Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 15:58

Le troisième roman de Neuhuys paraît aux éditions Ça ira, fin mars 1933. Il s’agit ce la dernière mouture de cette Bourgeoisie qui devait produire « l’effet d’un coup de poing sur la gueule », roman traduisant « l’évolution d’un type qui se révolte contre l’état poétique ». 

En avril 1931 déjà, Neuhuys avait hâte de voir paraître ce texte qui lui tenait manifestement à cœur.[1] En septembre 1931 il avait confié à Ghelderode que son texte était partout catégoriquement refusé. « Mon récit est trop "appuyé", paraît-il, ou trop "nébuleux", selon que je me cache ou que je m’exhibe. Pas d’équilibre ! partant pas d’équité. » Suite à « l’accueil glacial » des éditeurs « considérables encore qu’inconsidérés », Neuhuys commence à douter de la « valeur marchande » de son livre, sur laquelle il avait fondé « d’inaccessibles espoirs ». Il demande l’avis de Ghelderode qui mettra beaucoup de temps à exprimer son jugement, « trop compromettant à écrire ».[2] Ce ne sera que fin janvier 1932 qu’il écrira à « Don Paolo » :

« Dès que j’entrerai dans une zone de silence, je t’écrirai au sujet de Bourgeoisie, qui contient le meilleur et le pire et qui, métaphysiquement, se joue en demi-ton trop haut ou trop bas. Ça ne t’arriverait pas si tu n’étais pas foncièrement artiste. »

Après avoir lu deux poèmes de Neuhuys dans Le journal des poètes, Ghelderode lui confiera :

« Ça me console de Bourgeoisie qui laisse l’impression de méchante mélancolie d’après la masturbation (souvenir de jeunesse). » [3]

Après plus d’un an, Neuhuys n’avait non seulement pas eu de réponse de La Renaissance du livre, mais Maurice Wilmotte avait même perdu son manuscrit. — « Dire que l’édition se trouve livrée à de pareils étouffoirs ». En mars 1932, il demande donc à Ghelderode de lui retourner la copie du manuscrit qu’il lui avait confiée.[4] Par retour de courrier, celui-ci commente :

« Tu sembles bien désolé du sort fait à ton roman ? Timide et poli comme tu l’es (et avec une œuvre sans cris et en demi-teinte comme celle-là), tu devais t’y attendre. Éditeurs et directeurs sont ce qu’ils doivent être dans l’ordre social : des crapules. »[5]

En fin de compte, Wilmotte retourne son manuscrit à Neuhuys :

« Valeur littéraire indiscutable mais ne cadrant pas avec l’histoire militaire des Belges »,

ce que le romancier éconduit s’empresse de rapporter à Ghelderode.

« Je l’ai immédiatement mis en pièces (pas Wilmotte, mon roman). C’est à dire que je l’ai remanié, assez adroitement ? je crois. Il s’appelle maintenant : Le Rondeau d’Horace Galamondin (11 chapitres), suivi de L’Esprit de Dominique et des Documents intimes. C’est tout à fait autre chose — et vais m’adresser ailleurs. » [6]

La transposition autobiographique est, de loin, moins prononcée dans ce Monde du sommeil que dans Les dix Dollars ou Pittacus, mais le déclic qui décide du sort du héros de ce bref roman restitue un des thèmes personnels centraux de l’univers de Neuhuys : Dominique Grimmer perd son emploi parce que soupçonné d’être poète, tout comme l’auteur fut renvoyé de l’Athénée d’Anvers pour délit de poésie. De plus,

« Les livres étaient pour Dominique des créatures vivantes. Il les aimait pour leur dos arrondi, leurs nerfs délicats, leurs tranches en émoi. Dans le royaume des livres, la mort était abolie. Et lorsque Dominique était avec des gens, il écoutait encore parler les livres. »

Le patronyme Grimmer évoque non seulement le maquillage du mime et du clown, mais aussi, passant par le néerlandais « grimmig », l’angoisse, l’effroi, la fureur ; tout comme le nom de l’amie snob de l’épouse de Dominique, Dora Prentenboek, ne se réfère pas seulement à l’imagerie dorée des livres pour enfants, mais également, au sens figuré de « prentenboek », à un drôle de coco. Le patron de Dominique Grimmer, directeur d’une manufacture de parapluies, s’appelle Verlinden, et ce nom évoque, bien sûr, — par le glissement du tilleul (« linde ») au frêne (« es ») —, Maurice Van Essche, directeur de la revue Ça ira ! et employé chez un fabricant de parapluies. Et que dire du poète français, responsable indirect du renvoi de Grimmer, dont le nom dénote un doublet négatif, parodie de courage et une éloquente futilité de déraciné : Horace Galamondin. Neuhuys s’est toujours livré avec délice à ces jeux onomastiques.

Sans emploi, Grimmer part pour le Congo, tentative d’évasion inéluctablement vouée à l’échec. Le monde du sommeil est partout, et il n’y a pas des ailleurs pour qui connaît la solitude absolue et cherche « une patrie pour son âme navrée ». Dominique rentre donc au pays et dans la norme. Et s’il est sorti indemne de l’aventure, c’est grâce à ses enfants qui le retiennent auprès de sa femme, « ces petits êtres impatients de renouveler du sort l’inépuisable jeu », « ces audacieux bandits [qui] sont le soutien de l’ordre universel ».

À la lecture, Franz Hellens ne partage pas les réticences de Ghelderode :

« Rien ne pouvait me plaire davantage que cette manière aiguë et enjouée à la fois de pénétrer dans la matière humaine. »[7]

Henri-Floris JESPERS



[1] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, 10 avril 1931.

[2] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, 5 septembre 1931 ; lettre de M. de Ghelderode à P. Neuhuys, 12 décembre 1931.

[3] Lettres de M. de Ghelderode à P. Neuhuys, janvier 1932 et 28 janvier 1932.

[4] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, 15 mars 1932.

[5] Lettre de M. de Ghelderode à P. Neuhuys, 17 mars 1932.

[6] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, [17 avril] 1932.

[7] Lettre de F. Hellens à P. Neuhuys, 6 juillet 1933. Coll. privée, Bruxelles.

Partager cet article

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article

commentaires