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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 06:47


Michel de Ghelderode, bois de Pierre-Louis Flouquet, 1929

Le don d’hallucination est propre à la Flandre. Que de croyances populaires en font foi qui attestent le fonds religieux de la race. Le peuple croit aux revenants, aux remèdes magiques, aux pratiques d’exorcisme. L’empirisme du thaumaturge hante nos campagnes où, à chaque carrefour, quelque image pieuse est chargée de chasser les esprits immondes. Ce don d’hallucination s’est fixé dans des manifestations séculaires comme la procession de Furnes, par exemple, avec sa profusion de croix, ou dans les étendues de la Campine chère à Jakob Smits où l’on se sent épié, à tout instant, par l’œil fanatique du paysan hostile à tout ce qui le distrait du travail de la terre et des relents de l’étable.

Ce don d’hallucination nous a valu nos plus grands peintres, des diableries de Bruegel jusqu’aux ogres de Permeke. Les masques d’Ensor et l’Ommeganck de Floris Jespers procèdent aussi de cette tradition invariablement axée sur la luxure et la peur.

Le théâtre de Michel de Ghelderode est, à cet égard, tout à fait caractéristique. Ce théâtre, situé hors du temps et de l’espace, est un théâtre de fantoches qui semblent évoluer sous les feux croisés des verrières d’une cathédrale et sont actionnés, secoués, désarticulés par les passions humaines : la lune de miel y est figurée par “Luna” et la peur de la mort par “Nekrozotar”. Et, à y regarder de près, toutes les actions humaines, la guerre, la soif des richesses, les inventions de la science ne sont-elles pas axées sur ces deux pôles : l’or érotique et la peur universelle de la mort ?

Mon premier contact avec le théâtre ghelderodien date d’une représentation de Barabbas, donnée par le “Vlaamsche Volkstooneel”, dans une salle de patronage, rue du Presbytère. L’auditoire se composait surtout de séminaristes et de jeunes paroissiennes arborant les insignes flamingants. Le manteau d’Arlequin était surmonté d’un crucifix.

Sur la scène, la prison de Barabbas était baignée d’une pénombre bleuâtre tandis que, dans un halo de lumière pourpre, toute la société défilait devant la cage du malfaiteur, sous les espèces d’un soldat coiffé d’un pot de chambre, un banquier épanoui et un “Caïphe” engoncé dans une soutane rigide. Le décor du deuxième acte représentait une foire exaspérée au pied du Golgotha et la pièce consommait une progression sans défaillance jusqu’à ce que Barabbas, ivre de vin et de haine, se révoltait contre sa première liberté et s’écriait : “Pitres, Cabotins, Saltimbanques, c’était l’Autre qu’il fallait choisir...”

Barabbas fut traduit en flamand avant même d’avoir paru dans la version originale française.

Plus tard, je rendis visite à Michel de Ghelderode. Il habitait derrière le cimetière de Schaerbeek une petite maison, la villa “Mon Hypothèque”, ainsi qu’il l’avait ironiquement baptisée et sous les combles de laquelle il avait installé un bar, véritable microcosme orné de masques, d’images populaires et de statuettes folkloriques. C’est dans ce bar étrange que Ghelderode offrait à ses amis un verre de gueuze, cette bière que Baudelaire appelait de la bière déjà bue.

Ghelderode vit de plain-pied dans toutes les épo-ques. Il vit aussi bien à l’âge des diligences qu’à l’âge de la radio qui n’est pour lui qu’un simple instrument de sorcellerie. Soudain il me dévisage d’un œil inquisiteur et s’écrie :

« — Qui te dit qu’en des nuits sublunaires, nos doubles n’ont pas erré ensemble dans le port méca-nique, empli de vaisseaux fantômes. Je te connais depuis plusieurs siècles. Rappelle-toi que le 16 août 1573 nous avons assisté à l’exécution d’un faux-monnayeur sur le pont de Meir...

