans le rôle de décor sonore au jeu autodestructeur du couple.

En effet, l’interview passe à l’écran d’un téléviseur qu’un figurant aveugle tient sur les genoux. Le rôle de ce témoin, encombrant mais muet comme une carpe et que le couple ne semble pas voir, est tenu avec l’aplomb nécessaire par Pierre Drouot.

Conrad lui-même a défini son film comme « l’hommage cinématographique d’un poète à un collègue aîné ».

Compte tenu de l’esprit de la série, il n’est pas improbable, qu’au départ Conrad ait envisagé un autre type d’émission. Il faut se rappeler que quelques années auparavant il avait réalisé un portrait de Paul Van Ostaijen, basé sur trois témoignages. Ieder Mens die sterft is een Museum dat brandt (‘Tout homme qui meurt est un musée qui flambe’), diffusé en 1982, mettait en scène Olympe Gardien, la veuve de Floris Jespers, l’avocat René Victor, ancien collègue de Van Ostaijen à l’administration communale d’Anvers, et Paul Neuhuys, compagnon de combat dans l’avant-garde anversoise. Conrad leur avait mis en main l’ouvrage Kroniek van Paul Van Ostaijen, une chronologie illustrée de Paul Van Ostaijen, éditée par son biographe Gerrit Borgers. Et, en effet, les souvenirs coulèrent de source au vu de l’abondante documentation. D’attaque, le témoignage de Paul Neuhuys était d’un tout autre ordre que celui d’Olympe et de Victor, par sa vaste connaissance du sujet, mais plus encore par le ton: enthousiaste, spirituel, pointu, voire caustique, tout en restant éminemment précis. Il est clair – la mise en image de l’interview en témoigne – que Conrad n’attend qu’une bonne occasion pour donner à Neuhuys l’occasion de brosser un tableau haut en couleurs de l’avant-garde anversoise des années vingt.

Cette occasion se présente lors de l’exposition Paul Neuhuys et les Éditions Ça Ira, organisée par l’Association Promotion des Lettres belges de Langue française, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles entre le 8 juin et le 6 juillet 1984 (vernissage le 7 juin). Dans Le Carnet el les Instants de juin 1984 (n°18) nous lisons : « Cette expositon présentera la revue Ça Ira […], les Éditions Ça Ira [ainsi que] l’œuvre littéraire de Paul Neuhuys. » Trois publications sont également mises en vedette : L’Agenda d’Agénor, nouveau recueil de poésie de Paul Neuhuys, Essai de Catalogue des éditions Ça Ira, inventaire complet dressé par Pierre Fayt, et pour rappel On a beau dire, l’ anthologie publiée par Paul Émond aux Éditions Labor.

Patrick Conrad se propose donc d’interviewer Paul Neuhuys dans le cadre de l’exposition. Celle-ci servira de fil conducteur, au même titre que la chronologie de Borgers avait servi dans son film sur Paul Van Ostaijen.

Malheureusement, ce n’est plus le même Paul Neuhuys qu’il trouve en face de lui. Ce n’est plus le discoureur enthousiaste et primesautier, mais un être que la maladie a fragilisé, que la fatigue empêche de donner toute la mesure de son esprit heureusement encore vif.

L’état physique de Paul Neuhuys est loin d’être brillant, mais il accepte la gageure. Heureusement ses fils Luc et Thierry sont là pour l’assister. Ils le véhiculent dans sa chaise roulante, le long des panneaux explicatifs et des vitrines, soutiennent sa mémoire défaillante, sollicitent les anecdotes qu’ils connaissent presqu’aussi bien que lui. Ils sont là surtout pour veiller à ce que le candidat nonagénaire ne se fatigue pas trop.

de g. à droite: Luc et Thierry Neuhuys (2008)

Pour faciliter les choses, ce sont eux qui font l’interview,. On sent leur inquiétude, mais aussi leur joie lorsque la mémoire se dégrippe et les souvenirs reprennent un peu de leur éclat.

Le fait que l’exposition ait lieu dans cet horrible meccano qui dénatura pendant plusieurs décennies la salle des sculptures du Palais des Beaux-Arts n’était pas de nature à faciliter les prises de vues, certaines vitrines devenant inaccessible au poète dans son siège roulant.

Ces limitations ont probablement incité Conrad à opter pour la formule de l’hommage cinématographique tel qu’il existe.

Paul Neuhuys est mort le 16 septembre 1984, un peu plus de deux mois après l’exposition. L’interview dont nous vous soumettons la transcription intégrale est donc la dernière qui existe de lui. Elle nous montre un Paul Neuhuys, affaibli certes, se perdant parfois dans les dédales du souvenir, mais se resaisissant, car il veut témoigner.

Ce que le texte ne peut rendre est la présence aux côtés du poète de son arrière-petite-fille. Silencieuse, mais attentive, la fillette aux grands yeux se blottit contre lui, flattant d’une caresse ou d’un baiser discret ce bisaïeul évanescent.

Image émouvante, éminemment poétique, que le poète Conrad a eu le bon goût de ne pas couper.

Dada Tristesse fut couronné du Bert Leysenprijs et rediffusé le 5 mars 1987.

Rik SAUWEN



Bulletin de la Fondation Ça ira, No 38, juin 2009,, 64 p., ill.

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Published by ça ira! - dans littérature
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