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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 22:10


Le cinéaste Jean-Noël Gobron m’annonce le décès de sa mère, la poétesse et collagiste Marie-Jo Gobron (1 mars 1916 – 3 novembre 2008).

Préfaçant Houles (1955), le premier recueil de Marie-Jo Gobron, dont le manuscrit avait emporté le Prix Hubert Krains en 1953, Maurice Carême définit l’auteur comme une force de la nature.

Comme chez tous les poètes que nous a donnés sa Flandre natale [...] réalisme et mysticisme se conjuguent étroitement chez Marie-Jo Gobron pour atteindre une sorte de magie verbale qui ne doit sa vertu explosive qu’à sa fière indépendance.

Cette indépendance, Marie-Jo Gobron la revendiqua et l’affirma dans son œuvre – et dans sa vie.  – Elle naît en pleine guerre, le 1er mars 1916, dans une ferme de Roesbrugge-Haringe où ses parents s’étaient réfugiés. À Poperinghe, en Flandre-Occidentale, où se situe la briqueterie de son père, elle connaît une enfance merveilleuse.

Mon pays vallonné, argileux et fleuri de houblon devint mon plus bel héritage. J’y goûtai toutes les joies de la liberté; une liberté presque outrancière lorsque je me remémore nos prairies, nos vergers, nos jardins, la cour de l’usine et tout ce qui était au-delà et que je m’adjugeai.

La crise des années trente provoque une déchirure. Les parents de la jeune Marie-Jo, Firmin Coevoet (1884–1971) et Marceline Camerlynck (1884-1963), perdent la majeure partie de leur fortune et sont forcés de vendre leur propriété pour se fixer dans une maison bordant les quais de Bruges.

Coupée des grands espaces, Marie-Jo devient de son propre aveu une ‘dévorante’. Revendiquer, consommer et consumer, englober et engloutir, assimiler et accaparer, transposer et transformer, délimiter voire détruire pour mieux reconstituer et réintégrer un paradis perdu.

         En 1942 Marie-Jo, alors âgée de 26 ans, tombe amoureuse du peintre Roger Gobron (Saint-Josse-ten-Noode, 1899 - Bruges, 1985). Néanmoins Roger maintient en même temps sa liaison avec Fabienne Roman (1909-1990), qui est son modèle depuis quatre ans.

En 1944 Marie-Jo, Roger et Fabienne décident de vivre ensemble. Ils se retirent au village d’Oost-Eeklo, en Flandre-Orientale.

En 1946 Marie-Jo et Roger finissent par se marier et s’installent, en compagnie de Fabienne, à Eeklo.

Par son mariage, Marie-Jo devient la belle-sœur de Maurice Carême (1899-1978) :

Maître sévère et patient, il m’explique ce qu’est la transposition et m’initie à l’art poétique. Des réunions, avec d’autres poètes chez lui, seront des confrontations hautement bénéfiques, et après une période de tâtonnements, je commence à voler de mes propres ailes.

Violoniste, Roger fait partie de la Symphonie d’Eeklo, fonde un quatuor à cordes ; expositions personnelles et collectives se succèdent, l’influent critique Jan Walravens signale son œuvre aux lecteurs du quotidien Het Laatste Nieuws (7 mai 1953).

Mon mari [...] est bon critique pour ce qui regarde ma poésie; il me trouve parfois un peu obscure (bien entendu, je ne suis pas d’accord). Nous discutons des parties de la nuit de peinture, de musique et de poésie, car pendant le jour je travaille.

Jean-Noël, l’unique enfant de Marie-Jo et Roger, naît en 1954. Marie-Jo travaille à l’extérieur en tant qu’infirmière visiteuse au dispensaire anti-tuberculeux d’Eeklo, desservant 24 communes. Fabienne s’occupe du garçon. Le ménage à trois fonctionne sans hypocrisie. La famille non-conformiste, toujours en compagnie de Fabienne, déménagera à Bruges en 1962.

En 1961, Marie-Jo Gobron publie son second recueil, De visage à visage et sept poèmes de sa main sont repris par Pierre-Louis Flouquet dans l’Anthologie de la troisième décade (Dilbeek, éditions de la Maison du Poète, 1961, pp. 237-241).

