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17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 02:22

Fine mouche, Emma Lambotte, n’est nullement surprise de la description des mœurs de ces fleurs “frénétiques” que renferme L’Herbier magique.

« Ah ! quelle ardeur, quelle soif d’amour inextinguible expriment toutes ces fleurs ! [...] Elles s’ouvrent au soleil à s’en retourner, elles appellent la brise porteuse de pollen en s’étalant de façon flagrante... ce sont de petites éhontées. J’avais déjà pensé en voyant les fleurs s’exaspérer de désirs qu’elles n’étaient point les innocentes que l’on poétise toujours...

Mais que le magicien soit prudent ; pour avoir discerné ces choses il m’apparaît tel que les petites insatiables.

Il faut, quand on n’a plus vingt ans, savoir pratiquer les excès avec modération. [...]

La Joueuse d’ocarina est de la même veine... – Mon ami, quelle obsession que la volupté ! – Quel esprit pétillant vous sort de tous les pores, cher mauvais sujet ! »[1]

 

Marie Gevers, dont L’Herbier légendaire était sur le point de sortir chez Stock, ne pouvait qu’être sensible à cette rhétorique des fleurs.

« Je vous envie d’avoir pu vous évader dans l’anagramme de votre propre nom. [...] La vertu des noms est extraordinaire ! Là où va Uphysaulune, les fleurs obéissent simplement à leurs noms. Leurs noms seuls révèlent au magicien leur nature, leurs désordres sexuels ou leurs aventures d’amour !

Quand toute cette sorcellerie vous arrive comme à moi sous la forme d’un beau petit volume en caractères Plantin et limité à cent exemplaires on se sent soi-même... enchanté, au sens que Merlin donnait à ce mot. [...]

Et d’inviter Neuhuys à Missembourg, car elle “serait heureuse d’y présenter Uphysaulune à l’arbre nommé Apollon, tant il est beau.”[2]

Roger Avermaete ne semble pas avoir goûté outre mesure ce qu’Emma Lambotte appelait “le drôle neuhuysien”. Il écrit un mot dactylographié à son “cher Uphysaulune”, le remerciant de l’envoi de L’Herbier magique et l’assurant l’avoir lu “avec plaisir”, signant en capitales GEROME TAREVARE...[3]

Franz Hellens, quant à lui, qualifiera le recueil de “petit chef-d’œuvre de fraîcheur, d’invention et d’écriture” :

« Vous n’avez rien réussi de meilleur, et pourtant je n’ai pas oublié Le Canari et la cerise. »[4]

“De la grande poésie ?” Non, trancha Willy Koninckx, l’ami de toujours, mais “une poésie d’une rare adresse et qui justifie la curiosité que Neuhuys a toujours éveillé chez ses confrères étonnés par son talent raffiné”.

« Ces petits poèmes ciselés ne sortent pas d’un élan de la pensée ironique de l’orfèvre. Chacun est né d’une idée caressée et d’une patiente recherche d’effets de contrastes, de compositions expertes, de sonorités agréables à... voir. C’est de la poésie longuement ouvragée et qui ne touche pas l’âme du lecteur. En revanche, elle le séduit par son tour délicieux, son trottement habile, sa subtilité. Veut-elle l’émouvoir ? Peut-être. Elle veut surtout le divertir, l’amuser, le surprendre par des allures inattendues. Et si elle s’abandonne [...] à proposer une morale — à la manière des fabulistes — elle se contente d’ordinaire de faire image. »[5]

Norge, cet autre ami de toujours, et toujours chaleureusement élogieux, sera cependant, lui aussi mais beaucoup plus tard, plus réservé à l'égard d'Uphysaulune. Paul Neuhuys lui avait fait parvenir le 4 juin 1966 quelques poèmes à paraître en 1967 dans Septentrion et il lui répondit le 21 août entre beaucoup d'appréciations positives :

« … Quand on est oiseau, diable, on vole. Et finalement tu as plus à dire, à chanter dans les sentiments que dans les fleurs. Voilà. Dans un nouveau recueil, je lâcherais les allusions florales. C'est dit, tu me voulais sincère… »

La bru de Norge par contre, Lucienne Desnoues, qui avait déjà témoigné de son admiration pour “le magicien Uphysaulune” lui dédicaça, en cette même année 1966 Les Ors avec ce commentaire :

« Jean et moi venons de [vous] relire avec délectation. (Comme Saxifrage et Fraxinelle, nous formons un bon ménage et lisons les poètes ensemble.) »

 

Neuhuys avait toujours été fasciné par “la précision verbale” de la fable, de tous les genres littéraires le plus ancien, mais aussi le plus humble : “Ésope, esclave phrygien, laid et difforme, se servait de la fable pour traduire à demi-mots des sentiments qu’il n’osait manifester plus ouvertement”. La morale de la fable, c’est “le sens caché qui se dégage de l’invraisemblable”. [6]

 

Quelques années plus tard, en juin 1956, Neuhuys aura la surprise et le plaisir de recevoir par l’intermédiaire de Robert Chatté, libraire en chambre à Montmartre, un petit mot de Jean Paulhan qui trouve L’Herbier “rudement bien” et propose d’en publier des fragments dans la NRF, le recueil “étant presque inédit”.[7] Ce petit mot sur papier rose était glissé dans un exemplaire de L’Aveuglette de Paulhan (1952),

