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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 16:04

Préfaçant anonymement sa Petite Interview collective et rétrospective de la Belgique littéraire (1934), Neuhuys déclare :

« Si la partie wallonne de notre pays ne saurait se soustraire aux proches influences germaniques, il est bien certain aussi que, d’Anvers à Dunkerke, il y aura toujours eu des écrivains de langue française qui, ethniquement et littérairement, n’en appartiennent pas moins à la Flandre. On peut donc, puisque nous y sommes entraînés, mettre en doute l’existence d’une littérature belge, mais cette petite interview n’en atteste que davantage l’inquiétude littéraire persistante de notre pays… »

Littéraire, cette inquiétude, certes, mais Neuhuys est bien atteint de ce qu’il qualifiera lui-même de « lotharingite aiguë ». Tout comme Ghelderode se réfugie dans une Flandre mythique qu’il sait un songe, Neuhuys fuit une réalité qu’il juge mesquine. Dans de nombreux articles, il glorifiera les grandes pages de l’histoire des Pays-Bas, et il s’adonne avec délice au vieux rêve du Téméraire : la création d’un état-tampon entre Latins et Germains, dont la culture réaliserait « la synthèse des qualités des deux races ». Entre le flot latin et le bloc germanique, il convient de ressusciter le grand État d’Occident.

C’est là le thème central de son dernier roman, Asvlamor, qu’il publiera en 1935, l’année où il précisera sa pensée dans l’avant-propos de sa Trilogie néerlandaise :

« L’usage de la langue française dans nos provinces a souvent impliqué une certaine vassalité contre laquelle notre pays a toujours su heureusement réagir depuis la glorieuse lignée des ducs de Bourgogne. Et de tout temps notre peuple, Liège en résistant à l’influence germanique de ces évêques, les comtes de Flandre en arrêtant l’expansion de la monarchie française, notre peuple a compris qu’une culture trop unilatérale nous priverait de toute prérogative nationale.

« Il convient une fois de plus de considérer ceux qui prétendent se réclamer de la seule française ou qui, expatriés en France, s’arrogent le droit de mépriser leur pays, pour ce qu’ils sont en définitive : des métèques.

« L’universalité d’une langue ne saurait en rien diminuer notre conscience ethnique […]. »

Constatant que Neuhuys cesse de se livrer aux « jeux particuliers », Ghelderode applaudira Asvlamor, qui répond à des « aspirations encore obscures chez beaucoup » :

« D’un poète aussi, ce récit panoramique, ce grand arc tendu, lourd de sens et d’images. Il ne faut pas être nécessairement visionnaire pour souscrire au programma que ce livre (d’ailleurs réaliste) exprime si nettement. J’y souscris tout naturellement, tu t’en doutais. »[1]

Nourri de la pensée historique, sociologique et psychologique des écoles françaises du dix-neuvième siècle, Neuhuys, comme la plupart de ses amis non-marxistes, en reproduit tout naturellement les concepts les plus répandus. Quand il constate que pour s’élever à une portée universelle, l’art doit obéir à l‘instinct de la race et à ses exigences confuses, il fait implicitement appel, non seulement à Hippolyte Taine et à Maurice Barrès — tout comme son ami Paul Joostens, Neuhuys relira Les DéracinésLois psychologiques de l’évolution des peuples (1894) et sa Psychologie des foules (1897) jusque dans son grand âge —, mais également à Gustave Le Bon et ses (1895).

La pensée de Taine, rapidement vulgarisée, a marqué profondément le discours de toute une époque, et bon nombre de thèses et propositions de l’auteur des Origines de la France contemporaine (1876-1894) sont devenus des lieux communs. Dans sa monumentale Histoire de la littérature anglaise (1863), dont l’influence se fait encore sentir, il constate : « Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause intérieure et puissante, le caractère de la race ». Selon Taine, la race — ensemble de dispositions innées et héréditaires, communauté de sang et d’esprit —, tout comme le milieu, constitue un important facteur explicatif de l’histoire. Barrès y ajoutera le poids des morts et l’attraction de la terre des pères. Le Bon explore le subconscient et s’attache à cerner la constitution mentale des races :

« Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, car à lui seul il est beaucoup plus important que tous les autres. […] Le milieu, les circonstances, les événements représentent les suggestions sociales du moment. Ils peuvent exercer une action importante, mais toujours momentanée si elle est contraire aux suggestions de la race, c’est-à-dire de toute la série des ancêtres. »[2]

Neuhuys admirait Edmond Picard, « théoricien de notre grande époque littéraire de 1880, époque à laquelle la Belgique produisit une littérature forte et originale qui, en tant que belge, comptait aux yeux de l’Europe ». Mais Picard fut également l’ingénieur de « l’âme belge », cette communauté de volonté qu’il ne faut pas confondre avec une communauté de langue. Il constate non sans amertume que cette âme belge est devenue une « vieille défroque dont le diable lui-même n’est plus guère amateur aujourd’hui ». [3] Il s’inscrit en faux contre la notion de la Belgique comme une « province littéraire de la France », et il cite Taine : « L’écrivain le plus parfait est toujours le plus national ».

En 1916, Paul van Ostaijen (et avec lui les jeunes activistes flamands) défendait les mêmes thèses : l’art doit avant tout être national, c’est précisément là ce qui lui confère une dimension universelle ; les poètes les plus diffusés dans le monde, et qui exerceront donc la plus grande influence sur les générations futures, sont « nationaux » : Walt Whitman, Paul Claudel, Francis James et Maurice Barrès. Il en est de même dans les domaine des arts plastiques.[4] Plus tard, il reniera cette thèse et se plaira à souligner, partiellement par esprit de provocation, que « la mauvaise peinture, celle-là est toujours nationale ». [5]

La dépression économique, la tension internationale, le mépris de la politique, le sentiment d’être méconnu, tout cela contribuera, chez Neuhuys, à fuir dans un passé grandiose aux dimensions quasi mythiques, incarné dans l’idée du Cercle de Bourgogne, cette Belgique du Téméraire et des Primitifs. Le génie du Nord, l’instinct de la race, le poids des ancêtres et l’exaltation de la terre natale, tous ces éléments déjà présents dans les critiques et dans les romans de Neuhuys, se conjuguent à partir de 1936 et déterminent la démarche intellectuelle du poète. Ils apparaîtront en filigrane dans les poèmes de La Fontaine de Jouvence, qui reprennent d’ailleurs littéralement quelques passages d’Asvlamor.

Henri-Floris JESPERS



[1] Lettre de M. de Ghelderode à P. Neuhuys, [16 janvier 1935].

[2] Pour une analyse critique de ce déterminisme biologique et psychologique, cf Zeev STERNHELL, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Colin, 1972; La droite révolutionnaire 1885-1914. Les origines françaises du fascisme, Paris, Le Seuil, 1978.

[3] Paul NEUHUYS, Edmond Picard, in: Le Matin, 1er avril 1937.

[4] Paul VAN OSTAIJEN, Nasionalisme en het nieuwe geslacht, in: De Goedendag, XXIII, [septembre] 1916, pp. 127-131.

[5] Enquête sur la Jeune Peinture française, in : Sélection, V, no 8, mai 1926, pp. 194-196.

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Published by ça ira!
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