«  ... Les poètes ont de la mémoire. Je te nommerais tes maîtresses d’alors et te dirais ton logis près de la Porte Bleue à présent démolie. Ne t’en fais pas, mon vieux, nous vivrons encore ici-bas et dans d’autres planètes. Elles sont faites en série, mon cher, et il y a peut-être autant d’imbéciles chez les anges et les démons qu’en Belgique, ce purgatoire, vomitoire, défécatoire... »

Ainsi parlait Ghelderode, dont un des ancêtres fut, paraît-il, allumeur de bûchers. Il en a conservé dans les manières je ne sais quelle suspicion à l’égard de ses semblables. Partout il découvre la laideur et flaire le roussi. Il confond les âges de l’humanité comme il confond les règnes de la nature. Nul n’inspecte comme lui le masque bestial du bourgeois en ribote, et ne supprime les frontières entre une faune diabolique et une flore séraphique. Il décompose l’âme humaine en sept péchés comme le spectroscope décompose la lumière en sept couleurs. De là ces évocations baroques mais combien étrangement colorées.

Et je me rappelle aussi Escurial, une des pièces de Ghelderode que j’aime le plus, parce qu’il s’y attache tant de souvenirs. C’est l’histoire d’un roi malade qui se complaît dans une solitude funèbre et qui, par manière de facétie patibulaire, cède un instant son trône à son bouffon.

En ce temps-là, le peintre Floris Jespers avait monté dans son atelier un théâtre de marionnettes et avait lui-même peint les décors et taillé les poupées destinées à cette farce macabre : Un roi à moitié putréfié, un bouffon difforme, un moine spectral, et un bourreau frais comme une rose...

Jamais je n’ai mieux compris la signification de l’œuvre de Ghelderode que lorsque je l’ai vue inter-prétée ainsi... C’est un monde à part, qui nous sépare violemment de nos habitudes visuelles. On en sort comme d’une visite à la grotte de Han, l’œil ébloui par des monstres imaginaires.

Michel de Ghelderode a ouvert une échappée grandiose sur l’âme flamande. Stijn Streuvels, Félix Timmermans, Herman Teirlinck, tour à tour, lui ont rendu hommage et M. Jan Poot, directeur du théâtre flamand de Bruxelles, écrivait à propos d’Escurial, représenté en flamand sur son théâtre :

« Mogelijk kent Wallonië Michel de Ghelderode onvoldoende. Maar heel Vlaanderen kent hem, vooral door zijn geweldig stuk “Barabbas”. Het publiek van den “Koninklijken Vlaamschen Schouwburg”, te Brussel, kent hem door zijn somber-tragisch “Escurial”. En alzoo is het geschied dat Michel de Ghelderode, een Vlaming die door toeval in het Fransch schrijft, langs een omweg terugkeert naar zijn eigen streek, waar men hem innig heeft welkom geheeten.

 Wij rekenen hem onder onze bloedeigen Vlaamsche krachten, onder de rijkste en de beste. »

N’est-ce pas M. Camille Huysmans qui, à propos de Charles de Coster, déclarait un jour que le plus grand écrivain flamand écrivait en français ? N’en déplaise à M. Jan Poot, cela n’est pas le résultat du hasard mais bien d’une tradition séculaire qui, après De Coster, Verhaeren et Van Leberghe, se perpétue aujourd’hui dans Michel de Ghelderode.

Paul NEUHUYS

Le Matin, Anvers, 10 octobre 1937

Hop Signor !

Et enfin voici de M. de Ghelderode, dont le “Sire Halewijn” vient de remporter un si vif succès au Théâtre flamand de Bruxelles, une nouvelle pièce sur une donnée folklorique : « Hop Signor ! »« Hop Signor » nous transporte à la veille de l’Inquisition, à Malines, sous le balcon de la Régente. C’est l’histoire d’un mari berné. On connaît ce burlesque supplice qui consiste à projeter aussi haut que possible et à rattraper le patient dans un drap tendu. Mais un des joueurs lâche le coin du drap, et le mari est tué. Drame équivoque qui se développe sous l’éclat lunaire de sa femme et où s’affrontent les pires instincts personnifiés par le moine Pilar et sa magnétique horreur du péché, et le bourreau Larose pour qui « la volupté n’est qu’une torture abrégée ». Mais, si le lecteur s’en souvient, j’ai déjà parlé longuement, dans un précédent article, du théâtre de M. de Ghelderode.

Dieu merci, nous ne sommes plus à l’époque de l’Inquisition ! Mais la lecture de la pièce de M. de Ghelderode nous amène à cette réflexion que, si la peine de mort n’existe plus en Belgique, c’est peut-être le pays où l’on coupe le plus grand nombre de têtes...

 

Paul NEUHUYS

« Trois livres », in Le Matin, Anvers, 27 février 1938



 

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Published by ça ira! - dans littérature
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