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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 02:18

« Ce qui dans ma nature est le plus éminent

c’est l’esprit d’aventure et de déguisement. »

Paul Neuhuys, Octavie (1977)

 

En 1947, de son propre aveu, Paul Neuhuys entend renouer avec la “poésie délinquante”. Il publie La Joueuse d’ocarina. De même qu’il s’était adressé pour son premier recueil à Paul Joostens, il demande cette fois-ci une série de dessins à Alice Frey, ce qui lui valut des démêlés avec son imprimeur, qui refusa d’achever son ouvrage, arguant du caractère inadmissible de ces dessins et ne lui livra finalement qu’un tirage incomplet, non broché. Le cahier contenant une illustration litigieuse semble bien avoir été tiré sur les presses d’un autre imprimeur. En fin de compte, le volume ne fut distribué aux quelques sous-cripteurs qu’en été 1949. Il n’y avait pourtant pas de quoi fouetter un chat, ni même une « poeseloese »...

La parution toute confidentielle de ce recueil d’un libertinage badin coïncide avec une des périodes les plus difficiles de sa vie. Les vers de “Poète” sont franchement autobiographiques :

 

C’est pas pour rien qu’on le regarde de travers

Il met sa famille sur la paille

et considère qu’écrire un beau vers

est plus difficile que de gagner une bataille

 

Époque de marasme pour Neuhuys, dans un Anvers qui, dès la libération, avait connu une période de croissance économique remarquable. Forts du soutien finan-cier du monde des affaires, Carlo van den Bosch, Roger Avermaete, Léon Stijnen et Albert Lilar souhaitaient donner une impulsion nouvelle à la vie culturelle quelque peu délabrée de la métropole. Les initiateurs estimaient qu’il était urgent

« d’entreprendre une action nouvelle et vigoureuse en vue de ranimer dans notre cité, une vie intellectuelle jadis si fastueuse, mais désorganisée par la guerre et l’oppression. [...] Chaque jour nous fait sentir davantage la menace dissolvante qu’une spécialisation à outrance fait peser sur les valeurs humaines. [...] Partout surgit ce besoin de synthèse, prélude à un nouvel humanisme. Nous entendons prendre une part très modeste à cette révolution pacifique et établir dans notre ville, une de ces “oasis” dont parle Koestler. [...] Nous avons évoqué une oasis. L’image surgit tout naturellement en songeant à une ville désertée comme la nôtre. Non pas que celle-ci manquât de ressources ou de citoyens avertis ! – Non, abstraction faite des revers qu’elle a subis mais qu’elle est à même de surmonter avec éclat, notre ville manque d’un centre, d’un foyer où amateurs et artistes puissent se réunir [...] »[1]

 

C’est ainsi que naquit, en 1946, l’Association anversoise des Beaux-Arts, dont l’activité principale sera consacrée aux arts plastiques. La vieille rivalité avec Bruxelles jouant, les initiateurs ne cachaient pas qu’ils entendaient former un pendant à la Jeune Peinture belge. Le bulletin de l’association, Artès, regroupe les signatures de Roger Avermaete, d’André de Ridder, d’Hubert Colleye, de Willy Koninckx, de Paul Fierens, de Luc et Paul Haesaerts, d’André Souris... La direction de la galerie du même nom est confiée au surréaliste Camille Goemans, ancien marchand de Magritte et de Dali. Les expositions de Picasso, de Klee, de Braque et de Rouault attirent l’attention de la presse et du public, mais les acheteurs ne suivent pas — ni le Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, qui refuse d’acheter pour 18.000 francs un Paul Klee qui fait aujourd’hui la fierté d’un important musée allemand.

Artès organisait régulièrement des ventes publiques et Paul Neuhuys fut chargé, à partir de la fin de 1948, de veiller à la fabrication des catalogues. Travail peu rémunéré, mais qui lui valut de connaître Permeke et Léonor Fini. C’est de cette époque que datent ses premières rencontres avec Jan Vaerten, qui deviendra, avec Antoine Marstboom, la bête noire de Paul Joostens.

Surgit alors un personnage dont les sources de l’érudition de botaniste demeurent voilées de mystère : Uphysaulune.

&

En 1949, les éditions Ça ira lancent un bulletin de souscription assorti d’une “Notice de l’Éditeur” :

« À ceux qui seraient tentés de savoir d’où nous tenons le curieux manuscrit intitulé L’Herbier magique d’Uphysaulune, force nous est de répondre qu’il nous fut tout simplement apporté par le facteur, lequel fut, en l’occurrence, un facteur psychologique important, car il ne s’agit nullement d’un manuscrit anonyme, mais comme nous l’a fait remarquer un de nos auteurs les plus critiqués et partant critique des plus autorisés : Uphysaulune est trop connu pour se faire connaître...

