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27 juillet 2008 7 27 /07 /juillet /2008 05:21

Gauchez débute dans le roman en 1925, « mais il en est resté à l’esthétique d’avant 1914 », constate Avermaete.[1] Son premier roman, Cacao, bientôt suivi de La Maison sur l’eau (1926), connaîtra des tirages totalisant plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.[2] La « couleur locale », au sens hugolien du terme, imprègne les romans historiques de Gauchez, qui ne sont d’ailleurs pas sans intérêt pour les curieux : Le Réformateur d’Anvers (1928)  met en scène l’entrepreneur rapace Gilbert van Schoonbeke (1519-1556), créateur de la « Nieuwstad », et Tanchelin (+ 1115) évoque bien sûr le fameux hérésiarque qui instaura une éphémère république théocratique à Anvers.[3]

Signalons également Quand soufflait l’ouragan (1948), roman en cinq volumes dont les titres sont bien éloquents : La ville nue ; La geôle sous le soleil ; L’armée du maquis ; V.V.V. ; On les a eus.[4]

En dix ans, de 1920 à 1930, Gauchez aura publié à ses frais « environ deux cent soixante-cinq romans, essais ou recueils de poèmes ».[5] Il engouffre une fortune dans cette entreprise éditoriale ainsi que dans sa volumineuse revue qui, malgré ses ambitions affichées, « ne parvint jamais à jouir d’une autorité ».[6] 

Que Gauchez ait effectivement fait preuve de ce que Neuhuys qualifie poliment d’ « éclectisme illimité » explique l’oubli dans lequel ses entreprises ont sombré.  Reconnaissons-lui toutefois le mérite d’avoir édité Michel de Ghelderode, Marie Gevers, Franz Hellens, Paul Neuhuys et Marcel Thiry (Le Goût du Malheur, roman paru en 1922, qu’il désavouera et retranchera de sa bibliographie).

Après dix ans, les difficultés s’avérèrent insurmontables, et Gauchez se vit contraint de cesser son action. Un an plus tard,  en 1931, dans un virulent pamphlet d’un goût des plus discutable, Antoine Dorville traitera La Renaissance d’Occident de

corbeille à papier trouée où s’accumulèrent ls vieux chapeaux, les fausses barbes et les mégots de pseudo-littérateurs. Quoi que volumineuse, sa revue n’eut jamais la moindre parcelle d’autorité. Elle termina d’ailleurs sa peu reluisante carrière par un krach de dimension.[7]

Malgré « l’horrible charabia » des poèmes de Muscles d’or (1930), malgré un roman comme La Servante au grand cœur (1931), « livre stupide, assommant, idiot, gorgé d’une fausse simplicité », le féroce Dorville estime l’œuvre de Gauchez « belle infiniment », même si « beaucoup d’âneries déparent » une production trop abondante. Il ne désapprouve pas le critique, apprécie l’écrivain du Roman du grand veneur (1929) et ne cache pas son admiration pour le poète des Rafales (1917) et d’Ainsi chantait Thyl (1919). Dorville est tout aussi excessif dans l’éloge que dans le dénigrement.

En 1939, Paul Neuhuys publiera dans Le Matin une chronique dans laquelle il traite de trois romans de Gauchez : Le Démon, Tignasse et Par-dessus les Moulins.[8] Tous les symptômes de la « lotharingite aiguë » sont bien présents. Il souligne que Gauchez a « le grand mérite d’aimer la Belgique ».

Il en a saisi si spontanément la mentalité régionale que la Belgique romancée par M. Gauchez, loin de nous apparaître comme la terre ingrate d’irréductibles contradictions, se fond en une synthèse harmonieuse et devient comme le symbole du rapprochement germano-latin, ce qui est, je crois la plus pure raison d’être historique de notre race.

Parcourant avec Gauchez la région d’Entre-Lys-et-Escaut, qui englobe sur un espace de quelques kilomètres « la ville la plus française et la ville la plus flamande de Belgique, je veux dire Tournai qui fut autrefois, sous Clovis, la capitale de la France, et Courtrai qui fut, de tout temps, le berceau et le rempart de la plus noble culture flamande, celle de Gezelle, de Peter Benoit, de Styn Streuvels », Neuhuys signale « les miliciens mystiques de Dinaso ».

Luc BOUDENS, Portrait de Paul Neuhuys, bois gravé, 2000

Bel exemple de cette fascination qu’exerça dans les milieux francophones, de Pierre Nothomb à Christian Dotremont, l’ « homme d’État impérial », Joris van Severen, le leader fasciste du Verdinaso, ancien nationaliste flamand puis partisan d’une plus grande Belgique, assassiné par la soldatesque française en 1940.

