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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 17:43

Le 22 septembre, le 2e prix triennal Michel de Ghelderode a été décerné à Roland Beyen (°1935), professeur honoraire à l'Université de Louvain (K.U. Leuven) et membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Officiellement pour son édition du tome VIII de la Correspondance de l'auteur dramatique (cf. le blog du 6 octobre), en réalité pour l’ensemble de ses travaux (évoqués à plusieurs reprises dans notre Bulletin) et plus particulièrement pour son projet de publier les tomes IX et X, ce dernier illustré. Plutôt que de se lancer dans un grand discours sur Ghelderode, le lauréat s’est attaché à raconter quelques anecdotes relatives à ses recherches et à ses aventures et mésaventures ghelderodiennes. Il a bien voulu nous communiquer son texte, dont nous publions ici de très larges extraits (cf. le blog du 5 novembre).

Si je vous ai dit quelques mots sur mes rapports à la SABAM, ce n’est pas parce qu’elle paye la moitié du chèque qui m’aidera, je l’espère, à publier un peu plus rapidement les tomes IX et X de mon « entreprise monumentale », de mon « travail de bénédictin », de « superman bénédictin », de « titan », de chercheur « prométhéen », de « détective frémissant », etc. Quelques personnes ici présentes savent combien je suis hanté par la crainte que, comme Ghelderode, je n’arriverai plus à achever et à publier mes deux derniers tomes. Ghelderode avait avec Gallimard un contrat pour sept volumes de Théâtre. Il eut la joie de dédicacer le cinquième en 1957, mais il n’eut plus le temps, la force, la santé d’achever les deux derniers. Or il me reste deux tomes à finir et à publier. J’écris dans l’introduction à mon tome I de 1991 : « Mon idéal serait de publier avant le centenaire de la naissance de Ghelderode une dizaine de volumes ». Le jour du centenaire, le 3 avril 1998, j’en avais cinq. Aujourd’hui, mon idéal est de publier le tome X (1961-1962) avant le cinquantenaire de la mort du dramaturge, avant le 1er avril 2012 donc, mais comme il s’est écoulé deux ans entre les tomes V et VI, quatre entre les VI et VII et quatre entre mes VII et VIII, l’Association internationale Michel de Ghelderode a jugé qu’il était prudent de ne pas attendre le X pour me décerner son Prix. J’ai été très heureux de faire partie du jury qui a attribué le Prix il y a trois ans, à l’unanimité, à mon amie Jacqueline Blancart-Cassou, qui a entamé ses recherches au même moment que moi. Elle sait – elle est venue spécialement de Paris pour m’applaudir – que cette fois-ci j’ai posé ma candidature parce que les tomes IX et X sont particulièrement difficiles, à cause, principalement, de l’abondance et de la longueur des lettres. En 1958-1962, Ghelderode est trop « égrotant » pour s’occuper de ses tomes VI et VII, trop fatigué même pour téléphoner. À cause de ses terribles crises d’asthme, il dort dans un fauteuil et consacre ses insomnies à sa correspondance, tout en vitupérant contre « une gloire jamais appelée et subie avec terreur – comme une couronne de fer rougie au feu », tout en maudissant les « lettres qu’il faut écrire, par dizaines, centaines – comme un homme d’affaires chimériques, à la Balzac un peu, qui ne s’enrichit jamais ». Le résultat est que je possède, dans les chemises suspendues dans ce que mon ami Carmelo Virone a baptisé dans Le Carnet et les Instant « la chambre des correspondances », 700 lettres pour la seule année 1960 et autant pour 1961, de plus en plus longues, souvent répétitives au plan de l’information, mais jamais au plan stylistique, car Ghelderode était un grand épistolier, un des derniers grands épistoliers, puisqu’aujourd’hui on ne s’écrit plus. Mon travail de sélection est donc particulièrement délicat et parfois déchirant puisque ce qui compte en littérature, c’est moins le contenu que la forme. Je me console à l’idée qu’on m’a déjà proposé de publier un ou plusieurs volumes de lettres supprimées, mais j’ai décidé d’attendre la sortie du tome X, en 2011 ou en 2012 au plus tard, avec, outre les lettres de 1961 et 1962 et l’index des noms et des œuvres cités dans l’ensemble des dix tomes, plusieurs cahiers d’illustrations : des portraits des principaux correspondants, des photos de spectacles, des fac-similés de lettres de Ghelderode « adornées » de surprenants dessins.

L’année 2012, le cinquantenaire de la mort de Ghelderode, serait aussi le cinquantenaire de mes recherches. Le 1er avril 1962, quelques heures après avoir entendu à la radio la nouvelle du décès du dramaturge, j’eus la chance de découvrir dans l’étalage d’un bouquiniste de la rue Saint-Jean une dizaine d’éditions originales de Ghelderode. J’ai tout acheté. J’ai tout dévoré. Ce fut le coup de foudre. Je compris immédiatement que le théâtre de Ghelderode était important, qu’il avait ouverte la voie à Ionesco et à Beckett, par son goût de l’autodérision, du burlesque, par son mélange de comique et de tragique, de métaphysique et de physique. Ghelderode a beaucoup contribué à renouveler le théâtre qui, de psychologique et bavard, devint physique et spectaculaire. Son apport le plus important fut sans doute ses références à la peinture. Ce n’est pas sans raison qu’on l’appelle « le Bosch théâtral », le « Breughel du théâtre » et qu’il s’appelait lui-même « le plus ensorien des écrivains de Belgique et d’ailleurs ».

Je demandai donc à Joseph Hanse, qui dirigeait ma thèse de doctorat sur L’image de la Flandre dans la littérature française, l’autorisation de changer de sujet. Quelques jours plus tard, il adressa à la veuve du dramaturge une chaleureuse lettre de recommandation. Le 14 janvier – c’est une date que je n’oublie pas – elle me reçut très aimablement, surprise par tout ce que je savais déjà sur l’œuvre de son mari. Elle ne m’apprit pas grand-chose car presque tout ce qu’elle me racontait figurait dans Les entretiens d’Ostende, que je connaissais par cœur. Mais elle me promit de mettre à ma disposition la bibliothèque de son Michel, ses manuscrits, les lettres qu’il avait conservées. Au moment de mon départ, elle me dit : « Monsieur Beyen, vous avez les mains moites, vous ne vivrez pas longtemps. » Je redoublai donc d’ardeur. J’avais déjà trois enfants. J’avais un horaire complet à l’école de régents Saint-Thomas. Je me rendais presque tous les soirs vers 22 h chez Jeanne-Françoise de Ghelderode, qui se sentait très seule et avait peur dans sa grande maison de la rue Lefrancq. Je l’écoutais patiemment, jusqu’à ce qu’elle s’endormait, généralement vers 23 h. Aussitôt je me précipitais sur les dossiers qu’elle m’avait préparés et je copiais fiévreusement des manuscrits, des lettres, des adresses de correspondants, jusqu’à ce qu’elle se réveillait, généralement vers 1 ou 2 h du matin, une fois même à 4 h.

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Published by ça ira! - dans littérature
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