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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 16:10

C’est souvent l’équivoque qui sous-tend l’équanimité que le poète poursuit, et de l’équivoque au malentendu, il n’y a qu’un pas, vite franchi d’ailleurs. Au fond, Neuhuys a toujours été attiré par un certain classicisme, et il aimera répéter : « Moi, je n’ai jamais eu la prétention d’être dada, ni dada ni surréaliste ; mais j’ai toujours été extrêmement attiré par les extrêmes ».

Cette attirance par les extrêmes entretiendra équivoques et malentendus, mais ce dédoublement, ces états multiples de l’être, permettront au poète de vivre plusieurs vies. Il dira que les poètes sont une secte protestante parce qu’ils protestent contre l’inacceptable unilatéralité de la réalité, et il résumera sa démarche par une boutade qui le dépeint en pied : « Entre Calvin et Luther, je choisis Érasme – bien que Luther, c’était un gai luron ». La neutralité érasmienne, ne uter, voilà son idéal. Ne pas opérer un choix définitif, car le choix implique un refus et limite d’une manière insupportable les inépuisables possibilités d’émerveillement qui sommeillent en nous, sources de jouissances insoupçonnées. Quelle volupté que de revendiquer avec désinvolture le droit à l’arbitraire et, simultanément, de se soumettre à la règle la plus stricte ! Quelle ivresse ascétique que de prêcher le droit de se contredire et celui de s’en aller, tout en élaborant une discipline librement consentie — et de soupirer sous la règle de l’ordre et de souffrir sous le poids de la liberté ! Attirance des extrêmes, certes, mais surtout inéluctable coïncidence des opposés plutôt qu’inquiétante contradiction interne.

Neuhuys est marqué au sceau de Janus à deux visages, dieu romain des arches et des portes, des entrées et des sorties, surveillant et protecteur des passages de l’extérieur à l’intérieur. Dès ses « Poètes d’aujourd’hui », le critique s’attache à déblayer le passage du classicisme et du symbolisme à la modernité — et c’est pour mieux circuler de l’un à l’autre —, intériorisant les remous du siècle qu’il vit intensément mais à huis clos. Toutes les portes lui sont ouvertes, mais il entend ne s’installer nulle part.

Le temple de Janus au double visage, l’un jeune et l’autre âgé, était orienté du levant au couchant, et deux portes y donnaient accès. Janus bifrons, sentinelle du seuil, est en mesure de voir devant et derrière tout à la fois, et rien n’échappe à son œil vigilant. C’est qu’il ne peut être question de n’observer la route que dans un seul sens. Et ce que le poète entrevoit d’un œil scrutateur mais distant, ce qu’il vit d’un cœur ardent mais pudique, il le rassemble ou le martèle en ce poème qui lui suffit. Et le poème vaut bien la prose du monde.

Chevauchant la draisienne de l’incroyable, Neuhuys balaie le passé et l’avenir d’un même regard à la fois naïvement émerveillé et secrètement meurtri. Talon rouge et bonnet phrygien, conservateur et révolutionnaire, il n’entend renoncer à rien de ce qui le fascine. Le passé et l’avenir sont des espaces à émouvoir et, pour lui, la tentation du grand ordre du classicisme et la fascination de la cathédrale dada coexistent, tout comme la certitude et l’inquiétude qui l’habitent.

Tout cela ne va pas sans écartèlement, et l’univers apparemment simple et limpide de Neuhuys (Janus est parfois doté de l’épithète « junonien » qui renvoie au mariage, à la vie familiale et aux enfants) est peuplé de troublants éparpillements et d’étranges convergences. Si, dans ses meilleurs poèmes, il « entretient savamment » [1] la brisure, c’est que cela correspond à une nécessité vitale. C’est la déchirure qui crée l’espace de liberté indispensable à l’alchimie des opposés. Cette gestion des antagonismes s’avère plus éprouvante qu’il n’y paraît, et le poète sera longtemps hanté par l’insoluble problème de l’identité. Ne reconnaissait-il pas être « cet homme frontière, empalé sur un poteau indicateur » dont parlait Ghelderode, « victime de deux cultures qui lui sont également distantes » ?[2]

 

Henri-Floris JESPERS




[1] André MIGUEL et Liliane WOUTERS, Terre d’écarts, Bruxelles, Éditions universitaires, 1980, p. 32.

[2] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, [27 juillet 1931).

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Published by ça ira!
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