M. Gauchez a compris que son tempérament s’accorde moins avec les rampantes combinaisons politiques ou les maigres chantages littéraires, qu’avec ces simples évocations régionales qu’il sait animer d’une singulière puissance affective.

[...]

À l’heure où tant de forces étrangères nous poussent furieusement à nous méconnaître, M. Gauchez qui, pendant la guerre, a servi dans les armées du Roi, fait table rase de toutes nos basses querelles, pour nous apprendre à mieux évaluer nos ressources nationales.

Illustrant parfaitement que de la littérature à la politique il n’y a qu’un pas, partisan convaincu de la politique gouvernementale de neutralité, encouragé par ses amis in litteris, Neuhuys signera le fameux « manifeste de septembre [1939] ».[9] Il déchantera rapidement. Nous y reviendrons dans un prochain bulletin.

En 1954, Gauchez tirera le portrait de Neuhuy en « littérateur et homme d’action ».[10] Dans cet article fourmillant d’inexactitudes factuelles, il signale que Neuhuys « considère avoir atteint l’expression verbale de ses vœux dans Uphysaulune[11] .

L’année suivante, commentant la parution de Salutations anversoises[12], il note « l’originalité persistante qu’apporte à M. Paul Neuhuys sa fantaisie, à la fois très personnelle et toujours inattendue ».[13]

Dans un entretien avec Neuhuys, Koninckx se souviendra de « l’infatigable, le tonitruant, l’encombrant Maurice Gauchez » :

Pierre-Louis FLOUQUET, Portrait de Maurice Gauchez, bois gravé, 1928

Tu te rappelles Gauchez, lorsqu’il habitait la rue Haute à Anvers et qu’il nous recevait balzaciennement enveloppé dans un froc monacal. Son principal souci était de faire vivre matériellement les écrivains belges, de les sortir de leur coin confidentiel : Mal lui en prit.

Nous avions là une grande vitalité au service de nos lettres et qu’en avons-nous fait ? Un grotesque de plus à notre actif. À Gauchez, nous préférions Rency...

[...]

En 1930, La Renaissance d’Occident a suspendu sa publication et Gauchez y aura laissé jusqu’à son dernier sou. La Belgique est une erreur dont il faudra se corriger.[14]

À lire les témoignages de contemporains, il est évident que Ghelderode s’est trompé. S’il est un souvenir que Gauchez a bien laissé, c’est celui d’un bon garçon.

Henri-Floris JESPERS



[1] R. AVERMAETE, o.c., p. 180.

[2] M. GAUCHEZ, Cacao, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1925 ; 28me mille, éditions Rex,  Louvain; La Maison sur l’eau, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1926 ; 18me mille, Louvain, éditions Rex.

[3] M. GAUCHEZ, Le Réformateur d’Anvers, Anvers, Burton, 1928 ; Tanchelin, Anvers, Incomin, 1936.

[4] L. GAUCHEZ, Quand soufflait l’ouragan, Bruxelles, éditions Wellens-Pay, 1948.

[5] Georges DOPAGNE, o.c., p. 10.

[6] R. AVERMAETE, o.c., p. 205.

[7] Antoine DORVILLE, Anvers tout nu… Pamphlet, Wilrijck-Anvers, La Critique, 1931, p. 22.

[8] Paul NEUHUYS, Trois romans de Maurice Gauchez, in Le Matin, 30 avril 1939.

Maurice GAUCHEZ, Le démon, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1937; Tignasse, Louvain, Neggor, 1938 ; Par-dessus les moulins, Louvain, Neggor, 1938.

 
[9] À propos du “Manifeste de septembre”, cf. J. GÉRARD-LIBOIS & José GOTOVITCH, L’An 40. La Belgique occupée, Bruxelles, CRISP, 1971, pp. 36-42.

[10] Maurice GAUCHEZ, Paul Neuhuys, littérateur et homme d’action, in Le Matin, coupure de presse non datée, coll.HFJ.

[11] P. NEUHUYS, L’Herbier magique d’Uphysaulune, Anvers, Ça ira, 11949. Cf. Henri-Floris JESPERS, Uphysaulune, le fabuliste des fleurs, in: ça ira, no 20, 4ème trimestre 2004, pp. 2-18.

[12] P. NEUHUYSn Salutations anversoises, Lyon, Les Ecrivains réunis, 1954. Préface de Norge.

[13] M. GAUCHEZ, Quelques poètes récents de Belgique, in Le Matin, 11 juin 1955.

[14] Willy KONINCKX, l.c., p. 46.

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Published by ça ira! - dans littérature
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