Le troisième recueil, Instants, est dédié à Caprine Carême (née Andrée Gobron); paru en 1984, ce sera le dernier à être illustré par son mari, qui décède l’année suivante. Un poème y est dédié à Akarova (la danseuse Marguerite Acarin, dite Akarova, 1904-1999)

 

La gloriette

 

Le rêve est en avance,

l’ignore l’œil endormi ;

seule une main le devance

et s’en saisit.

Je parfume de pin la gloriette,

J’alanguis l’atmosphère à souhait.

Nubile, une fille se balance,

Et la danse prend feu dans la nuit.

 

Dans ‘Ciel à huis clos’, dédié au poète Jan van der Hoeven et à sa femme Marguerite, Marie-Jo confesse :

J’attends le maître-mot

qui tendra tous les sens,

et rendra fou peut-être

l’esprit qui veut voir

s’humilier un astre et choir

jusqu’à n’être plus rien

sans nous qui l’auront vu étinceler

dans les cordages clandestins

de la pensée.

Ou encore :

Je plonge dans la bulle

des voyelles

et le poème éclate.

 

Bruits de tonnerre

des consonnes.

Levée des majuscules.

 

Parfum de lys

de la page

initiale.

 

Le poète et essayiste Jan van der Hoeven consacrera une belle étude à Marie-Jo Gobron, "une force de la nature" uit Vlaanderen (VWS-Cahiers nr. 131, Bibliotheek van de Westvlaamse Letteren, jg. 23, nr. 4, 1988).

Gobron écrit ex abundantia. ”Je ne réfléchis jamais à mes vers”, déclara-t-elle dans un entretien avec Claude Vial. ”Un chant monte en moi et je le note”. Cela aboutit souvent à la rationalisation d’images spontanées, nées du subconscient.

D’un recueil à l’autre, Marie-Jo Gobron, poète sensible mais intelligent, violent mais tendre, affermit et affirma son talent naturel : de Visage à visage (1961) à Instants (1984), jusqu’à ce poignant Paysage intérieur (1990) où elle évoque Sylvia Plath :

Sa solitude emplit le lien

essaye en vain de s’évader

mais silhouette à la fenêtre,

elle bloque la sortie et l’entrée

 

La tentation de citer est grande, et je n’y résiste pas :

Informe, minime

l’œil incandescent,

l’homme, revêtu de

sortilèges, s’interroge.

 

Le masque tombe.

L’angoisse raye le tain,

lézarde l’appui,

envahit l’espace

et se réfugie

sous la peau d’un chien.

...

Loupe insistante sur chaque lettre d’un grimoire,

Je défie, jusque dans ses replis,

Le masque d’où m’épie la mémoire.

 

Nul n’était sans savoir que Marie-Jo Gobron écrivait sporadiquement des poèmes en néerlandais, mais voilà qu’avec Onder de maretak (2001) elle réintègre résolument la langue de son enfance, prenant de plain-pied place parmi la pléiade des poétesses flamandes. « Poésie drue, directe, à hauteur de femme », notait Paul Neuhuys en 1965 à propos de Visage à visage, et cette caractérisation n’est certes pas démentie par cet unique recueil en néerlandais.

De 1998 à 1999 Marie-Jo Gobron collabore étroitement à l’établissement d'un catalogue raisonné des œuvres de son mari.

Malgré son âge avancé elle nourrit encore plusieurs projets littéraires. Elle commence l’écriture d'un second roman, entame son quatorzième recueil de poèmes, espère publier Mimi, son premier roman, ainsi que Souvenirs de Soupente, ouvrage regroupant une trentaine de nouvelles.

Huit recueils de poèmes sont demeurés inédits à ce jour.

En 2002, elle joue dans La Strada de Federico Fellini et Tulio Pinelli, dans une régie de Johanna Lesage et Dominique Berten, une production de la Koninklijke Toneelvereniging De Valk.

Depuis plusieurs années Marie-Jo réalisait des collages, qu’elle signait du nom de Marichou. Elle les exposa à Bruges, à la galerie d'art 't Leerhuys en 2001 et à la Mansarde en 2003 ainsi qu’à Mons, à l’Espace’Art Gallery en 2004.

Marie-Jo Gobron: Le grand chef

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)

 

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Published by ça ira! - dans littérature
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