Ce pseudonyme emprunté à la Grèce — Ouphusos Lounos — cache-t-il un homme ou une femme ? Modestie masculine ou astuce féminine d’un auteur qui prétend passer élégamment inaperçu dans un monde où les jeunes filles avec leur air de ne pas y toucher... Prenez garde à la pudeur... et dès l’entrée de ce recueil, entraînés comme dans la porte tournante d’un dancing fiabesque, nous voyons tournoyer la féerie des filles fleurs. »

 

Après avoir cité intégralement le poème liminaire, l’éditeur déclare :

« C’est pour chasser les idées noires que nous avons décidé de publier L’Herbier magique d’Uphysaulune. Lisez donc ces fables ingénieuses plutôt que de vous embourber dans la bourgade, et vous verrez aussi comment le jeune peintre danois Herman Denkens s’est essayé à les illustrer de très plaisante façon, afin de nous prouver doublement que l’imagination crée une réalité de l’esprit. »

 

Neuhuys dira plus tard que Denkens illustra ses poèmes “d'une manière assez mutilée, comme il se doit pour un recueil de fleurs coupées”.[3] Quant à Franz Hellens, il trouva les dessins de Denkens “fort évocateurs”.[4]

Inutile de préciser que Herman Denkens était aussi Danois qu’Ouphusos Lounos était grec.

 

Le peintre Herman Denkens (1926-2001) appartenait au groupe de jeunes artistes gravitant autour d’Artès. Les dessins et vignettes de Denkens connaîtront leur heure de vogue et seront appréciés dans les pays scandinaves ; il était passionné de culture viking. Patron de cabarets à la Stadswaag, haut lieu par excellence de la bohème noctambule, il y jouera un rôle décisif d’animateur. Après De Zolder, ce sera De Stal — “local parabolique de notre continent” — qui attirera non seulement une jeune faune dite “existentialiste”, mais également des musiciens de jazz tel Frans Sans ou des artistes établis tels Ossip Zadkine, Floris Jespers ou Marc Macken.

Infatigable, débordant d’idées et doté d’un optimisme indécrottable, il ouvrira, en 1953, le Gard Sivik et, généreux de nature, il financera les premiers numéros de la sémillante revue du même nom, porte-parole des “Vijfenvijftigers”, la génération dite de 1955, dont les poètes Paul Snoek et Hugues Pernath (“les frères siamois”) et Gust Gils, ainsi que l’essayiste René Gysen et l’homme de théâtre Tone Brulin furent les principaux représentants. Alors que le photographe Georges Thiry se réjouissait déjà de visiter les caves et greniers du Stadswaag en compagnie de Paul Joostens, celui-ci écrivait à Neuhuys : « La descente aux caves Moeder Lambic-Gardchivique me déplaît, malgré ma sympathie pour Herman Denkens en personne, la bande et toutes les bandes Stadswaag sont Parodie de St. Germain des Prés en rafistolant des culs à la Breughel de pantalons Garde Comique. »

 Rôder en noctambule dans les boîtes d’artistes à la mode, c’était beaucoup demander à Joostens... Denkens fut également l’ordonnateur d’une somptueuse mystification mettant en scène Salvador Dali reçu en grande pompe à Anvers, canular dont la presse écrite et cinématographique se fit aveuglément complice, et à laquelle le bourgmestre Lode Craeybeckx participa de gaieté de cœur.

Tournant momentanément le dos à la bohème, Denkens créera une agence de publicité qui connut son heure d’irrésistible succès, mais dont la déconfiture fut tout aussi retentissante que son essor.

Renouant avec la peinture, il lancera en 1984 “De Magiërs”, un groupe de peintres travaillant dans l’esprit de Fantasmagie et qui participera à plusieurs Salons de la Figuration Critique au Grand Palais à Paris. [5] À la fin de sa vie il se fera acteur, incarnant à la télévision un grand-père sympathique et non-conformiste. À sa manière, Denkens fut un Geert van Bruaene à la sauce anversoise.

