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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 05:02

Au début des années cinquante, Paul Neuhuys et Willy Koninckx constateront qu’il est de bon ton d’ignorer Maurice Gauchez (1884-1957), l’animateur de La Renaissance d’Occident. Aujourd’hui le souvenir de Gauchez et de ses entreprises s’est totalement estompé. Dans le Berg et Halen, il n’est que furtivement évoqué en sa qualité d’ « animateur inamovible » d’une amicale des écrivains combattants.

Nous lui devons un portrait bien enlevé de Neuhuys, paru en 1928, qui nous renseigne sur une ô combien éphémère tentative du poète de tâter du journalisme :

Nous imaginons M. Paul Neuhuys : nous l’imaginons comme nous l’aperçûmes, voici cinq ou six ans, pour la première fois. Dans la salle de rédaction où quelqu’un venait d’annoncer « un nouveau », un jeune homme très distingué, un peu « talon rouge », fit son entrée. Il se présenta à la ronde, cynique et timide : « Neuhuys! », s’inclina et s’assit à la grande table centrale. On lui passa des papiers. Pendant deux heures et quelques minutes, le « nouveau » remua, lentement,  silencieusement, des piles et des piles de journaux. Puis il se leva, sans bruit, glissa posément son siège sous la table, salua poliment les uns et les autres, et, désormais, ne reparut plus jamais dans ce bureau de rédaction.

Il y en a qui sont journalistes

Et qui attendent les incendies dans une salle de rédaction

devait dire plus tard, dans un poème dédié à ses amis, ce « reporter » mort-né.[1]

 

Au lendemain de la Grande guerre, Gauchez se voulut rassembleur. Fondateur du groupe La Renaissance d’Occident[2] qui se réunissait tous les dimanches au café Le Diable au Corps, rue aux Choux à Bruxelles, il avait créé non seulement la revue du même nom, mais également une troupe de théâtre, « Les œuvriers de la Renaissance d’Occident ». 

Max Deauville témoigne :

Il ramassa les isolés que nous étions et les réunit en un amalgame hétéroclite qui constitua le groupe de La Renaissance d’Occident. Il y avait un peu de tout là-dedans. Les uns apportaient avec eux la nostalgie de Londres ou de Paris, ou même du midi de la France, où ils avaient vécu pendant les hostilités, soit comme blessés ou pour quelque autre raison. D’autres comme Théo Fleischman, Wyseur, Jacques Kervyn de Meerendré, Frenay-Cid, Charles Conrardy, Maurice Gauchez et moi-même, avions vécu dans la guerre elle-même. Et alors ? Qu’y avait-il autour de nous? Il n’y avait plus de milieux littéraires, pas de groupes, rien à quoi pouvoir s’accrocher. C’est alors que surgit la voix de Gauchez : clamans in deserto! [3]

 

Gauchez avait fait ce qu’il est convenu d’appeler « une belle guerre ». Engagé volontaire dans les autocanons dès le 3 août 1914, éclaireur, prisonnier, condamné à mort, il s’évade et rejoint le front de l’Yser où il sera blessé et gazé à plusieurs reprises. Il publie à Paris un témoignage sur la campagne de 1914, le premier reportage de guerre de Belgique, préfacé par Henri de Régnier[4], et deux volumineux recueils de poèmes de guerre qui seront primés[5]. Après l’armistice, il est nommé professeur de rhétorique au Lycée d’Anvers et il reprend ses activités au journal Le Matin où, selon le témoignage de Willy Koninckx, « il était vraiment l’homme à tout faire ».

