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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 15:45

Le 21 janvier 1929, Neuhuys adresse à Avermaete un exemplaire de sa brochure développant le thème de ses conférences sur le rôle des écrivains et la grande misère des lettres belges [1] , « qui vient de paraître après un an de retard : c’est te dire combien elle me tient à cœur ! »[2]

Selon Neuhuys, le rôle des écrivains « consiste à interpréter de la manière la plus profonde et la plus subtile l’époque où ils vivent ». L’art, en effet, n’est pas un phénomène strictement individuel, mais « le résultat d’une communion tacite entre les êtres et c’est par là qu’il acquiert un caractère proprement religieux ». Pour s’élever à une pensée universelle, l’art doit « obéir à l’instinct de la race ». En effet,

« … derrière les multiples facettes de l’individu, derrière ses aptitudes les plus remarquables et ses connaissances les plus approfondies s’élèvent les exi-gences confuses de la race. Nous portons en nous le souffle des générations qui nous ont précédés et lorsque nous tentons d’échapper à notre destinée, nous y sommes retenus par tout un passé impérieux. »

L’œuvre d’art n’est donc pas faite isolément, « elle n’est pas l’œuvre d’un individu ». Se référant à Goethe, Balzac, Dostoïevski et Verhaeren, Neuhuys constate que « ces hommes ont été aidés dans leur tâche par une foule d’œuvres moins importantes qui les ont éclairés sur leurs propres sentiments ». Pour qu’il y ait des écrivains d’une telle envergure, « il faut nécessairement qu’il y ait une école, un mouvement, une atmosphère propice à son libre épanouissement ». Les lettres n’atteignent leur apogée que « lorsque l’ambiance leur est favorable ». En Belgique — où le talent est « stupidement gaspillé » et où la littérature « semble être devenue un objet de risée » — ce n’est, bien sûr, pas le cas, et Neuhuys se livre à un féroce exercice de critique de l’apathie ambiante, gravant simultanément des portraits incisifs de Frans Hellens, d'André Baillon, de Max Deauville, de Maurice Gauchez et des autres.

Il est le premier à récuser les œuvres d’un Courouble ou d’un Wicheler, « qui ne servent qu’à nous ridiculiser aux yeux de l’étranger », mais il défend l’emploi d’expressions typiques nées du contact avec l’élément flamand. Il ne s’agit point de suivre l’exemple des Kaekebroeck et autres Beulemans, il ne s’agit nullement de préconiser « le formation d’un idiome national », mais il faut renoncer — comme le dit Odilon-Jean Périer — à « dégoiser des fransquillonnades ». À propos de Ghelderode, il précise : « Il en est de la langue que l’on écrit comme de la femme qu’on aime. On ne saurait assez la connaître, ne fût-ce que pour se permettre envers elle certaines privautés qui nous préservent d’un purisme stérile. »

Prétendre enlever aux régions toute initiative linguistique, c’est rendre un bien mauvais service à la langue. Neuhuys reprendra ce thème à maintes reprises.

« Je crois avec Ferdinand Brunot […] que le concept d’une langue "fixée" est essentiellement faux. Le langage, disait-il, est fonction de l’espèce humaine, il apparaît comme l’espèce même, comme la nature tout entière dans un perpétuel devenir, dans une évolution sans fin dont on peut découvrir, sinon les causes, du moins les lois qui font partie des lois naturelles, et je crois pour ma part que d’exiger que tout le monde parlât français de la même manière parfaite et uniforme, ce serait hâter la régression d’une langue singulièrement vivante pour en faire une langue morte. Personne, et les Français moins que tous les autres, ne se soucie encore de parler Vaugelas, car non seulement chaque région, mais chaque génération possède la syntaxe, la sémantique qui lui est propre, et c’est dans cette libre variation et non dans une pétrification forcée qu’est la notion réelle du langage. […] C’est par des apports étrangers que la langue, loin de se dessécher, s’enrichit d’une vie toujours renouvelée et ce serait stupide, au nom de stériles règles grammaticales, de l’enfermer, l’incarcérer, la cloîtrer, dans un dictionnaire, comme une recluse. »[3]

En conclusion de sa brochure consacrée au Écrivains belges d’aujourd’hui, Neuhuys exhorte ceux-ci à se solidariser « contre ceux qui prétendent les accabler de leur sordide indifférence ».