 

L’Herbier magique d’Uphysaulune parut donc sans nom d’auteur. Personne ne pouvait être dupe, mais il y avait bien, de la part de Neuhuys, comme une velléité de mystification, une volonté également de s’affirmer en s’effaçant. Évoquant dans ses mémoires ces tristes années, les plus sombres de sa vie, Neuhuys écrira :

« Surgit alors, sous la pression des événements, un personnage assez inattendu, un personnage qui me ressemblait, entièrement tiré de moi-même puisqu’ aussi bien il représente l’anagramme de mon nom : Uphysaulune ou le fabuliste des fleurs. Uphysaulune irrésistiblement attiré vers le royaume des fleurs : fleurs debout, fleurs assises, fleurs couchées. Et fleurs coupées aussi, comme Alcibiade la queue de son chien ou Cromwell la tête de son roi…”[6]

 

Produit spontané des circonstances de la vie, cet Uphysaulune qui surgit et qui ne quittera plus Neuhuys d’une semelle, c’est l’image du poète qui jaillit, irrésistible, du subconscient, un archétype qui s’affirme avec vigueur, alors que le citoyen, cherchant refuge dans un anonymat transparent, s’incline et s’efface. C’est le thème primordial qui se répète, celui de la poésie-délit, né du scandale provoqué par La Source et l’infini qui valut au poète l’exclusion de l’athénée d’Anvers où il terminait sa rhétorique. L’exercice de la poésie est à nouveau présenté comme faute originelle et vice rédhibitoire. Mais cette fois-ci, si le sentiment de culpabilité ronge, il n’est toutefois plus question de rachat mais, bien au contraire, de revendication d’une spécificité prédestinée. Si le poète écrit, c’est par nécessité biologique. Comme le poulpe, il émet un jet d’encre. 

“Un poème est et n’explique pas ; telle une fleur”, disait Paul van Ostaijen. Le poème est un organisme qui se nourrit des fermentations de l’expérience. Mais afin que l’émotion passe, il convient de l’ancrer, de le châtier (de lui restituer sa chasteté) et de le discipliner (de l’éduquer, c’est-à-dire de lui épargner une fausse sortie). Car, écrira Neuhuys dans Le Carillon de Carcassonne (1961), “plus il y a d’art, plus il y a d’émotion”.

 

Fleurs de rhétorique, rhétorique érotique des fleurs, par le jeu des correspondances et des oppositions, des réactions et des associations, Uphysaulune crée un univers intime où le langage des fleurs restitue délicatement l’observation la plus acérée, voire la plus crue. Poésie suave, subtile et savante : pour savourer pleinement ces “fables”, il ne suffit pas de (re)connaître les qualités et particularités exemplaires des protagonistes, encore faut-il être initié à la pharmacognosie. Boîte à musique, certes, mais également boîte à malice, cet herbier magique, car pour arriver à ses desseins, le poète n’hésite pas à se servir de variantes archaïques. C’est ainsi que le mimosa pudique (“noli-me-tangere” ou “ne-me-touchez-pas”) se déguise en Dame Mimeuse, la sagittaire en flèche-d’eau, le narcisse des poètes en claudinette, la primevère auriculaire en oreille-d’ours et la gueule-de-loup en gueule-de-lion.

Jeu verbal et érudit, certes, mais aussi exercice de conjuration, car cet herbier répertorie des espèces qui protègent des poisons et des mauvais sorts, ou qui chassent les idées noires, comme la doradille (cétérach, herbe dorée, dorade ou herbe à la rate, “quod adversus splenis morbos efficax”), cette fleur “éperdument belle” qui séduisit Paul Colinet :

« Vous lui avez consacré un poëme si beau qu’on l’apprendrait volontiers par cœur. J’ajoute, en ce qui concerne cette fleur, que je ne la connais qu’à travers les scintillements et la griserie de votre chanson, qui la rend inoubliable. »[7]

 

La Doradille

 

Pourquoi, pourquoi la Doradille

a-t-elle, a-t-elle des yeux qui brillent?

 

Elle qui dut vendre ses hardes

pour payer dettes trop criardes

 

et qu’on surprit à mendier

sous le rose amandier,

 

elle qui disait un peu partou:

patience, la patience est tout...

 

pourquoi aujourd’hui s’écrie :

le tout est d’avoir l’étincelle !

 

Pourquoi, pourquoi la Doradille

a-t-elle, a-t-elle des yeux qui brillent?

 

Il lui arrive une chose affreus:

elle est heureuse, heureuse, heureuse...

 

Henri-Floris JESPERS

 

 



[1] Carlo VAN DEN BOSCH, Présentation, in Artès, no 1, 1946.


[3] Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, pp. 115-116.

[4] Lettre de F. Hellens à P. Neuhuys, 2 mars 1950. Collection privée.

[5] Cf. Dirk STAPPAERTS, 1001 magische dagen. 3 jaar magisch kunstgebeuren 1984-1987, Antwerpen, Galerij De Magiërs, 1987.

[6]  Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, o.c., p. 115.

[7] Lettre de P. Colinet à P. Neuhuys, « dans l’éternité, ce 23 mars 1950 ». Collection privée.

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Published by ça ira!
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