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26 juillet 2008 6 26 /07 /juillet /2008 05:08
V

Gauchez publie en 1920 le premier roman de Frans Hellens, En écoutant le bruit de mes talons, qu’il estimera prudemment « né d’une broderie cérébrale et neurasthénique autour d’un thème plus ou moins réel ». Il mettra Hellens en garde contre le « danger d’obéir à la mode » :

S’il n’y prend garde, il y perdra ses meilleures années et, comme toute œuvre enfantée du commerce avec la mode, cette vile prostituée, est infailliblement vouée à la destruction, que M. Hellens, tant qu’il est temps encore, mesure l’abîme vers lequel le précipite sa maladive manie : suivre un courant, une école, un snobisme, si, comme feu Clément Pansaers ou comme feu Guillaume Apollinaire, on n’en fut point l’initiateur, le promoteur, est toujours une preuve d’infériorité intellectuelle, de défaillance de l’imagination et d’énervement des sens créateurs.[1]

 

Cérébralité, neurasthénie, manie maladive, snobisme esthétique : sous la plume féconde et facile de Gauchez, nous retrouverons tous les poncifs de la critique de la décadence en tant que  dégénérescence pathologique, telle que formulée par Max Nordau dans un ouvrage retentissant qui exercera une influence funeste dans plusieurs disciplines : Entartung (1892 ; trad. fr. : Dégénérescence, Paris, Alcan, 1894).

Il sera donc également question, à propos de Mélusine (1920) cette fois, de « la fatigue intellectuelle née d’un excès de civilisation », de « l’ébranlement nerveux consécutif aux violences de la guerre », de « l’indifférence de la logique et de la grammaire », d’ « imposer à la place des déductions normales et des psychologies régulières, une épilepsie pseudo-mécanique » :

N’allons pas croire ce qu’en juillet 1920 écrivait M. Jean Epstein que, plus une époque est fatiguée, plus elle est intelligente : cet aphorisme, excuse des vicieuses décadences, n’avait qu’une valeur de boutade, elle amena la confusion sur un seul plan intellectuel de toutes les impressions en même temps que l’analogie remplaçait le déduction et que l’idée fixe neurasthénique envahissait tout.

[...]

Mélusine appartient évidemment à une littérature de transition [...] Depuis, [...] la vogue d’une heure est oubliée et la fantaisie de café-concert dont ce roman est farci n’est plus qu’un tas de risibles défroques amassées dans le vestiaire d’un théâtre à grand spectacle et à luxueuses mises en scène.

[...]

La vogue pseudo-littéraire du Proustisme,  la théorie psycho-scientifique des refoulements et de la libido freudiennes [...] devaient séduire un cerveau aussi fasciné que le sien par la mode, le neuf, l’originalité, le bizarre. [2]

 

Signalant l’empire de la mode sur l’œuvre de Franz Hellens, Gauchez se défend bien d’entendre diminuer la valeur de l’écrivain. En effet, malgré les réserves formulées, la conclusion n’en n’est pas moins péremptoire :

Homme de lettres des plus intéressants, cas pour ainsi dire unique dans la littérature actuelle de Belgique, M. Hellens [...] peut ne pas plaire, peut être discuté : il est incontestablement un des meilleurs écrivains de notre pays. [3]

 

Cet essai consacré à Hellens révèle de manière exemplaire la personnalité critique de Gauchez. Conservateur par tempérament et par goût de l’ordre, profondément ancré dans le dix-neuvième siècle, ce détenteur de critères immuables et intemporels est fermement convaincu de la solidité de son travail. Marqué par la fraternité des armes, ce bon vivant recherche les contacts humains qui priment sur les divergences esthétiques. S’il se méfie par nature de tout radicalisme littéraire, il aura la largesse d’esprit (et le bon sens pratique) de ne pas combattre ouvertement les tendances modernistes, tout en gardant ses distances. C’est qu’il se veut avant tout rassembleur au service de cette défense et promotion passionnelles des «lettres belges » qui sera la grande affaire de sa vie.

Dressant en 1928 le bilan de la littérature française contemporaine en Belgique, Roger Avermaete émet un jugement sévère :

Ainsi, si nous regardons la production des jeunes d’avant-guerre qui sont les aînés d’aujourd’hui, non pas avec les yeux complaisants d’un scoliaste de bonne volonté, mais avec la curiosité de quelqu’un qui regarde la littérature de Belgique comme celle de Pologne, il faut dire que de toute cette production il ne reste pas grand’chose et que, sans doute, il n’en restera rien.[4]

À ce propos, il constate que Gauchez, « apologiste moins clairvoyant qu’enthousiaste », accable d’ « éloges excessifs des figures de second plan ».[5]

En cette même année 1928, Paul Neuhuys, rescapé de l’avant-garde après un conversion illustrée par les deux romans cités plus haut, qualifie Gauchez d’ «écrivain qui a voulu ramener nos lettres au sentiment de leur véritable tradition ».  Cette véritable tradition c’est, selon la formule d’Eekhoud, « être soi ». 

Un programme aussi absurde déclenche inévitablement sur notre aigre phonographe national un concert d’insinuations désobligeantes. Mais en dépit de l’action déprimante du milieu où il vit, Gauchez parvient à se maintenir dans un état d’enthousiasme lyrique que ses ennemis eux-mêmes ne peuvent prendre en défaut. Cette confiance lui vient de sa perspicacité professionnelle. Il est seul à poursuivre l’action entreprise jadis par Camille Lemonnier qu’il rappelle par bien des côtés. Laissez venir à moi les petits écrivains. On peut lui reprocher sans doute un éclectisme illimité mais on ne saurait l’accuser d’avoir déserté cet idéal si injustement décrié : l’émancipation de nos lettres.[6]

Ce qui n’était pas pour déplaire à Neuhuys, qui reconnaîtra plus tard avoir souffert de « lotharingite aiguë », c’est que Gauchez , comme le rappelle Willy Koninckx

prétendait ni plus ni moins qu’à faire craquer rabelaisiennement les cadres d’une littérature belge représentée par quelques cuistres racornis, battre le rappel de ce qu’il appelait La Renaissance d’Occident, et, lui aussi, ressusciter l’impossible Lotharingie du Téméraire, rêve de tout Belge qui se respecte.[7]

 

Henri-Floris JESPERS

A suivre)



[1] Maurice GAUCHEZ,  À  la Recherche d’une Personnalité, o.c., pp. 183- 196 ; p. 188.

[2] Ib., p. 189; 192; 195.

[3] Ib., p. 196.

[4] Roger AVERMAETE, Petite fresque des arts et des lettres dans la Belgique d’aujourd’hui, Bruxelles, L’Églantine, 1928, p. 169.

[5] Ib., p. 196.

[6] P. NEUHUYS, Écrivains belges d’aujourd’hui, Anvers, Éditions, « Quand-Même, 1928. Cité d’après P. NEUHUYS, Soirées d’Anvers. Notes & essais, [Anvers], Pandora, 1997, pp. 160-161.

[7] Willy KONINCKX,  Reportage rétrospectif, in Les Soirées d’Anvers, troisième cahier, Anvers, Ça ira, 1962, p. 45.

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Published by ça ira! - dans littérature
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