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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 19:12

Le 22 septembre, le 2e prix triennal Michel de Ghelderode a été décerné à Roland Beyen (°1935), professeur honoraire à l'Université de Louvain (K.U. Leuven) et membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises. Officiellement pour son édition du tome VIII de la Correspondance de l'auteur dramatique (cf. le blog du 6 octobre), en réalité pour l’ensemble de ses travaux (évoqués à plusieurs reprises dans notre Bulletin) et plus particulièrement pour son projet de publier les tomes IX et X, ce dernier illustré. Plutôt que de se lancer dans un grand discours sur Ghelderode, le lauréat s’est attaché à raconter quelques anecdotes relatives à ses recherches et à ses aventures et mésaventures ghelderodiennes. Il a bien voulu nous communiquer son texte, dont nous publions ici de très larges extraits.

 

Roland Beyen

 

Je suis ému de recevoir ce Prix dans les locaux de la SABAM, parce que c’est dans ce bâtiment que j’ai entamé, il y a... 46 ans, mes recherches sur Ghelderode. En effet, il m’a suffi de passer quelques heures (et quelques nuits) dans sa « chambre à phantasmes », sa « chambre à rêver », sa « chambre (de chanoine honoraire et de courtisane retraitée) », pour mesurer l’importance de la SABAM pour la diffusion de son œuvre.

Ghelderode a plusieurs fois prétendu qu’il était « un des fondateurs de la SABAM ». C’est un peu exagéré – Ghelderode exagère toujours – car le 16 mai 1925, au moment de son affiliation, la NAVEA, la première mouture de la SABAM, existait depuis deux ans et demi et comptait déjà quelque 200 membres (162 à la fin de 1924). Ce qui est vrai, c’est que Ghelderode, « écrivain flamand d’expression française » - c’est l’étiquette qu’il préférait – fut le premier membre francophone de cette association flamande pour la défense du droit d’auteur, fondée à Anvers, le 30 novembre 1922, par le compositeur Emiel Hullebroeck. C’est à celui-ci qu’il a adressé les trois seules missives qu’à ma connaissance il ait jamais écrites en néerlandais, probablement avec l’aide sa femme. Je les ai publiées en annexe à mon tome I, pour réagir une fois de plus contre la légende tenace qui veut que Ghelderode écrivait, comme son ami Jean Ray / John Flanders, alternativement et/ou simultanément en français et en néerlandais.

J’ai raconté à plusieurs reprises dans quelles circonstances Ghelderode est devenu membre de la NAVEA (NAtionale VEreeniging voor Auteursrecht) et quelles furent ses dettes et sa reconnaissance envers cette société, rebaptisée SABAM (Société des Auteurs Belges – Belgische Auteursmaatschappij) en 1945. Je rappelle seulement ce qu’il écrivait le 7 septembre 1961, sept mois avant sa mort, à Gérard Noël, qui venait de lire devant le micro de Radio-Hainaut un conte de Suzanne de Giey : « Vous avez bien voulu vous inquiéter de la sécurité de ses droits. Je m’en charge, comme membre et quasiment fondateur (1926) de la S.A.B.A.M. – société belge à quoi je croyais comme à la Trinité. » J’ajoute qu’à intervalles réguliers Ghelderode demandait à la SABAM un acompte sur les droits d’auteur que les représentations de ses pièces allaient lui rapporter. Au besoin, il prétextait une réunion urgente à laquelle il devait assister à Paris. Il était si habile et les directeurs de la SABAM si compréhensifs que chaque fois il obtenait ce qu’il demandait, sans que son compte ait jamais, ou presque jamais été créditeur.