S’il est une qualité que l’on ne peut dénier à Gauchez, polygraphe et animateur, c’est d’avoir été toute sa vie doté d’une gigantesque puissance de travail soutenue par un enthousiasme débordant. « Travailler semble être sa devise, note en 1923 le jeune écrivain aujourd’hui oublié, figure emblématique de la Résistance et futur ministre communiste Fernand Demany :

Il paraît tantôt à cette rédaction du Matin d’Anvers, brodant sur l’actualité le laïus qu’un journal réclame chaque jour, tantôt au théâtre, sa large carrure gainée dans le smoking de rigueur, tantôt en rue, pressé, essouflé, rouge, une serviette bourrée sous le bras, tantôt dans les réunions littéraires où il serre des mains, sans – chose à signaler – distribuer de perfides coups d’épingle, tantôt à la chaire où il enseigne aux jeunes gens la littérature, tâche qui l’envoûte comme un sacerdoce.[6]

 

C’est aux éditions de La Renaissance d’Occident que paraît en 1926 le premier roman de Neuhuys, Les Dix Dollars de Mademoiselle Rubens. À la fin novembre de la même année, il termine un second roman,  La Conversion de Pittacus. Grâce à Maurice Gauchez, « un éditeur providentiel » lui achète le manuscrit « à beaux deniers comptants ». Ces deux romans consacrent le retour à l’ordre. [7]

C’est l’époque où Neuhuys écrit à son ami Mesens :

Tous, nous nous décevons mutuellement. Voilà bien l’état actuel du mouvement moderne. Qui donc remédiera à cette situation, et par quelle révolution de nous-mêmes reprendrons-nous conscience de notre véritable rôle ? [8]

 

Dans Mémoires à dada, ouvrage posthume, Neuhuys affirme que c’est par à La Renaissance d’Occident qu’il fit la connaissance de Gelderode.

J’avais en effet assisté à la première de Barrabas, joué en flamand dans une salle de patronage, rue du Presbytère à Anvers, et en avais donné une critique fort élogieuse pour un numéro de 1926. À la suite de cet article, j’entrai en correspondance avec Ghelderode avant d'aller le trouver dans la maison jouxtant le cimetière qu’il occupait alors à Schaerbeek. [9]

 

Si, dans le sens le plus large, ce fut bien par La Renaissance d’Occident qu’il fit la connaissance de Ghelderode, il ne s’agit pas moins d’un téléscopage de souvenirs.

Rétablissons donc la chronologie et les circonstances exactes. [10]

Le 3 novembre 1927, Neuhuys adresse à Ghelderode un exemplaire de La Conversion de Pittacus, lui suggérant de lui faire parvenir en échange, « celui de vos ouvrages que vous jugez le plus représentatif ». Le 11 novembre, il écrit prendre « un plaisir intense » à lire La Mort du Docteur Faust et Vénus. Ces deux petites volumes avaient paru aux Éditions de « La Flandre Littéraire » ; La Mort du Docteur Faust, « tragédie pour le music-hall et in prologue et trois épisodes » fin mars de 1926; Vénus, « tragi-farce en 1 acte » venait de sortir de presse.

Le 2 mai 1928 paraît le premier numéro de l’hebdomadaire Le Rat. Neuhuys y consacre un article à Ghelderode dans lequel il mentionne Escurial et La Transfiguration dans le cirque. Ces deux pièces venaient de paraître le 15 avril sous le titre Théâtre vol. II aux éditions de La Revue d’Occident avec une préface de Maurice Gauchez.

Ce ne sera qu’en avril 1929 que Neuhuys consacrera sa « Lettre d’Anvers » publiée par La Renaissance d’Occident à Barabbas, qu’il avait vu représenté à Anvers par le Vlaamse Volkstooneel dans la traduction de Jan Boon. [11]

 

Pierre-Louis FLOUQUET, Portrait de Michel de Gelderode, bois gravé, 1928

Maurice Gauchez appréciait le théâtre de Ghelderode qu’il a d’ailleurs bien caractérisé:

[...] la fusion qu’ il opère instinctivement entre l’humour et la farce, la féerie fantasmagorique et fantaisiste du music-hall ou du cirque, l’ample splendeur du lyrisme idéal et le vérisme singulier de l’observateur, inaugure un théâtre neuf d’où sortira la formule scénique de notre époque.[12]

 

Gauchez ne négligera aucun effort pour attirer l’attention du public sur Ghelderode, lui ouvrant largement les colonnes de sa revue et publiant ses œuvres en volume : L’Histoire Comique de Keizer Karel telle que la perpétuèrent jusqu’à nos jours les gens de Brabant et de Flandre (préface de Max Deauville, 1923) ; Oude Piet (1925) ; Les Mystères de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ (1925) ; Kwiebe-Kwiebus (1926) ; Théâtre vol. II. La transfiguration dans le Cirque – Escurial (préface de Maurice Gauchez, 1928) ; Théâtre III. Don Juan. Drama-farce pour le music-hall – Christophe Colomb. Féerie dramatique (illustration de Pierre-Louis Flouquet, 1928) et enfin, Trois acteurs et un drame (1929).

