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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 16:00

Paul Joostens et Mark Verstockt, 1960

Du 14 septembre au 3 octobre 1957 Paul Joostens expose à la Galerie Saint-Laurent à Bruxelles, conjointement avec Michel Seuphor avec lequel il était mortellement brouillé depuis 1932. Il avait étroitement associé son vieil ami Neuhuys aux différentes phases de la préparation de cette exposition, et comptait bien sur lui “pour écraser les sales mouches qui viendraient à s’échapper du nez globe-trotter du très illustre cabinet Seuphorifique.” Il semble bien que Neuhuys ait tâté le terrain en vue d’une collaboration de Joostens à temps mêlés, mais il aura certes préféré ne pas insister vu l’opinion tranchée de Joostens sur (le regain d’intérêt pour) Dada. En témoignent ces quelques extraits d’une longue lettre assez incohérente, datée du 30 septembre 1957 :

Rendez-vous au champ d’Honneur réservé aux bébés mort-nés dans Dada. Le bourgeois et l’homme des Lettres Belles nous disent : Dada ? ça n’existe plus … c’est une foutaise de rupins. Oui, mais si les archéologues-folkloristes de Dada encensent seulement en Dada les crevés pour la cause voici 50 ans! Comme quoi il est indécent d’être dada en vie. Les vrais Dada c’est des garnements qui ont percé la barricade, après ils doivent se contenter d’être des Morts glorieux.

Les écrivains jadis dada n’ont pas le droit de ressusciter Dada ou de prolonger leurs expériences selon la terminologie trouvée jadis dada. [...]

Encore un Dedi Dodo Dada Tutu Baba Bobu d’oublié ! Mais nous ne disposons que d’une page (pour vous). Soyez heureux on figure parmi les dada, il nous reste encore quelques Tombes ouvertes …

Nous (c.à.d. l’Archigénie Nantje Berckelaers alias Seufor) nous venons à la rescousse de l’Esprit Nouveau ! En tête de liste Nous (les critiques) nous inventorions les Dépouilles signalées dans la Revue Le Minotaure. Nous réinventons les squelettes des Tombes des Dadaïstes inconnus (méconnus) morts de la gravelle voyelle. Dide, Popo Papa, cucu Pipi. [...]

Il y aura une Caserne et une Église Dada, un sous-off et un sous clergé. Le pape est nommé Bonze Dada de St. Pierre. […]

Sans l’argot, Freud et Proust, le Dada serait encore au Dodo.

Blavier informe Neuhuys que le Picabia/Pansaers “se concocte favorablement”. Cocteau, Seuphor et Bettencourt ont donné des textes sur Pansaers. Michaux “fait évidemment le mort” — “Êtes-vous en situation de le lui demander ?”. Quant à E.L.T. Mesens et Maurice van Essche, ils ne répondent pas. Neuhuys pourrait faire un chapeau excusant l’absence de ce dernier ? Et Blavier revient à charge : “Enfin, pouvez-vous, en plus de votre Microbe plus ou moins vierge m’évoquer encore l’une ou l’autre anecdote pansaersienne ?” Le 24 décembre 1957, Neuhuys confirme qu’il enverra un chapeau. “Pour ce qui est d’anecdote pansaersienne, vous pourriez vous adresser à Pierre Bourgeois qui l’a très bien connu ?”

Le numéro Picabia/Pansaers de temps mêlés paraît en 1958 (l’achevé d’imprimer mentionne le 21 mars).

Paul Joostens meurt le 24 mars 1960. Le lendemain, Neuhuys note dans ses carnets : « Visite à Joostens cette fois dans la maison des morts. On retire le cadavre du frigo. Il est dans un long tube de verre. Après quelques minutes la condensation vous empêche de voir, c’est à peine si j’ai pu entrevoir un instant sa figure enveloppée d’une mentonnière. Il aspirait tant à mourir que je n’éprouve aucun regret. C’est sinistre. Une mort sans espoir. Toutes les femmes, il les a repoussées à la dernière minute [...] Il n’a rien cédé de son caractère jusqu’au bout … Et le voilà parti, peintre donquichottesquement religieux après tout, en colère contre ce qui le choquait chaque jour davantage. [...] Il se disait bouddhiste parce qu’il boudait toutes les autres religions. “Mijn opinie is dat religie absoluut actueel is”, comme disait le bourgmestre Craeybeckx. »

Le 14 novembre 1960, Neuhuys écrit à Blavier :

            « … notre ami Georges Thiry m’a dit naguère que vous seriez désireux de publier des inédits de Paul Joostens. En est-il toujours ainsi ? Dans ce cas je vous proposerais quelques Considérations sur la vraie nature de la verge et du vagin. Qu’en pensez-vous ? ». Blavier répond qu’il est amateur de Joostens, très, “mais ces Considérations sont à première vue un peu frappantes. Voulez-vous m’envoyer le texte, pour voir comment on pourrait publier cela (éventuellement sans fracas publicitaire).”

