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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 07:16

C’est au sortir d’une discussion au Cercle Wyseur entre défenseurs de la poésie classique et ‘vers-libristes’ que Marie-Jo Gobron, lauréate du Prix Marcel Wyseur, est interviewée en 1951 par Claude Vidal. Son poéte préféré ? Villon. Suivi, dans l’ordre, d’Apollinaire, de Verlaine et, ‘parmi les contemporains’, d’Henri Michaux.

Et n’oublions pas Verhaeren. Je me sens très proche de lui, peut-être tout simplement parce qu’il est Flamand.1

Lors du déjeuner offert par l’Association des Écrivains belges aux lauréats du Prix Hubert Krains2, Armand Bernier souligne dans son allocution que les poèmes de Gobron  sont ‘avant tout des poèmes passionnés, le mot passion étant pris dans son sens le plus vaste’.

 

Si je devais chercher à Marie-Jo Gobron des ancêtres (car nous en avons tous, n’est-ce pas et il n’y a que les orgueilleux qui se réclament de la génération spontanée), je songerais à Anna de Noailles pour le fond et à Emile Verhaeren pour la forme. 3

 

Marie-Jo Gobron n’assiste pas au déjeuner : ce 23 janvier 1954, son fils Jean-Noël est baptisé à Eeklo.

 

Houles (1955)

Le premier recueil de Marie-Jo Gobron, Houles (1955), une quarantaine de poèmes illustrés par Roger Gobron et préfacé par Maurice Carême, est fort bien accueilli. Le Soir lui consacre deux articles. Armand Bernier (le 11 janvier 1956)  y qualifie Gobron de ‘poétesse de fougue et d’accent, aux images en reliëf’ et souligne ‘sa veine d’exaltation dionysiaque, qui semble le fond de son tempérament’ :

On la dirait toujours portée par l’ivresse. C’est, dit-elle, possédée de houle et pareille au bélier, que je fonce à travers la vie.

Marcel Lobet quant à lui situe (le 25 janvier 1956)  la poésie de Gobron dans un unanimisme sans rivages :

Cette fougue panthéiste, cette participation au Grand Tout, donne au présent recueil un mouvement quasi cosmique. [...] L’unanimisme, qui est communion avec les hommes, s’élargit ici jusqu’au domaine des choses. Le poète cherche la conformité avec le réel au point de vouloir éprouver la forme et la saveur des ‘objets inanimés’. [...] Les images vernales, marines, pastorales se succèdent dans une chevauchée panique qui finit par ‘apprivoiser les jours, dans un rythme de fraternité universelle.

Marie-Jo Gobron fut surtout sensible aux réactions personnelles, plus discrètes certes, mais non moins significatives.

Paul Neuhuys (1897-1984) constate :

Il y a là un vrai tempérament de poète porté vers un lyrisme élémentaire qui m’ enchante. 4

Protégé d’Anna de Noailles et de Henri de Régnier entre autres, prix Verhaeren, Noël Ruet (1898-1965) lui confie :

Quand le facteur m’apporte des recueils de vers, je suis maintenant inquiet. Je m’impose leur lecture et je suis neuf fois sur dix attristé, irrité. Que de toc ! Cette fois, avec vous, c’est le don, c’est le cœur, c’est la force, c’est l’effusion, c’est la manière de chanter avec sa voix, sa particulière voix, les sentiments éternels, les sentiments de tout le monde. 5

Le même jour, Norge (1898-1990) lui écrit :

Le ciel de Provence tout bleu aujourd’hui, m’entre droit au cœur quand je découvre un nouveau poète, un vrai poète.

J’aime cette force, féminine certes, et qui se donne franchement pour telle – où la sève et le fruit des saisons (celles du temps, celles des sentiments) sont si ardemment présents ! 6

Gérard Prévot, un des grands auteurs fantastiques belges et lecteur chez Gallimard, est péremptoire :

Il me semble que votre voie est du côté de l’orage. Allez-y. On meurt plus sûrement d’une tiédeur que d’une brûlure. 7

Du linguiste et sémiologue Georges Mounin (1910-1993), Marie-Jo reçoit une longue lettre, leçon concrète de poétique d’un intérêt majeur qu’il serait toutefois trop long d’approfondir ici.

Naturellement, je ne prétends pas avoir raison : je vous donne le journal de ma lecture, une lecture amicale, sans raideur. [...] Ma lecture et ses réactions n’ont d’intérêt que si elles rencontrent certaines de vos inquiétudes, ou de vos insatisfactions. Je souhaite au moins que ma lettre vous ait prouvé que je vous ai lue [...].8

 Paul Hellyn (1923-1978), directeur du Musée belge de la Parole, est péremptoire:

Décidément la Belgique compte trois ou quatre grandes poétesses dont vous êtes. Lire une œuvre comme la vôtre, c’est se tremper dans une participation cosmique qui, à mon sens, est un des pouvoirs magiques primordiaux de l’authentique création artistique. 9

Trois écrivains flamands ne tarissent pas d’éloges : Julia Tulkens (1902-1995), la première poète flamande à écrire ouvertement sur la sexualité féminine ce qui in illo tempore fit un beau scandale ; l’influent critique André Demedts (1906-1992), qui lui consacre une chronique dans Het Nieuwsblad ; et le romancier Johan Daisne (1912-1978), le promoteur du ‘réalisme magique’ et adversaire déclaré de la poésie dite ‘expérimentale’, qui s’écrie :

Quel message magnifiant, ce coup d’archet qui est en même temps un splendide coup de balai dans l’art ordurier de nos jours.10

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

1 Claude VIAL, Marie-Jo Gobron, lauréate du Prix Wyseur, in La Flandre libérale, 22 septembre 1951.

2 Le jury du prix de poésie Hubert Krains 1953 était composé de Thomas Braun (président), Edmond Vandercammen, Armand Bernier, Maurice Carême et Géo Libbrecht.

Les jurés du prix de prose (Gustave Charlier, président, Pierre Nothomb, Robert Vivier, Max Deauville et Émile Terwagne) couronnent Hélène Beer (1914-1975) pour son roman Les enfants de Judith, qui paraîtra en 1957 (Paris, Plon). Internée pendant quelques mois au camp de rassemblement de Malines, Hélène Beer-Horowicz échappera à la déportation. Libérée en avril 1944, elle relate sa vie au camp dans Salle 1 (Bruxelles, Charles Dessart, s.d. [1946], 337 p.). Elle sera directrice des Amis belges de l’Université hébraïque de Jérusalem.

3 Texte de l’allocution de Bernier communiqué par Marie-Jo Gobron à HFJ, 1991.

4 Lettre de Paul Neuhuys à MJG, Anvers, le 12 janvier 1956. Coll. privée.

5 Lettre de Noël Ruet à MJG, Paris, le 22 décembre 1955. Coll. Coll. privée.

6 Lettre de Norge à MJG, St Paul (A.M.), le 22 décembre 1955. Coll. Coll. privée.

7 Lettre de Gérard Prévot à MJG, Paris, le 18 février 1956. Coll. Coll. privée.

8 Lettre de Georges Mounin à MJG, Aix-en-Provence, le 14 février 1956. Coll. Coll. privée.

9 Lettre de Paul Hellyn à MJG, Bruxelles, le 26 décembre 1958. Coll. Coll. privée.

10 Lettre de Johan Daisne à MJG, Gand, décembre 1955. Coll. Coll. privée.

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Published by ça ira! - dans littérature
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