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16 février 2009 1 16 /02 /février /2009 06:09

La famille du peintre annonce le décès de Dan van Severen le dimanche 15 février. Né le 8 février 1927 à Lokeren, Van Severen a étudié la peinture à l'école Sint-Lucas de Gand pendant la seconde guerre mondiale, avant de poursuivre ses études à l'Institut des Beaux-Arts d'Anvers. Dans les années 1950, il a réalisé un grand nombre d'œuvres, où dominent les teintes de gris sur des fonds bleus ou bruns. Son vocabulaire pictural était basé sur les formes géométriques simples: carrés, rectangles, ronds, ovales. Co-fondateur du groupe G58, Dan Van Severen a ensuite vécu à Bruges et à Gand, où il a enseigné la peinture. Ses fils ont eux-aussi choisi une carrière artistique. Maarten (1956-2005) était concepteur de meubles et architecte d'intérieur, tandis que Fabian est designer.

*

L’œuvre de Dan Van Severen se distingue par un langage épuré, marqué par un dépouillement sévère. Renonçant à toute couleur et à tout artifice, l’artiste s’attache et s’attaque avec une extrême rigueur à la seule pureté d'un trait de crayon ou de fusain sur le papiervierge.

C’est que les idoles du marché et du théâtre jouent avec les mots dont elles sont l’enjeu, tandis que pour Dan Van Severen, toute langue semble devenue une langue étrangère, affectée par l’aliénation. Lassé de jouer avec les couleurs et les narrations picturales, il pense la loi dans le devenir et le jeu dans la nécessité.

Le trait peut sembler précis, il procède d’une hésitation comme égarée dans le grain du papier. Le geste peut sembler définitif, il naît d’une (in)certitude à la fois dévastatrice et obsédante. Posée, supposée et proposée, la ligne est tracée à l’infinitif : toutes formes conjuguéeset regroupées.

Ce caractère abstrait de l’acte que l’infinitif évoque, remplace la lecture par la contemplation. Aux chatoiements des somptueux glissements sémantiques, Van Severen oppose le pâle éclair d’une illumination sémiologique.

Règle et relation : l’œuvre est une fin et un commencement, mesure et rassemblement. La raison débouche sur l’oraison.

Les icônes de Van Severen sont chargées d’une transparence trompeuse, d’une limpidité lucide. Réorganisation de la perception et capacité de maîtriser sa propre énergie.

Derrière cette belle assurance que l’œuvre dénote : voix feutrée, pas furtif, bégaiements et tâtonnements. En amont, une paralysie menaçante, en aval ce vacillement de l’esprit sous un ciel de plomb.

C’est que la maîtrise se paie cher et que chaque œuvre, au point de rencontre de l’infinitif et de l’indicatif, est le produit d’une victoire durement acquise. Soudain, à la croisée de l’abstrait et du concret : co-incidence et co-naissance.

Le poète Yu sent que le poème descend par le bras droit,

fait halte au coude, » (Pierre Garnier)

Comme pour les archers et les maîtres du sabre, il s’agit pour Van Severen de tirer sans viser.

Tirer la ligne.

*

Quand mon arc est bandé, dit Herrigel (1) à son maître zen, il arrive un moment où, si je ne tire pas sur-le-champ, j'ai l'impression de m'essouffler.

Tant que tu t'efforceras de provoquer le moment de

décocher ta flèche, tu n'apprendras pas l'art des archers,

rétorqua le maître. La main qui bande l’arc doit s'ouvrir

telle la main d'un enfant. Ce qui parfois trouble la précision

du tir, c'est la volonté vive de l'archer.

La volonté de l’artiste, médi(t)ation active apparemment apaisante, est toutefois sans cesse menacée. La fragile équation entre le contrôle moteur et les tourbillons psychiques qui sous-tendent l’œuvre peut susciter des tensions insupportables. Et si le trait de crayon peut sembler paisible, il n’en reste pas moins la précipitation de tout (tous) le(s) passé(s) de l’artiste.

L’artiste doit agir, certes, mais il doit aussi laisser une force impersonnelle opérer au moment voulu — force sans cesse distraite et mise en danger par les divinités courroucées qu’il porte en lui.

L'archer cesse d'être conscient de lui-même en tant que

personne appliquée à atteindre le cœur de la cible qui lui

fait face. Cet état d'inconscience est obtenu uniquement

quand, complètement vide et débarrassé du soi, il devient

un avec l'amélioration de sa technique, bien qu'il y ait làdedans

quelque chose d'un ordre tout à fait différent qui

ne peut être atteint par aucune étude progressive de l'art...

C’est que les techniques ne suffisent pas. Il convient de les transcender par cette activité dans le calme, par ce calme dans l’activité qui font que l’art devient un art sans art(ifice).

Passer à la ligne.

Tracer la ligne.

Henri-Floris JESPERS


(1) Eugen Herrigel (1884-1955), 'Die Ritterliche Kunst des Bogenschiessens'(1936); Zen in der Kunst des Bogenschießens (1948).


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Published by ça ira!
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