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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 08:18


Francis Picabia ne songe pas aux réalisations. Il emploie à tout détruire une sécheresse systématique. On chercherait en vain, ailleurs, une absence plus complète de sens moral.

C’est dans le trouble consécutif à l’amour que Francis Picabia cherche à se former une conception de l’humanité dépouillée de toute illusion

 

Lisez mon petit livre

après avoir fait l’amour

devant la cheminée en caoutchouc

 

Il appelle ce petit livre : Pensées sans langage. Car il ne veut pas être dupe des mots.

Il ne discerne plus les valeurs. Amour, art, religion : réactions chimiques. C’est un dadaïsme physiologique. Le cœur ressemble à la prostate, le ventre au cerveau. Et Francis Picabia dira :

 

Les événements de ma vie

se passent dans la sauce

des pulsations de mon cœur

 

Dans la Fille née sans mère, poèmes accompagnés de dessins, il s’attache à voir fonctionner le mécanisme érotique. Il tient le désir pour la seule réalité et il n’est pas grand-chose à quoi il ajoute foi en dehors du zoïde séminal.

La vie, selon Picabia, n’est pas un « chou à la crème », c’est une « vieille boîte à musique » qui émet toujours le même refrain. Quant au prix qu’il attache aux connaissances humaines ? Les hommes pensent, dit-il, « en chinois libre ».

Francis Picabia éprouve un plaisir innocent à lancer des boules puantes dans les écoles et les académies. L’odeur des cacodylates ne semble plus l’incommoder.

Dans Jésus-Christ Rastaquouère, la philosophie si désabusée de Picabia semble vouloir un instant sortir de son incohérence. Mais si Picabia s’explique un peu plus clairement que de coutume, c’est pour retourner comme un gant le sens commun. Son esprit volontairement désorienté s’amuse à renverser l’échelle des valeurs. « Ce sont les mots qui existent, dit-il, ce qui n’a pas de nom n’existe pas. » Et par je ne sais quel dépit métaphysique il s’exerce avec une adresse de prestidigitateur à jongler avec les locutions traditionnelles :

 

Je ne donne ma parole d’honneur que pour mentir

Trichez donc, mais ne le cachez pas !

Trichez pour perdre, jamais pour gagner, car celui

qui gagne se perd lui-même, etc.

 

et il résume son opinion sur la vie sous la forme d’une petite histoire, « l’histoire d’un homme qui mâchait un revolver ! »

 

Cet homme était vieux déjà, depuis sa naissance il se livrait à cette étrange mastication ; en effet son arme extraordinaire devait le tuer s’il s’arrêtait un instant ; pourtant il était averti que, de toute façon, un jour, irrévocablement, le revolver partirait et le tuerait ; cependant, sans se lasser, il continuait de mâcher…

 

Francis Picabia, si étrange qu’il paraisse, est un poète tragique.

Paul NEUHUYS

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Published by ça ira! - dans Dada
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