« un petit ouvrage où il est dit, à peu près, qu’en groupant les mots à l’aveuglette il nous est permis parfois de mieux les voir, (en les regardant moins). Moi qui croyais qu’on n’aimait pas en France tout ce qui chez moi tendait à une trop exquise précision verbale ! »[8]

 

Dans ses mémoires, Neuhuys notera que L’Herbier passa inaperçu, “plus encore que les précédents recueils, [...] peut-être parce qu’il s’agit là d’une poésie anonyme, collective et posthume”. [9]

 

Uphysaulune ne quittera plus le poète, qui le mettra en scène dans Les Archives du Prieuré (1953), La Draisienne de l’incroyable (1959), Septentrion (1967) et Octavie (1977) et qui reconnaîtra volontiers :

« Je m’isole de plus en plus dans l’univers imag-naire que je me suis créé de fleurs vivantes humaines animales.

On pourra dire qu’Uphysaulune au septentrion de son âge aura passé entièrement dans son œuvre. »[10]

 

Dans tous les recueils qui ont suivi L’Herbier, Neuhuys introduira en effet des poèmes floraux, dont certains sont de véritables histoires de famille.

Son fils Luc témoignera :

« Je me souviens que ma femme, en lisant “Perce-Neige” dans La Draisienne de l’incroyable, lui avait dit : “Mais, c’est moi cela !” Mon père a souri. Pour moi, je n’avais jamais songé, jusque là, à chercher des clefs dans les fables d’Uphysaulune. Mais, dans “Perce-Neige”, Paul Neuhuys fait le portrait des petites amies de ses deux fils. » [11]

 

Les fleurs, elles étaient déjà dans La Source et l’infini (1914) : “lis sibyllins”, “roses obscènes” et “chrysanthèmes inodores” — sans oublier cette “fleur gynandre”, signe avant-coureur chez le poète de ce parti pris de féminisation que le langage floral introduira avec force dans L’Herbier et qui se développera d’une manière quasi organique, non seulement dans les recueils ultérieurs, mais également dans les Mémoires à dada, comme si “l’esprit de déguisement” prenait une tournure délibérée mais toute naturelle de travestissement.

 

Le fabuliste des fleurs ne tardera pas à réapparaître. Dans Les Archives du prieuré (1953), le seul des recueils du poète qui fut réédité quelques mois après sa parution, figure le cycle “Uphysaulune en Floride”. La parution des Archives fut différée à plusieurs reprises, “à cause de nouvelles tribulations budgétaires”.[12] Neuhuys avait envisagé de publier séparément Uphysaulune en Floride, avec des illustrations d’Aubin Pasque, et cinq exemplaires de tête, présentés à 500 francs, contenant un dessin original ; mais ce projet n’aboutira pas.

Les Archives du prieuré reprennent le thème central de Neuhuys : “Le poète sait que son être est une malédiction”. Il se décrit “du bord du suicide au seuil de la démence/ nomade urbanisé, jardinier du désert”, “homme à son déclin/ après le plus abominable des demi-siècles”, “trop fragile ajusteur de mots intraduisibles”, “clown tout pailleté d’esprit” et répète non sans quelque masochisme mâtiné de malice : “Les poètes [...] ces fieffés paresseux, il faut qu’on les étouffe”. Mais le ton n’est pas toujours amer et, même s’il rêve parfois d’être “un muscadin armé d’un énorme gourdin”, Uphysaulune, désinvolte, se balade en une fabuleuse Floride, ce jardin secret sur lequel il règne en maître.

A! que ne suis-je un muscadin

armé d’un énorme gourdin.

 

Paix, mais paix donc, Uphysaulune

contente-toi par quelque chose

 

par quelque chose de naïf

comme les Mimes de Baïf

 

contente-toi, Uphysaulune,

de n’être qu’un homme de plume.

 

Henri-Floris JESPERS

 

 



[1] Lettre de E. Lambotte à P. Neuhuys, 19 juillet 1949. Collection privée.

[2] Lettre de M. Gevers à P. Neuhuys, 25 juillet 1949. Collection privée.

[3] Lettre de R. Avermaete à P. Neuhuys, 1er août 1949. Collection privée.

[4] Lettre de F. Hellens à P. Neuhuys, 2 mars 1950. Collection privée.

[5] Willy KONINCKX, Quelques gerbes de poèmes, in Le Matin. Coupure de presse non datée.

[6] P. NEUHUYS, La Fable, in Le Matin, 13 mars 1938.

[7] À propos de Chatté, cf. Henri-Floris JESPERS, Esquisse d’une correspon-dance et défilé d’ombres, in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 7, 3ème trimestre 2001, pp. 6-8 ; 16-18.

[8] Lettre de P. Neuhuys à F. Hellens, 15 juin 1956. Collection M.L. 2987/29.

[9] P. NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, p. 116.

[10] P. NEUHUYS, Ib., p. 187.

[11] L. NEUHUYS, Témoignage oral, 23 octobre 1997.

[12] Lettre de P. Neuhuys à F. Hellens, 5 mai 1952. ML 2987/9.

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Published by ça ira!
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