Entre-temps Neuhuys avait été visité par l’ombre de Chatté. Tenant parole, Blavier avait publié, dans le numéro de colmatage 39-42 de temps mêlés, achevé d’imprimer le 15 juin 1960, trois chansons de Chatté, dont deux en collaboration avec Georges Gabory, très lié avec Malraux dans les années vingt et, comme Blavier, membre du Collège de “Pataphysique”. Dans une courte notice, Pascal Pia rappelle que Chatté est mort à Villejuif, en septembre 1957, à l’âge de cinquante-six ans, “d’un cancer généralisé que, deux mois plus tôt, ses médecins habituels ne soupçonnaient point”. Marcel Jouhandeau s’était efforcé d’adoucir sa fin. “Il y est, en partie au moins parvenu, selon ce que m’ont dit des tout derniers jours de Robert Chatté les infirmières de l’Institut Gustave Roussy qui l’ont vu mourir.” Et Pia de lui tirer le portrait :

« Ce n’était en aucune façon un écrivain. Au fait, qu’était-il ? Lui-même n’a jamais cherché à se classer. De ses dons, extrêmement variés, il ne s’appliquait guère à tirer parti. Libraire sans boutique, commerçant sans patente, amateur sans spécialité, il ne se donnait pourtant pas des airs d’être détaché de tout. Au contraire, il laissait voir qu’une passion frénétique le possédait, mais il n’était pas moins visible qu’aucun objet ne pouvait longtemps fixer sa passion. Il a excellé dans la danse à claquettes, le maniement des cartes à jouer, l’art d’intéresser les dames de petite vertu, et aussi dans la mystification. Une de ses anciennes amies l’a toujours pris pour un Américain. Tout Parisien qu’il était, il ne lui avait jamais adressé la parole qu’avec l’accent yankee, même quand elle et lui s’affrontaient dans le plus simple appareil. En dépit de toutes ces aptitudes, il n’a jamais été ni l’artiste de music-hall, ni le teneur de bonneteau, ni le jules qu’il aurait pu devenir sans effort. Sans cesse il se trouvait en quelque sorte distrait de soi par l’un ou l’autre de ses personnages de rechange. Ses chansons ne sont pas des œuvres, mais des accidents. »

Neuhuys aura certes apprécié “L’âge d’or”, dont voici deux strophes :

C’était la fin d’la belle époque,

Un peu avant la der’ des der’s,

Et dans c’temps-là j’étais sinoque

Pour la grand’Léa du Colbert ?

Le lundi, auprès d’ma gagneuse,

Déguisé en marchand d’plaisir,

J’travaillais à la rendre heureuse

Afin d’occuper ses loisirs.

Mais quand j’ai dû quitter Paname

Pour m’en aller jouer au soldat,

Quatre ans, c’est trop long pour un’ femme,

Surtout comme une femm’ comm’ Léa !

Pendant que j’sauvais la patrie,

J’ai perdu mon châteaubriand.

Elle s’est mariée…à la mairie !

En province, avec un client !

Selon Blavier, les textes publiés dans temps mêlés “sont probablement les seuls qu’il écrivît jamais.” Il me les confia, peu avant de mourir, au cours d’une de ses incursions en Belgique, après avoir collationné, sur les exemplaires de la bibliothèque communale de Verviers (…), de précieux tirés à part, d’Alain, de la Nouvelle Revue Française. Je le reconduisis au train ce soir-là, et sa démarche mal assurée m’inquiéta. Je ne devais plus avoir de ses nouvelles, sinon par un colis expédié à son adresse et qui me revint de Villejuif, avec la mention brutalement crayonnée : “décédé”.

Henri-Floris JESPERS

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Published by ça ira! - dans littérature
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