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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 14:28

En mars 1940, alors qu’il était sous les armes, Marcel Mariën avait soumis La Chaise de sable aux éditions Ça Ira, qui lui avaient été recommandées par Jean Sasse. Ce jeune poète avait débuté en 1939 par des poèmes en prose préfacés par Francis Carco, Couleur de pluie (Anvers, à l’Enseigne du Carrousel, 1939), suivi de Zoo (Anvers, l’Arche de Noé, 1940). Son troisième recueil, La Lyre en bandoulière, poèmes d’un jeune soldat qui avait fait la campagne des dixc-huit jours, parut en décembre 1940 aux éditions Ça ira. « J’aimais ce titre, dira Neuhuys : la lyre assimilée à un vulgaire ustensile de cuisine, une mitraillette ou une gamelle. » En dépit des circonstances, il poursuivait cahin-caha ses activités éditoriales, publiant en septembre 1941 L’Oiseau qui n’a qu’une aile de Marcel Mariën.

Mariën et Colinet entretenaient une correspondance depuis 1937 et se voyaient régulièrement. Il n’est donc pas téméraire de supposer que ce fut le bouillant et ambitieux cadet qui aiguilla son aîné vers les éditions Ça Ira, Quoi qu’il en soit, Mariën faisait souvent faire fonction d’officier de liaison auprès de l’éditeur, comme en témoigne un billet de Colinet de janvier 1942 :

Apportez-moi des nouvelles de Neuhuys et, si possible, les bulletins de souscription. J’ai vu le prospectus de crémerie. Veillez, je vous prie, à l’observance stricte de mes conditions, notamment, quant à la publication intégrale de tous les poèmes. Attention ! »

Les Histoires de la lampe de Colinet sortirent de presse en février 1942

*

Le dimanche matin 15 mars, Colinet se rendit à Anvers afin d’y rencontrer Mariën. Les deux amis avaient rendez-vous à trois heures avec Madeleine Haller à la gare centrale, mais ils l’attendirent en vain et décidèrent alors de se rendre chez Neuhuys.

Le lendemain, Colinet, mettant une citation de Neuhuys en exergue, lui adresse une relation toute personnelle de cette mémorable visite :

 

« Un voyou, savez-vous seulement ce que c’est qu’un voyou ?

 C’est un être charmant qui se défigure à plaisir,

pour ne pas sombrer dans un océan de tendresse. »

 

Étrange fut la journée du dimanche 15 mars 1942. Étrange dans tous ses alvéoles blonds et ses vésicules transparentes, soufflées de langueurs. J’attribue cette étrangeté à cette grande aile fauve, tiède et moite, à cette grande aile de démangeaison, qui traînait, ce jour-là, sur les dorures de votre ville, cette grande aile de lassitude, démêlée en mille pâmoisons, qui poissait les épaules, glissant des chatouilles sous les vêtements, accablant de plumeaux et de plumions le troupeau errant de la foule dominicale.

Ce fut suprêmement, pour Mariën et moi, la journée du tournesol : oracles, sortilèges, coïncidences, correspondances, dédales, clés magiques, songes.

Je me bornerai à en évoquer le point culminant, ajournant de parler de celle, ophéliaquement perdue, dont la découverte finale dans une malle, à la consigne, et en morceaux, ne nous aurait guère étonnés, parmi les prodiges bâillants de cette journée vouée à la représentation, grandeur nature, de la mélancolie.

Donc, voici : au beau milieu de votre maison fermée à double tour, vers 5 heures de relevée, Monsieur de la Lampisterie, entouré des hôtes invisibles, éperdument aux écoutes et résorbés dans les objets, — chaque objet étant un regard, une facette d’un œil unique —, Monsieur de la Lampisterie, en paletot de cocher céleste, en chaperon de farfadet, Monsieur de la Lampisterie, les jambes à la dérive, les doigts allongés, le torse en arrière, le chapeau dans la nuque à la manière des chevriers, s’est mis à jouer, au Pleyel, en faisant sonner solairement les crescendos, une valse de Johannes Brahms (la balancée qu’on pourrait intituler « Berline double pour les hortensias »), une valse de mouchoirs lointains, — tandis que Mariën, le cicerone thibétain, en rupture de bocal et calamistré d’algébriques baumes, se construisait, dans la fulgurance et dans le suspens interminable de l’instant, son propre monument d’indifférence et de minéralité.

Ceci dit, et même mal dit, j’ajoute, mon cher poëte, que je vous ferai, sauf contrordre, une visite normale dimanche prochain 22 courant, en compagnie de la porteuse de pain, en vue de régler avec vous les modalités de distribution efficiente des 310 lampes allumées en plein jour qui ont été construites par vos soins.

À bientôt, mon cher poëte, et bonnes amitiés

Paul COLINET

*

En 1990, Marcel Mariën évoquera ce dimanche à Deurne

Après avoir attendu vainement une poétesse (dont le nom m’échappe) et qui constituait avec Fernand Dumont (pour le Traité des Fées) et Colinet (pour ses Histoires de la Lampe) le série des trois ouvrages conjointement publiés par les éditions Ça Ira, Colinet et moi décidâmes de nous rendre chez Neuhuys. Au 62, avenue Cruys, nous trouvâmes porte close. Sortant chacun notre clé de notre poche, machinalement nous l’essayâmes sur la porte de l’absent. Nous entrâmes et circulâmes dans la maison une dizaine de minutes. Colinet changea divers objets de place puis s’assit au piano pour jouer quelques mesures de Brahms. Avant de sortir, il remonta au premier pour y transporter un vélo qui se trouvait en bas. Enfin nous partîmes, refermant la porte avec la clé jumelle.

(Paul Colinet & Marcel Mariën, L’Histoire des deux lampes, Bruxelles, Les Lèvres nues, 1990, p. 41).


Les éditions La Pierre d’Alun annoncent la parution dans sa collection du cinquantième deuxième livre, Les moustaches absolues textes et dessins de Paul Colinet et Marcel Piqueray, préface de Xavier Canonne.

Cet ouvrage de 80 pages, au format 16,5 x 22,5 cm est tiré et numéroté à 600 exemplaires vendues au prix unitaire de 32 €.

Éditions de La Pierre d’Alun, 81 rue de l’Hôtel des Monnaies, 1960 Bruxelles.

Tél. : 537 65 40

Commandes par versement au compte  numéro 068-2027823-65.

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Published by ça ira! - dans littérature
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