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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 15:26

Fin novembre 1926, Neuhuys termine un second roman. Grâce à Maurice Gauchez, un éditeur lui achète le manuscrit « à beaux deniers comptants ». La Conversion de Pittacus paraît en 1927, et Georges Marlier en dégage les thèmes dans Sélection, que Neuhuys a quitté au début de l’année.

« Conflit sentimental en premier lieu : Pittacus, désemparé à la suite des déboires que lui a valus une liaison avec une jeune Française versatile, finit par apprécier les qualités plus familières, et mieux appropriées à ses vrais besoins, d’une jeune fille de sa race. Conflit d’ordre intellectuel, ensuite, et qui porte sur les alternatives et les doutes de ce jeune écrivain belge, ballotté entre les aspirations contraires, sollicité tour à tour par l’atmosphère si intensément intellectuelle de Paris et le désir de ne pas contredire sa propre nature, de se conformer aux ordres obscurs mais impérieux de son hérédité, en un mot de ne pas se déraciner, malgré le peu d’écho que ses préoccupations rencontrent auprès de ses compatriotes, si obstinément hostiles à l’égard des choses de l’esprit. »

Le second thème sert de prétexte à

« une description satirique de certains milieux littéraires belges qui se pâment d’admiration devant tout ce qui leur vient de Paris mais qui n’ont que mépris pour les réalisations de leurs compatriotes. Avouons d’ailleurs que cette attitude dédaigneuse se trouve en partie justifiée par l’incroyable apathie qui les entoure et qui n’a de cesse qu’elle n’ait étouffé leurs efforts les plus méritoires. L’auteur n’a du reste pas épargné ses sarcasmes ni aux uns ni aux autres, et toute cette partie du livre fourmille de traits pris sur le vif, finement observés et notés avec humour. »

Marlier déplore que Neuhuys

« ait voulu à tout prix que l’intrigue amoureuse vienne appuyer sa démonstration, en l’occurrence ce plaidoyer en faveur d’un retour aux traditions raciques ». [1]

Paul Hadermann souligne à juste titre que Neuhuys et ses amis de Ça ira, issus de la bourgeoisie francophone anversoise,

« n’en voulaient pas moins retourner aux sources vives et contribuer à une prise de conscience culturelle de la Flandre, en faisant admettre celle-ci par le public de langue française ».[2]

Ce projet fondamental ne sera que partiellement couronné de succès, et d’une manière toute relative, dans le domaine des arts plastiques, grâce à l’obstination de Georges Marlier, qui fit la liaison avec le groupe Sélection. Ce n’est certes pas le plaidoyer de Neuhuys qui irrite Marlier, loin de là, mais bien ce qu’il considère comme une confusion des genres.

En effet, ce retour aux « traditions raciques » était également prôné par les collaborateurs de Sélection qui,

« malgré leur admiration de la culture française », opposaient « d’un point de vue purement artistique, les qualités "flamandes", "belges" ou "nordiques" au formalisme et à l’intellectualisme français ».

Dans cette optique, l’apologie par André de Ridder du « génie du Nord » est en tous points exemplaire. Il s’agit d’un « Nord spirituel », d’un « caractère racique, différent du génie latin classique et de l’esprit méridional traditionnel », qu’il convient d’opposer résolument, « si nous voulons faire de l’art vraiment moderne », à la contre-offensive restauratrice du néo-classicisme français. « Soyons latins seulement dans la juste mesure », telle est la conclusion d’André de Ridder.[3]

&

Le quotidien gantois La Flandre libérale rappelle que Henri Liebrecht et Georges Rency, dans leur Histoire illustrée de la Littérature belge de langue française (1926), rangent Neuhuys parmi ceux qui « représentent, chez nous, le mouvement le plus avancé, du point de vue des idées comme du point de vue du style ». Mais le critique est convaincu que Neuhuys ne tient pas beaucoup à ce titre d’ « avancé »,

« à en juger par sa Conversion de Pittacus qui n’est rien moins que sage ». En effet, « quoi de plus bourgeois même que l’histoire de ce jeune homme de lettres qui abandonne une Indienne luxurieuse pour une Parisienne sans cervelle et finit par s’installer confortablement dans une passion raisonnable pour une petite Anversoise ? Où peut-on être mieux que chez soi, voilà certes une morale qui n’a rien de subversif. »[4]

Le retour à l’ordre est sensible, les années folles touchent déjà à leur fin. Michel de Ghelderode, prudemment méfiant envers les avant-gardes et écartelé entre l’affirmation de sa singularité excentrique et son désir d’ordre et de santé mentale, confiera à Neuhuys :

« Vous valez mieux que votre pays, et vous êtes des quelques-uns qui auront raison, contre tous. […] Des œuvres saines et lucides, humainement expérimentées, comme la vôtre, sont trop rares, vraiment. »

Avoir raison contre tous, ce n’est pas là la griffe de Neuhuys, mais c’est du Ghelderode tout craché.

Si Les dix Dollars constituait une éducation sentimentale en raccourci, Pittacus se présente comme un roman de formation. Conversion, certes, mais non métamorphose. Campant le sage qui ne voulait jamais trancher, Neuhuys reste fidèle à lui-même, même si certains accents ne laissent pas d’étonner sous la plume du chantre du Canari. Après les années d’apprentissage sentimental et d’effervescence artistique, c’est la vie de tous les jours qui prend ses droits, et plutôt que d’osciller sur le rythme changeant d’un lyrisme à l’état pur, la balance penche en faveur du SonnetPittacus est également coup d’œil rétrospectif et étude satirique des mœurs. 

Henri-Floris JESPERS



[1] Sélection, VI, no 10, septembre 1927, pp. 820-822.

[2] Paul HADERMANN, Les métamorphoses de “Sélection” et la propagation de l’expressionnisme en Belgique”, in: Jean WEISGERBER (dir.), Les Avant-gardes littéraires en Belgique, Bruxelles, Labor, 1991, p. 271.

[3] André DE RIDDER, Le Génie du Nord, Anvers, Éditions Sélection, 1925, p. 57, 76.

[4] LEGI, La Conversion de Pittacus, in: La Flandre libérale, 13 novembre 1927.

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Published by ça ira!
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