Dès que j’ai compris l’importance de la SABAM pour l’œuvre et pour l’homme Ghelderode, je me suis rendu rue d’Arlon et j’y ai demandé l’autorisation de consulter le dossier Ghelderode. On m’a immédiatement apporté de précieux « bulletins de déclaration d’ouvrages dramatiques », des « questionnaires » remplis par Ghelderode, des liste de ses œuvres publiées, représentées, projetées etc., mais lorsque j’ai demandé à lire ses lettres, on s’est rebiffé. À force de patience, de diplomatie (et peut-être du charme que j’avais à l’époque), j’ai réussi, au bout de quelques visites, à convaincre les responsables de l’importance de cette documentation pour l’étude chronologique de l’œuvre de Ghelderode, de la vie littéraire et théâtrale des années 1920-1960 et même de la Belgique. En effet, peu d’écrivains ont eu autant de contacts avec l’autre communauté, peu d’artistes reflètent mieux la complexité de notre beau pays surréaliste. J’affirme dans un discours prononcé le 29 avril devant nos deux académies de langue et de littérature et publié en juin dernier dans la revue estudiantine Romaneske sous le titre Michel de Ghelderode entre deux chaises : « Je suis persuadé, et je ne suis pas le seul, que si jamais la Belgique cessait d’exister, on se pencherait sur l’œuvre de Ghelderode et, plus particulièrement, sur sa surprenante correspondance pour essayer de comprendre ce que c’était : un Belge... »

Ce que j’affirmais en 2006, je l’affirmais déjà en 1963, dans les bureaux de la SABAM, avec tant de conviction qu’on est allé faire des recherches dans les caves les plus profondes de la rue d’Arlon, où les lettres de Ghelderode étaient bel et bien enterrées. On m’a apporté d’abord un dossier, puis deux, et finalement environ 200 missives adressées à la NAVEA et autant adressées à la SABAM. Au début, je travaillais surveillé, chaperonné par un employé auquel je devais soumettre les passages que je désirais copier. Au bout d’un certain temps, on m’autorisa à transcrire des lettres entières. Beaucoup plus tard, après la publication de ma thèse de doctorat dans laquelle je citais de nombreux extraits de ces lettres, on me photocopia l’ensemble.

Je raconte ceci parce que ce qui m’arriva à la SABAM, m’arrivait un peu partout. Plusieurs correspondants étaient des écrivains. Avant qu’ils ne me donnent accès aux lettres de Ghelderode, il me fallait lire et commenter leurs pièces, leurs poèmes, leurs romans, leurs manuscrits. Après avoir relu les lettres de Ghelderode pour en retirer celles dans lesquelles il ne les flattait pas, ils me lisaient des extraits. Après plusieurs visites, ils me permettaient de copier quelques phrases, puis quelques lettres intégrales, et ils finissaient, dans la plupart des cas, par me procurer des photocopies.

Je réserve pour mes souvenirs l’histoire des rôles que j’ai dû jouer pour rassembler quelque 7.000 lettres de Ghelderode. Je puis déjà vous confier que je fus précepteur, traducteur, chauffeur, garde-malade, garde d’enfants (baby-sitter) et, surtout, garde de veuves (widow-sitter ?), car plusieurs correspondants laissaient des veuves éplorées, seules, heureuses de recevoir un homme jeune qui s’intéressait à leur mari et qui, souvent, savait sur lui des détails – je taisais respectueusement les plus croustillants – qu’elles ignoraient. Aussi ne me donnaient-elles les lettres qu’au compte-gouttes.

Il va de soi qu’il y eut des exceptions. Je pense à mademoiselle Paula Stevens, « fondée de pouvoir » de la SABAM, qui est intervenue personnellement auprès de l’ayant droit, Madame Joseph Marchand-Gérard, décédée récemment, pour qu’elle m’accorde l’autorisation de publier un vaste choix – mon choix – non seulement des lettres adressées à la NAVEA et à la SABAM, mais également à tous les autres correspondants. La Société ne fut pas mécontente de mon travail car elle me remit en 1982 la plaquette Michel de Ghelderode, créée par May Néama. Cette plaquette était « réservée en général à des troupes théâtrales », mais on fit exception en ma faveur parce qu’en 1978 j’avais organisé le colloque de Gênes de manière à y accorder la parole non seulement aux chercheurs universitaires, mais également aux metteurs en scène.

Roland BEYEN

 

 Correspondance de Michel de Ghelderode, 1954-1957, Bruxelles, Luc Pire &

A.M.L. Éditions, 2008, 720 p., 40 €.

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Published by ça ira! - dans littérature
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