Inutile de souligner, qu’en bonne dialectique ghelderodienne, après avoir été porté aux nues, Gauchez sera, comme Clément Pansaers, la victime de la méchanceté maladive du grand dramaturge qui le qualifia de : « cacographe », « illisible gribouilleur », « imbécile maculé d’encre », « pauvre type qui ne laissera rien, pas même le souvenir d’un bon garçon... ».[13]

Ghelderode prenait plaisir à se prétendre descendant d’un allumeur de bûcher du moyen âge.

Henri-Floris JESPERS

(à suivre)



[1] Maurice GAUCHEZ,  À la Recherche d’une Personnalité, Bruxelles, éditions de La Renaissance d’Occident, 1928, p. 279.

[2] Le groupe est fondé par Gauchez le 1er octobre 1919, et comprend : Maurice Bladel, Léon Bocquet, Michel Coenraets, Charles Conrardy, Max Deauville, Fernand Demany, Jean Fischbach, M. de Ghelderode, Jacques Kervyn de Meerendrée, Willy Koninckx, René Lyr, Georges Linze, Camille Poupeye, L. de Nave, Gaston-Denys Périer, R. De Smet et Marcel Wyseur.

[3] Cité dans la biographie sur www.maxdeauville.be.

[4] Maurice GAUCHEZ, De la Meuse à l’Yser: ce que j’ai vu, Paris, Arthème Fayard, 1915.

[5] Maurice GAUCHEZ, Les Rafales, Paris, Eugène Figuière, 1917. Prix Davaine 1918 de l’Académie française ; Ainsi chantait Thyl, Paris-Zurich, Crès et Cie, 1918. Prix des Indépendants 1918.

[6] Citation empruntée à Georges DOPAGNE, Maurice Gauchez, Bruxelles,  Le Livre belge d’aujourd’hui, 1937, p. 67.

[7] Paul NEUHUYS, Les dix Dollars de Mademoiselle Rubens, Bruxelles, La Renaissance d’Occident, 1926 ; Paul NEUHUYS, La Conversion de Pittacus, Bruxelles, Éditions Colombia, 1927. Préface de Maurice Gauchez. Cf. Henri-Floris JESPERS, Retour à l’ordre et inquiétude identitaire, in : Bulletin de la Fondation Ça ira, no 16, 4ème trimestre 2003, pp. 6-14.

[8] Lettre de P. Neuhuys à E.L.T. Mesens, Anvers, 29 mars 1927. Collection Getty Research Institute, Los Angeles, E.L.T. Mesens Papers, 1917-1976, 920094.

[9] Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, pp. 95-96.

[10] À propos de cette chronologie, cf. Henri-Floris JESPERS, Michel de Ghelderode et Paul Neuhuys : témoignages d’une amitié, in Jan HERMAN, Lieven TACK, Koenraad GELDOF (ed.) : Lettres ou ne pas Lettres. Mélanges de littérature française de Belgique offerts à Roland Beyen, Presses Universitaires de Louvain, Leuven,  2001, pp. 279-294 ; 282-284.

[11] Paul NEUHUYS, Lettre d’Anvers. Une représentation du Vlaamsche Volkstooneel, in La Renaissance d’Occident, avril 1929, pp. 119-122. Repris dans : P. NEUHUYS, Soirées d’Anvers. Notes & essais, [Anvers], Pandora, Cahier 5, novembre 1997, pp. 135-138.

[12] Maurice GAUCHEZ,  À  la Recherche d’une Personnalité, o.c., p. 168.

[13] À propos des rapports de Ghelderode avec La Renaissance d’Occident, cf. Roland BEYEN, Michel de Ghelderode ou  la hantise du masque,  Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises, 1980, 3e édition, pp.158-193.

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Published by ça ira! - dans littérature
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