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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 15:52

Fin 1930, Neuhuys s’établit à Deurne. Il avait longtemps hésité avant de se décider à « habiter la campagne ». — « C’est trop difficile pour moi, car je dois être à heure fixe au bureau ».[1]

Pour construire sa nouvelle maison, il s’était adressé à « un jeune architecte tout à fait inexpérimenté, mais qui avait un certain sens du modernisme » : Léon Stijnen.

« Cela nous coûta bien des tracas, car il mit des mois et des années à nous bâcler cette maison que Michel de Ghelderode […] appelait dérisoirement la "Villa mon cube"… » [2]

Rendant visite à Neuhuys, Maurice Thomas-Nitchevo évoquera un Deurne disparu :

« …cette longue avenue, de la bruine, un vent frais de campagne sur des maisons neuves et espacées… Il y a encore beaucoup de maisons à construire là pour allonger Anvers jusqu’à Deurne et supprimer cet espace deviné, qui ne tend pas vers des fortifs mais vers des pampas claires… Et cela est bien loin du port noirâtre, fumeux, et de Breughel… Quand il y aura d’autres maisons et d’immenses édifices, la demeure de Paul Neuhuys apparaîtra la première ; et parmi des ruines un jour l’on pourrait dire : ce fut celle de ce poète. Un bâtiment gris collé d’une pièce au sol, à l’étrange façade rasée et où les fenêtres sont bien des écoutilles asymétriques sur la mer du jour et de la nuit. »

Et Thomas-Nitchevo d’évoquer la présence des jumeaux Luc et Thierry,

« les plus beaux bambins du monde » qui, harcelant leur père, « lui font mille niches comme à un jeune frère. — Ils m’apprennent tout autant que les campagnes irradiées, le gémissement des trains et le chant des navires… Vous en doutez ? Et se tournant vers l’un d’eux : Raconte à Monsieur l’histoire de la campagne qui devient toute noire. » [3]

Maurice Wilmotte, directeur-fondateur des éditions de la Renaissance du Livre, avait accepté de publier un recueil de Neuhuys « moyennant une amende de 1000 fr ». Le poète estima s’en tirer à bon compte, « car les poètes sont de plus en plus négativement péréquatés, surtout dans la ville du géant à la main coupée ».[4]

Le Marchand de sable paraît fin janvier, début février 1931, et ce nouveau recueil sera fort bien accueilli. Seul Charles Anciaux manie avec hauteur les poncifs de la critique réactionnaire :

« Le Marchand de sable de M. Paul Neuhuys est un petit recueil sans queue ni tête, un ragoût de mauvais jazz où l’on retrouve à côté du banjo de Laforgue divers petits instruments que Waller, Elskamp et Thomas Braun surent faire aimer en des temps moins compliqués. Fleurs rares, matelots, visions d’Afrique, philosophie intrépides, calembours et garces en appareil d’amour, tels sont les numéros vieux d’à peu près cinq ans de ce petit orchestre de ghetto. Neuhuys n’arrive pas assez tôt pour nous surprendre et trop tard pour nous amuser. Encore ceci : le patagon ne me fait pas peur, pas plus que la syntaxe à l’envers. Mais, Monsieur, retenez que les mots ont tout de même leur petit prestige et qu’ils sont image et idée avant d’être musique. Et si les vôtres ont voulu n’être que musique, je vous signale humblement que la musique, c’est l’affaire des musiciens. » [5]

Après la parution du Marchand de Sable, Neuhuys entreprend un nouveau roman qu’il voudrait intituler Bourgeoisie. Il confie à Ghelderode :

« C’est devenu pour moi une obscure nécessité d’écrire. Lorsque je lâche ma plume, je deviens malade, mais malade comme tes rois espagnols. » Bourgeoisie doit « produire l’effet d’un coup de poing sur la gueule. Au fond je suis nettement communiste. »[6]

S’agissait-il d’une reprise de cet Incongru, dans lequel il n’entendait faire aucune concession au public, annoncé à Marc Augis en novembre 1929, annonciateur de cette profession de foi communiste quelque peu ironique qu’il convient de taxer de bravade ?

Henri-Floris JESPERS



[1] Lettre de P. Neuhuys à M. Van Essche, 11 juin 1928. Coll. AMVC, Anvers.

[2] Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, p. 100-101.

[3] THOMAS-NITCHEVO, Les villes qui leur chantent… Avec Paul Neuhuys ou la poésie retrouvée à Deurne, in: Le Rouge et le Noir, 16 décembre 1931, p. 3.

[4] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, 10 avril 1931.

[5] Charles ANCIAUX, in: La Revue sincère, Bruxelles, 20 juin 1931.

[6] Lettre de P. Neuhuys à M. de Ghelderode, 10 avril 1931.

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Published by ça ira!
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