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30 avril 2008 3 30 /04 /avril /2008 04:20

C’est à cette époque, dans les trois ou quatre années qui suivirent la victoire de 18, que Paul Neuhuys contribue à donner à l’avant-garde de Belgique son goût et son parfum inimitables. L’un de ses chefs-d’œuvre, Le Canari et la cerise, participe du même esprit. Comment le définir ? Paul Neuhuys recueille sans doute les échos du dadaïsme ; celui-ci, en pays flamand – on peut dire aussi dans l’atmosphère hanséatique -, ne saurait hériter du nihilisme roumain de Tzara, ni de la tendance à l’Apocalypse des expressionnistes allemands. Il leur préfère l’absurde, notion qui ne sera à la mode que quinze ans plus tard, et il l’imprègne d’une vieille tradition flamande, qui est la satire, héritée aussi bien de Peter Breughel que de Charles de Coster. Il faut se moquer avec rage et douceur à la fois : il ne faut pas détruire pour autant, la force de vie étant irremplaçable.

Seul à représenter ce pli de l’âme et de la chair, Paul Neuhuys construit son œuvre à l’abri des modes, néglige le surréalisme, et jette sur l’existence, dans les années 30, un regard de parfait et tendre persiflage, comme dans La Fontaine de Jouvence.

Dans sa maturité Paul Neuhuys peut apparaître comme un Jean Cocteau plus douloureux, plus profond, plus grave sous ses rictus. Il a aussi de l’inutilité d’être une vue où le désespoir se cache sous des jeux délicieux. Il est à la poésie allusive et fantaisiste ce que Michel de Ghelderode est au théâtre ; tout au plus ne croit-il pas indispensable d’avoir recours aux images baroques. Pas d’illusion ! telle semble la morale – et les poètes flamands du XVe siècle ne tremblaient-ils pas de moralismes extorqués à leur âme par quelque diable mal caché ? – de ses poèmes, à condition qu’on puisse bien entendu ajouter : « sauf celle, suprême, de l’art, donc du verbe impeccablement ciselé ». Jean Paulhan, connaisseur entre les connaisseurs, ne s’y est pas trompé, qui considérait, dans les années 50, Paul Neuhuys comme l’un des poètes les plus inspirés et les plus dérangeants d’alors : ne l’a-t-il pas invité à collaborer à la Nouvelle Revue Française ?

Ce livre-ci est né de l’admiration que le signataire des ces lignes a éprouvée à la lecture du dernier recueil de Paul Neuhuys, Octavie, paru en 1977 : dans le domaine de la nostalgie sous cape, qu’a-t-on écrit de plus poignant et de plus gifleur depuis Apollinaire ? La France poétique est paresseuse, ingrate, presque incompétente. Il lui manquait un Paul Neuhuys : que ce florilège un peu ascétique lui apporte la gloire et l’affection.

Alain BOSQUET

Printemps 1979

 

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Published by ça ira!
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