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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 19:12


Eddy du Perron (1899-1940), écrivain d'une stature internationale né aux Indes néerlandaises; séjourna pendant quelques années, entre 1926 et 1932, au château de Gistoux qu'il évoquera dans son ouvrage majeur, Het land van herkomst (traduction française: Le pays d'origine, Paris, Gallimard, 1980). Pascal Pia lui rendit visite en 1927. Il lui adressera le poème suivant:

De Gistoux si j'étais le maître,


J'entretiendrais vingt compagnons:

On regarderait les veaux paître,

On chercherait des champignons,

On entendrait des philosophes;

Puis quelques dames théosophes

Embelliraient notre souper.


J'aurais, de papa, l'ectoplasme

Déposé comme un cataplasme

Sur le rebord du canapé.

Les armoires seraient hantées,

Le parquet craquerait souvent,

Les dames seraient éhontées;

Les philosophes, décevant

Les espoirs universitaires,

Tiendraient, dans leurs barbes austères,

Des propos, de sens dépourvus.

On parlerait de fouterie,

De nèfles, de menuiserie;


On se noierait dans l'imprévu.

Des discours bannissant l'emphase,

Pour ne point sentir l'avocat,

On composerait mal ses phrases,


On avalerait l'avocat

En même temps que ses syllabes.

On aurait des chevaux arabes

Et des juments de percherons

Qu'on prendrait en photographie

Après leur avoir lu Sophie

Arnould et le Décameron.


Commentant ce poème cité par Du Perron dans une lettre du 30 août 1930, Kees Snoek, le biographe de Du Perron (Kees SNOEK, E. du Perron, het leven van een smalle mens, Amsterdam, Nijgh & Van Ditmar, 2005, 1245 p.), nous apprend qu'il est né de l'histoire qu'avait racontée Du Perron à Pia concernant une voyante dont le talent avait produit une vive impression à Gistoux. L'avocat dont il est question se réfère aussi bien à la profession qu'à la liqueur à base de jaune d'œuf qui porte ce nom aux Pays-Bas et en Belgique flamande. C'était l'alcool préféré de la mère d'Eddy, Marie Mina Madeline du Perron-Bédier de Prairie. Pascal Pia parle dans une lettre de la fantaisie et de la liberté d'expression qui étaient habituelles dans l'entourage de Du Perron. Il fait état de la poésie libertine ou franchement pornographique qu'Eddy aimait écrire pour amuser ses amis, comme par exemple ses « Stanza's voor Sofie » (« Strophes pour Sophie »), auxquelles Pia semble faire allusion dans l'avant-dernier vers de son poème. 

Je me permettrai toutefois de suggérer que Pia fait ici bel et bien état de la cantatrice et actrice Sophie Arnould (1740-1802), célèbre par son esprit remarquable et ses bons mots, dont Albéric Deville a fait un recueil: Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses Contemporaines. Recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould; précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique (1813); les frères Edmond et Jules de Goncourt l'utilisèrent largement pour leur livre Sophie Arnould : d'après sa correspondance et ses mémoires inédits (1893).

*

Le château de Gistoux fut en effet, pendant quelques années, une plaque tournante, un lieu de rencontre entre les éléments avancés de la littérature française et néerlandaise, tout comme la Taverne du Passage (Cf. Saskia DE BODT et Frank HELLEMANS, Taverne du Passage. Nederlandse schilders en schrijvers in België, Rekkem, Ons Erfdeel, 2006, 123 p.) Du Perron reçut à Gistoux le gratin des écrivains néerlandais de l'époque: Rein Blijstra, Menno ter Braak, Anthonie Donker, Jan Greshoff, Hendrik Marsman, Adriaan Roland Holst, Jan Slauerhoff, Simon Vestdijk, Constant van Wessem ainsi que le poète flamand Jan van Nijlen, sans oublier, bien sûr Franz Hellens et Paul Méral, ce Casanova sans scrupules, pittoresque aventurier des lettres évoqué par Hellens dans son roman Moreldieu (1946) sous le nom de Morel (Hellens se met en scène sous le nom de Genevoix, Du Perron y figure sous les traits de Le Breton). Et sans oublier non plus Carl Willink, peintre constructiviste avant de s'affirmer tête de file du réalisme magique néerlandais. Tous ces personnages figurent dans: Eddy Du Perron. Un écrivain néerlandais à Gistoux dans l'entre-deux-guerres, publication exemplaire du Cercle Historique de Chaumont-Gistoux.

Kees Snoek, professeur de langue et civilisation néerlandaises à la Sorbonne et Philippe Noble, directeur du Réseau Franco-Néerlandais de l'enseignement et de la recherche au pôle universitaire de Lille Nord/Pas-de-Calais, ont collaboré à cet ouvrage; Felice Dassetto, professeur émérite à l'UCL et Geneviève Hermant, en collaboration avec Monique et Maurice Jamar, les actuels propriétaires du château, évoquent avec précision la mémoire de Du Perron à Gistoux; quant à Francette Masset, elle évoque les amis de Du Perron à Gistoux. Signalons enfin l'interview combien révélatrice de Jan Grootaers (°1921), ancien professeur à la faculté de Théologie de la KULeuven, dans laquelle il souligne combien Du Perron a aidé, à maints égards, sa génération à se détacher du poids des traditions et des institutions.

Henri-Floris JESPERS


Felice DASSETTO et Geneviève HERMANT (eds), Eddy du Perron. Un écrivain néerlandais à Gistoux dans l'entre-deux-guerres, Actuel / Cercle Historique de Chaumont-Gistoux, 2008, 114 p., ill., ISBN: 978-2-87302-065-1.

Cercle Historique de Chaumint-Gistoux, rue d'Inchebroux, 2, B 1325 Chaumont-Gistoux.


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Published by ça ira! - dans littérature
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