« Ceux-là sont aujourd’hui légion : les hommes politiques repus qui s’agrippent aux institutions du passé avec un entêtement sénile, les suppôts de la presse qui cultivent avec une sournoise rancune la méfiance du public, le peuple des snobs qui affichent dans les salons un esprit de francolâtrie indécrottable. Tels sont ceux qui piétinent nos lettres derrière des masques que l’on dirait empruntés à une toile de James Ensor, comme pour mieux se réjouir de nos défaillances. Mais c’est en vain que ces patriotards obtus, ces cacographes éhontés, ces pâles rastaquouères iront crier partout que nos lettres ne se relèveront plus désormais des attaques mortelles qu’ils leur ont portées. "Est-ce qu’on enterre Tyl, l’esprit, Nele, le cœur de la mère Flandre ? Elle aussi peut dormir, mais mourir, non." »

Le romancier Georges Rency, de vingt ans l’aîné de Neuhuys, réagit contre cette diatribe : « Quand le lion est jeune, il rugit un peu au hasard, mais il rugit fort et haut ». Mais voilà, Neuhuys, lui, n’a pas connu l’âge héroïque, « le temps où il y avait réellement, chez nous, une hostilité concertée contre nos lettres renaissantes ». Les choses ont toutefois bien changé, et il est injuste de prétendre que le gouvernement ne fait rien. Quant aux journaux,

« il n’est guère, je pense, de journal en Belgique qui n’aie, dans sa rédaction, quelque littérateur plus ou moins connu. Parle-t-il à ses lecteurs de nos écrivains ? Le cas est, hélas, assez rare. S’il le fait, ce sera trop souvent pour exalter ses amis et enfoncer ses ennemis. Nulle objectivité. Aucune impartialité. Lisez plutôt la brochure de M. Neuhuys lui-même et voyez les écrivains qu’il met sur le pavois et ceux qu’il oublie de citer. Lui aussi appartient à la République des Camarades. Je plains les braves gens qui iraient lui demander des informations. »[4]

Marc Augis était anxieux de brosser le portait de ce jeune homme en colère représentant du « groupe des mécontents, c’est-à-dire des écrivains qui voudraient voir les alouettes leur tomber toutes rôties dans la bouche ». Malheureusement, le jour où ils se rencontrèrent, fin octobre 1929,

« Neuhuys était trop pressé pour prononcer des paroles aussi sévères que le furent parfois ses écrits. Il donnait ce soir-là, à la Lanterne sourde, une conférence sur Max Elskamp, dont il fut l’ami. Je parvins à le saisir au vol. Son auto l’attendait, moteur au garde-à-vous. Cinq minutes, une demi-cigarette et ces quelques phrases… »

Constatant qu’on ne fait rien pour les jeunes et après avoir jeté un coup d’œil panoramique sur son œuvre, Neuhuys lui confie :

« La Conversion de Pittacus, dont le manuscrit me fut acheté, fut tiré à trois mille exemplaires, puis l’éditeur, au lieu de le répandre comme il le devait, l’abandonne… Je viens de terminer un roman qui doit paraître prochainement. Mais voilà : les éditeurs le déclarent intéressant, et ne veulent pas le publier à leurs frais. Et je ne veux pas le faire à mon compte. Le titre : L’incongru. Plus du tout le même genre. Je n’y fais aucune concession au public, je ne veux plus le faire. Je dis tout ce que j’ai à dire… » [5]

Henri-Floris JESPERS



[1] Paul NEUHUYS, Écrivains belges d’aujourd’hui, Anvers, Quand même, 1928. Repris dans : Soirées d’Anvers. Notes et essais, Anvers, Pandora, 1997, pp. 153-166.

[2] Lettre de P. Neuhuys à R. Avermaete, 21 janvier 1929. Coll. AMVC, Anvers.

[3] Paul NEUHUYS, La langue française, in: Le Matin, 18 septembre 1938. La monumentale Histoire de la langue française des origines à 1900 de Ferdinand Brunot (en dix volumes, 1905-1943), jouit de la plus grande autorité. On doit également à F. Brunot des Observations sur la Grammaire de l’Académie (1932), et une Grammaire française dans laquelle il se montre très libéral, admettant une évolution naturelle du langage et des constructions.

[4] Georges RENCY dans L’Indépendance Belge, 12 mai 1929. Coupure de presse.

[5] Marc AUGIS, Nos jeunes écrivains. Cinq minutes avec Paul Neuhuys, in : L’Indépendance Belge, 14 novembre 1929.

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Published by ça ira!
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